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 Sujet du message: Philippe Muray est mort
MessagePublié: 04 Mar 2006, 17:41 
On perd là quelqu'un de nécessaire.
Mort bien trop jeune, même si ses derniers écrits avaient tendance à se répéter -l'époque se répète !- sa vision désabusée de la régression infantile et festive occidentale n'en restait pas moins indispensable.
J'aurais donné plusieurs milliers de pauvres cons estampillés "rentrée littéraire" pour lui.

*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*
Philippe Muray: la mort d'un réactif

L'essayiste fin de siècle qui dénonçait l'air du temps est mort d'un cancer à 60 ans. Il avait du style.
par Philippe LANÇON. QUOTIDIEN : samedi 04 mars 2006

Détester son époque tout simplement parce qu'elle est la sienne et faire de cette détestation une panoplie de plume et de joie, tels furent ces vingt dernières années les exercices spirituels de Philippe Muray, grand petit baroque de la dénonciation de l'air du temps. Né en 1945, l'auteur de Céline et du XIXe à travers les âges, ses deux meilleurs livres et ses matrices, est mort jeudi d'un cancer du poumon. De lui, on savait peu de chose : l'essayiste à réaction, amateur de Léon Bloy, vivait discrètement. On connaissait son goût du monde anglo-saxon. Il avait été professeur de littérature à Stanford, Californie. Il avait écrit quatre romans : Chant pluriel (Gallimard, 1973), Jubila (le Seuil, 1976), Postérité (Grasset, 1991), On ferme (les Belles Lettres, 1997).

Dans les années 90, publiant ici et là (Globe, l'Idiot international, Art Press, l'Atelier du roman, Marianne) des textes contre les modes de vie et de pensée contemporains, il devint le meilleur des essayistes antimodernes, car le plus stylé et le plus allègre dans ses ratiocinations. Il faisait de redondance et d'insistance, vertus. Ces textes sont réunis dans Désaccord parfait (Gallimard), dans Après l'Histoire, I et II (les Belles Lettres), et dans quatre tomes d'Exorcismes spirituels, également aux Belles Lettres. Il faut les lire comme on mange des chocolats fourrés et alcoolisés : à petite dose, le soir, quand on a envie de penser tout le mal possible du monde environnant, mais simplement pour en jouir. Il y a une insouciance, une élégance et comme une mélancolie retournée dans ces pamphlets battus en neige.

Les cibles de Muray étaient nombreuses : les bobos, la féminisation et la mise en droits de la société, la Gay Pride, la téléthérapie, etc. Bref, le spectacle de la bonne conscience, la fluidité à surface molle, le mélange des genres et l'indifférenciation affichée qui caractérisent nos sociétés. Il inventa des stéréotypes pour mieux les torturer sous une avalanche de phrases : le plus fameux d'entre eux est l'Homo festivus, l'individu urbain et festif des ultimes décennies. Les «mutins de Panurge», qui luttent sans risque contre un adversaire qui n'existe pas (ou plus), tiennent également bonne place dans son mausolée.

Muray était un véritable auteur fin de siècle : il en avait la virtuosité bavarde, l'agressivité ludique, le malaise peut-être. On était content de lire et d'aimer un auteur aussi généreusement injuste : la mauvaise foi secrète des plaisirs qu'il offrait à ses lecteurs, et qui leur permettait de rire d'eux-mêmes et des autres au-delà de toutes limites. Le monde qu'il faisait profession de mettre en sarcasmes, il l'avait un jour baptisé «Cordicopolis», la cité du coeur. On aura compris qu'il en avait. Et qu'il avait pour règle, lâchant son encre sans miséricorde, de le dissimuler.

http://www.liberation.fr/page.php?Article=364331


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MessagePublié: 05 Mar 2006, 03:35 
Si ma tante
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Enregistré le: 01 Mai 2005, 13:46
Messages: 16595
:cry: Oui, une bien triste nouvelle peu commentée mais qui ne fera pas pleurer "l'homo festivus" trop occupé à s'abrutir avant la mort...


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MessagePublié: 05 Mar 2006, 10:11 

Enregistré le: 10 Jan 2006, 16:11
Messages: 61
Lisez vite Philippe Muray. Voici, pour vous en donner le désir, une présentation de sa pensée écrite en 2003.

Philippe Muray, « contemporain capital » et penseur du réel

Quelques-uns des livres de Philippe Muray, publiés aux Belles Lettres (95, bd Raspail, 75006 Paris) : « L’Empire du Bien », 1991,
« On ferme », roman, 1997,
« Exorcismes spirituels », essais I, II, III, 1997, 1998, 2002,
« Après l’Histoire », I et II, 1999, 2000.

Bienheureux Auvergnats ! Ils ont Pascal, Anglade, Pourrat dans leur Panthéon. Ils ont la chance d’y ajouter Philippe Muray, qui, pourtant, est né à Angers et n’a rien d’auvergnat, du moins en apparence. Dans les années 1960-70, le quotidien régional « La Montagne » a délecté ses centaines de milliers de lecteurs des chroniques absurdes, humoristiques ou ironiques signées d’Alexandre Vialatte. Aujourd’hui, ils peuvent lire, dans le même quotidien régional, les chroniques de Philippe Muray, alors que les Parisiens, qui se croient le nombril du monde, n’ont à se mettre sous la dent que les Sollers et autres BHL de quatrième ou cinquième ordre. Pour ce qui est de l’humour et de l’ironie absurde, Muray est le digne successeur d’Alexandre Vialatte. Pour s’en convaincre, il n’est besoin que de lire les titres de ses chroniques qui parodient des slogans bêta ou d’autres titres célèbres : « La cage aux phobes », « Hourrah sur le baudet », « Jetez le bobo avec l’eau du bain », « Rebelle et tais-toi », « Du passé, tenons table ouverte », etc.

Les écrivains contemporains qui s'inscrivent consciemment dans un long millénaire de fiction, de poésie et d’invention littéraire et qui expriment un vrai intérêt pour la langue française, bref ceux que le ressentiment ne pousse pas à nier ce dont ils ont hérité, ceux à qui un zeste de morale interdit de faire table rase du passé, ceux qui ne jurent pas que par le « présent » ou le « moderne », ne sont plus très nombreux, hélas ! C’est pourquoi il faut les lire, les défendre, les faire connaître, les étudier : ils disent plus de vérités sur le monde réel et la France que tous les slogans ressassés par les partisans du « droit aux droits ». Ce sont, parmi les plus jeunes, Volkoff, Finkielkraut, Millet, Camus, Combaz, Dantec, Muray.
Né en 1945, Philippe Muray est plus connu par ses essais, souvent roboratifs, dont les deux volumes de « Après l’histoire », ou par l’insolence de ses thèses, qui vont à contre-courant de celles des Bien Pensants, que par ses romans. Voici, pour donner une idée de la jubilation insolente avec laquelle il écrit, le début de « Rebelle et tais-toi », article paru dans l’hebdo « Marianne » en 2001 :
« Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c’est celui qui dit oui. Oui à Delanoë. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à tout. Sauf à la France d’en bas, bien sûr, et aux ploucs qui n’ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus sur la révolution mais sur un séjour d’une semaine à Barcelone défiant toute concurrence » (recueilli dans Exorcismes spirituels III, 2002).

Pour Muray, l’histoire est finie. Nous vivons une époque « formidable », au sens où elle fait peur. C’est celle d’après l’Histoire ou de la posthistoire. Evidemment, Muray ne donne pas à la fin de l’histoire le sens qu’y donnait Fukuyama en 1989. Pour celui-ci, la disparition des régimes communistes signait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle, en 1989, il semblait que rien ne pouvait s’opposer. Les événements du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, le 11 mars 2004, la guerre en Afghanistan, etc. ont infirmé la prédiction.

Muray, au contraire, juge que la fin de l’histoire est antérieure à l’effondrement du Mur de Berlin. Elle date des années 1960, quand a été instauré en Occident « l’Empire du Bien », ce que résume dans un sens dérisoire le film de Jean Yanne : « tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil ». Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans les discours et dans le grand texte moderne qui tient lieu de réel. Désormais, les hommes, quoi qu’ils aient fait ou qu’ils fassent, sont innocents. Qu’ils s’éclatent, qu’ils jouissent sans entrave, qu’ils obéissent à leurs pulsions, qu’ils se laissent guider par le principe de plaisir, qu’ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin ont montré la voie. Eux aussi, eux surtout, dans leur propre vie, ils se sont libérés de tous les tabous, interdits, entraves, bornes, limites, qui auraient fait vivre nos ancêtres dans une géhenne constante, tout en revendiquant pour eux l’innocence propre aux libérés. Autrement dit, l’histoire est finie, à partir du moment où les hommes font l’expérience de ce qu’ils ont évité pendant des siècles : à savoir vivre comme des animaux, sombrer dans la barbarie, revenir à l’état de nature. Toute transcendance, quelle qu’elle soit, a été abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi.

Le monde est offert à l’avidité de touristes consommateurs de lieux et d’espaces : ce qui était paysage ou qui présentait une spécificité, quelque chose dont les autres pays sont dépourvus, est transformé à leur seule intention en vastes bronze-culs ou en musées du patrimoine pétrifié. La division sexuelle de l’humanité et du vivant s’efface. On fait le rêve d’une humanité asexuée, sans père, sans loi, parlant un langage de bébés dans une immense nursery et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique de l’humanité, abattu et foulé aux pieds, est institué le règne du Bien, absolu, sans limites, sans Mal ni Satan. Sous le ciel vide, le principe de réalité est éliminé. La négativité, qui donne la force de s’opposer au destin et de refuser l’inéluctable, qui nourrit l’esprit critique et la lucidité intellectuelle, est combattue ou rendu impossible. Si un nouveau juin 1940 se produit, il n’y aura plus personne pour dire « non ». De fait, les contradictions, dans lesquelles les hommes ont toujours vécu et qui ont défini la condition humaine pendant des millénaires, une fois niées, sont abolies, abandonnant le terrain au consensus niveleur, à la bien pensance grégaire, à la rébellion de ceux qui détiennent tous les pouvoirs, à l’idéologiquement correct qui étouffe les consciences, au triomphe des bénis oui oui.

Pour célébrer l’instauration de ce nouveau monde, il y a la fête, la fête permanente, la fête qui résout tous les problèmes ou dans laquelle se dissolvent les contradictions et s’éteint l’esprit critique. La fête est la solution de continuité : elle interrompt le long enchaînement des siècles et nous fait revenir au temps cyclique des mythes. En elle, se réalise le moderne et grâce à elle, les hommes vivent dans un présent éternel, sans passé ni futur. Après l’homo sapiens, apparaît une nouvelle espèce que Muray nomme « homo festivus ». La fête est intransitive. Peu importe ce qui est fêté, que ce soit la musique, les femmes, les escargots, les bandas, les haricots tarbais, les menteurs, les mères, le pain, les gays, l’art, la techno, la danse, les timbres, les jouets en bois, les culottes courtes, les sous-vêtements féminins, Molière, le cinéma, l’avant-garde, la Révolution, 1789, la parade, les syndicats, la Commune de Paris, etc. : l’important est qu’il y ait fête. On fête même la fête, comme le serpent qui se mord la queue. Si la fête résume notre époque posthistorique, c’est qu’elle est une perpétuelle célébration du monde tel qu’il est et de l’éternité du présent. Elle est la marque déposée des temps modernes, leur copyright. C’est par elle que la modernité fait l’éloge d’elle-même et institue l’auto-célébration permanente comme seul discours audible, et cela afin que soit écartée toute résurgence de l’esprit critique et des contradictions qui pourraient alimenter la lucidité des hommes.

Pour Philippe Muray, dans ce cadre-là, la réalité a disparu : plus exactement, elle se confond avec le monde monstre que la fête permanente et l’auto-célébration du Bien instituent peu à peu, après avoir chassé l’ancien monde du désir, de la division des sexes, des contradictions qui font l’histoire, et transformé la France en nursery où des femmes nourricières maternent sur un mode sympa des adultes réduits au statut de bébés immatures.

Plus que jamais, dans cet univers posthistorique où règne le mensonge, la littérature est nécessaire.
« La littérature sert-elle encore à quelque chose ?
- Oui. A nous dégoûter d’un monde que l’on n’arrête pas de nous présenter comme désirable ».
Ou encore :
« S’il y a bien une raison de faire encore de la littérature, elle ne peut résider que dans le désir de connaître cette nouvelle réalité (celle de la posthistoire, de la fête, de l’autocélébration du présent). Puis de la discréditer de fond en comble » (« La ridiculisation du nouveau monde », « Le Figaro », 2000, recueilli dans Exorcismes spirituels III).
C’est par le roman que Rabelais a dévoilé et tourné en dérision la réalité de l’univers médiéval. C’est par le roman que Flaubert a ridiculisé le triomphe du scientisme bourgeois. Il ne reste plus aux romanciers contemporains qu’à les imiter et à s’inscrire dans l’histoire, celle de la littérature et celle du monde, pour ridiculiser la modernité posthistorique, et contribuer à ressusciter l’histoire. A eux de dévoiler le monde réel et de déchirer le décor festif qui le couvre. A eux de se gausser du vaste imposture caritative et humanitaire qui fait la réalité de ce monde monstre. A eux de marcher sur les brisées de Molière et de tourner en dérision la tartuferie contemporaine. Or, la plupart des écrivains, au lieu de prendre leurs distances vis-à-vis de ce présent monstrueux, s’en délectent. Au lieu de s’en détacher, ils le louent. Au lieu de le ridiculiser, ils composent avec lui. Au lieu de s’éloigner du troupeau, ils béent avec les « rebelles » qui exercent tous les pouvoirs et qui ont fait de la « rébellion » un moyen de se maintenir au pouvoir et d’asservir les ploucs, les beaufs, la France d’en bas. « Sois rebelle et tais-toi », disent-ils en choeur, comme Angot, Bataille, Darrieussecq, Sollers, BHL, Halter, etc. qui écrivent sous l’égide protectrice de la puissance tutélaire du Bien.

Lisez Muray. Si vous nourrissez encore des illusions sur les réalités de la France, la lecture de ses livres vous en libérera.


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MessagePublié: 06 Mar 2006, 18:15 
" la féminisation et la mise en droits de la société "

la feminisation des hommes n'est pas une faute des feministes, c'est au contraire ce que les feministes reprochent souvent aux hommes : se faire passer pour de "faibles hommes" de "pauvres hommes", incapables de remplir leurs devoirs, niant leur force, incapables soit disant de se maitriser etc.

c'est de "cocoonisation" de la société qu'il serait plus adequat de parler : nous voulons etre protegés de tout ... ce serait bien si c'etait possible !


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MessagePublié: 06 Mar 2006, 19:14 

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Messages: 61
L'article du journaliste de Libération n'est pas bon : distancié, désinvolte, oui; sérieux, à peine. Je me demande si Lançon a vraiment lu Muray. Ainsi, Muray, à plusieurs reprises dans son oeuvre, a corrigé les journalistes qui parlaient de l'homo festivus, avec un article défini. Ce dont a parlé Muray, c'est de Homo festivus, sans article. Il n'a pas créé un personnage comme l'Avare ou le Misanthrope, mais un concept ou un personnage conceptuel, comme Homo erectus, Homo habilis, Homo sapiens. Ce n'est pas contre la féminisation du monde que s'élève Muray, mais contre la maternisation et la transformation des adultes en enfants immatures (l'enfant roi), phénomène qui est selon lui symptomatique de la fin de l'histoire. Il ne critique pas non plus "la mise en droits de la société", mais la transformation d'une société de devoirs et d'obligations en une société nombriliste, qui ne serait qu'un agrégat d'egos, revendiquant pour chacun des droits sans cesse nouveaux. Il est évident que la rédaction de Libération est hostile à la pensée de Muray : ce n'est pas le seul journal dans ce cas : Le Monde, le NO vomissent Muray. Il le leur rendait au centuple. Donc, quand vous lisez quelque chose dans la presse, méfiez-vous, doutez, soyez sûre qu'il y a anguille sous roche ou que l'on essaie de vous abuser.


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MessagePublié: 07 Mar 2006, 20:59 

Enregistré le: 19 Fév 2006, 23:50
Messages: 227
Localisation: occident
Tous contre seul !
par Philippe Muray

Ce texte a été publié dans le numéro 9 de Cancer! dans le cadre d'un dossier consacré à Maurice G. Dantec

On ne peut pas ne pas en vouloir à Dantec d'avoir procuré l'occasion au lamentable Lindenberg de ressortir de sa naphtaline pour être interrogé gravement, comme l'expert en néant qu'il est, ni plus largement d'avoir donné à de nombreuses petites gouapes de la bien-pensance médiatique le loisir, à propos de son "cas" comme elles disent, de faire ce qu'elles aiment le mieux faire (et cela tombe bien car elles ne savent rien faire d'autre) : dénoncer pour contrôler, comploter pour mieux dominer, délater pour régner. Nuire pour être ensemble. Être ensemble pour nuire.

Il ne faut pas offrir à ces chiens l'occasion de mordre ; ou, du moins, il faut tenter de l'éviter à tout prix (je sais que ce n'est pas toujours possible). Car cela ne les gêne pas d'être des chiens, ils en sont même fiers puisqu'ils appellent "morale", "éthique" ou "vertu" leur chiennerie ; mais, en vous transformant en os à ronger, ils détruisent aussi votre œuvre, car elle ne peut plus, dès lors, être envisagée que dans les termes qu'ils imposent, et c'est cela seulement qu'ils cherchent : vous sortir de votre propre œuvre, vous arracher à votre univers comme on délocalise un dossier, comme on le dépayse, et vous encager dans leurs petites références et valeurs de maniaques.

Le coup commence à être connu. Toute critique non homologuée de ce monde doit être poussée vers l'extrême droite de manière à y être discréditée à jamais. La meute n'a que ce projet, et elle n'a que cette raison de vivre. Il faut donc, au maximum, la décevoir. Sur ce point comme sur les autres. Ces roquets ont une terreur : que se répandent des pensées et des visions hétérodoxes ; ou plutôt des pensées et des visions non conformes à leur non-conformisme institutionnel et subventionné. Car ce sont des non-conformistes, bien entendu, des héros, des insurgés à vie, des insolents magnifiques, des dissidents, et même des assignés à dissidence. Ces talibans-citoyens contrôlent le grand ministère du Vice muséal et de la Vertu déjantée. Ces Tontons-Macoutes pour temps d'aquagym n'ont qu'un idéal : tuer toute vie spontanée de l'esprit afin d'empêcher que quoi que ce soit et qui que ce soit puisse s'opposer au déploiement de leur médiocrité haineuse et surveillante.

Plusieurs abîmes me séparent de Dantec, et, par ailleurs, je le crois assez grand pour se défendre, du moins à ce stade de son "affaire", contre les camionnettes remplies de chimères pro-Aristide qui patrouillent en permanence à Port-au-Prince, je veux dire à Saint-Germain-des-Prés, la ville dont le prince est un porc, l'œil à l'affût et l'index sur la détente, toujours en quête de basse besogne. Il n'empêche que ma sympathie va vers lui spontanément, quelle que soit l'immensité de ce qui nous éloigne, tant du point de vue cognitif qu'esthétique, et même s'il me semble puéril de sa part d'avoir voulu aller chercher, sur un obscur site de groupuscule "identitaire", une vérité que les médias officiels nous refuseraient. Comme si ce que révèlent les médias officiels n'était pas suffisant pour comprendre toute la vérité ! Leur sottise s'y étale assez, et c'est la seule vérité qu'ils sont en mesure de délivrer, ils n'en détiennent aucune autre, ils ne cachent rien. Comment pourraient-ils repérer une vérité et la fourrer dans un placard ? Ils n'en ont pas la force puisqu'ils n'ont pas la capacité de se voir. S'il y a donc bien une erreur chez Dantec, à mon sens (mais ce n'est pas elle que les médiatiques ont repéré, et pour cause), c'est de chercher la vérité ailleurs que dans le désastre du discours manifeste des médiatiques, où pourtant elle éclate à chaque ligne, à chaque intonation, dans toutes leurs propositions, inconsistantes par elles-mêmes et incohérentes dans leur enchaînement. À la lettre, ils n'ont pas les moyens de cacher la vérité car ils n'ont pas les moyens de cacher leur propre hébétude : c'est ainsi que la vérité et l'hébétude se lisent non entre les lignes mais dans leurs lignes, où elles se confondent.

Tout cela pour en arriver au dernier point : leur coup, cette fois, a manqué. Ou, du moins, ils ne sont pas allés jusqu'au bout de leur entreprise de construction de l'"affaire". Ils ont bien commencé à rassembler le bois du bûcher, ou le charbon du barbecue, mais ils n'ont obtenu qu'une petite flambée. Les choses semblaient pourtant destinées à se développer comme d'habitude, avec des accusateurs allant crescendo, de plus en plus bouffis d'indignation, explosant de bonne conscience éliminatrice, jusqu'à l'entrée en scène des lyncheurs suprêmes, signeurs de pétitions ulcérées et de demandes d'interdiction. Toute cette entreprise, qui semblait si bien partie, a vite faibli. Dès la fin janvier, le nommé Marcelle s'en inquiétait dans Libération, et se demandait pourquoi l'"affaire" Dantec ne prenait pas les joyeuses proportions qu'avait connue en d'autres temps l'"affaire" Renaud Camus. C'était en d'autres temps, précisément ; et même Le Monde, quelques jours plus tard, s'employant en une page entière à étudier le " cas " Dantec, ne parvenait pas à faire renaître les flammes. Ce journal, l'été dernier, avait consacré une série d'articles à quelques écrivains, penseurs ou artistes qu'il présentait comme ayant été, de leur vivant, seuls contre tous. Mais ce que l'on pouvait lire dans la prose de cendres du Monde à propos du "cas" Dantec, c'était une autre formule, qui sonnait comme un appel : Tous contre seul ! ; résumé moderne, en somme, de ce que constatait jadis Léon Bloy : "Tous les fétides et tous les lâches contre un seul qui ne tremble pas " L'épisode a néanmoins eu le mérite de faire voir les fétides et les lâches au travail, en pleine besogne de préparation de leur œuvre au noir. L'"affaire" Renaud Camus, il y a quelques années, avait été plus habilement complotée, et elle n'avait émergé que lorsqu'il était devenu impossible qu'elle fît long feu. Le spectacle de son fignolage n'avait pas été livré au grand jour. Les obscurs colloques d'argousins et les dialogues de mouchards qui avaient présidé à son élaboration étaient restés inconnus. À l'inverse, l'"affaire" Dantec a été assemblée, montée, bricolée sous les yeux de tous. C'est sans doute pour cela d'abord qu'elle n'a pas si bien marché. Une opération de basse police ne se prépare pas sur la place publique.

Philippe Muray

Texte publié dans Cancer! dans le cadre du dossier "Faut-il brûler Dantec" (N° 9 - printemps 2004)
Ce texte de Philippe Muray: un trés grand moraliste!

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Répétons le... Notre combat contre l'islam et ses dérives n'est pas un racisme anti-arabes... Ni une haine des musulmans emprisonnés par une religion effroyable et qui cherchent à avancer...


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MessagePublié: 19 Mar 2007, 22:56 
River
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Enregistré le: 02 Juin 2005, 21:02
Messages: 3795
Popur ceux qui aiment Soral ou Zemmour, je leur conseille de lire le regretté Muray au lieu de perdre leur temps avec des seconds couteaux (bouffonseques dans le cas de Soral...). Un interview assez complet:

http://www.nouveau-reac.org/docs/MP/MP_20030123.htm

Philippe Muray, Interview avec Vianney Delourme

Parutions.com, 23/01/2003

Il y a peu, Michel Houellebecq se réjouissait (dans Le Figaro) qu'en 2002, le talent de Philippe Muray ait enfin été reconnu à sa juste valeur. Romancier (On ferme), essayiste (Céline, Le XIXème siècle à travers les âges) et pamphlétaire brillant, Philippe Muray n'a de cesse de brocarder cette époque. Il en tire un dictionnaire des idées reçues régulièrement remis au (dé)goût du jour, s'inspirant «des choses minuscules et des choses gigantesques. Des choses cocasses et des choses tragiques». Le 11 septembre, le basculement dans l'euro, les dernières élections présidentielles en France, d'invraisemblables bûchers de vaches folles, des accusations, des paniques collectives, et ainsi de suite. C'est de tous ces événements, et de bien d'autres choses encore, que traitent les soixante-quinze textes ou entretiens, de longueur inégale, qui composent Exorcismes spirituels III. Son but, tirer le portrait de notre époque et de le faire le plus concrètement, mais aussi le plus drôlement possible : «La ridiculisation du monde tel qu'il va est une discipline encore dans les limbes. Faire rire de cet univers lamentable, dont le chaos s'équilibre entre carnavalisation enragée et criminalisation hargneuse, entre festivisation et persécution, est la seule manière, aujourd'hui, d'être rigoureusement réaliste.»

Vianney Delourme : Vous tenez avec régularité des chroniques de l'«Empire du Bien» : où est donc passé le Mal, c'est-à-dire l'Histoire ?

Philippe Muray : Le Mal est évidemment passé tout entier, avec larmes et bagages, du côté du Bien. Donc dans la nouvelle réalité. Le Mal étant tout aussi constitutif de l'être que le Bien, il ne disparaît nullement avec la fin de l'Histoire, qui n'est pas la fin de l'humanité, mais il s'infiltre dans la néo-réalité où, dès lors, on ne se connaît plus de raison d'être que de lutter contre lui.

C'est donc cette nouvelle réalité, et rien d'autre, dont il convient d'interpréter les monstrueuses manifestations. Le Mal y habite le Bien, l'y obsède, sans qu'on puisse plus les distinguer l'un de l'autre, et c'est la raison pour laquelle les discours doucereux, onctueux des gardiens actuels du Bien ont cet air inévitable de terreur : ils se sont inoculé l'enfer dont ils menacent leurs ennemis, c'est-à-dire les quelques énergumènes qui ont l'idée saugrenue de ne pas trouver paradisiaque leur paradis, de ne pas sauter de joie devant les immenses démantèlements de leurs «avancées sociétales», de ne voir aucun progrès de la démocratie dans l'abaissement de tous (par le biais notamment de la néo-école), de ne croire en rien que le prétendu art contemporain, qu'on accroche aux murs des multinationales et dont on accable de misérables municipalités résignées, prolonge l'histoire de l'art, et de ne discerner aucun effet bénéfique de leur sacro-sainte «société ouverte» dans le tourisme de masse. Pour ne prendre que ces quelques exemples affreux, mais il y en aurait une infinité d'autres.

Dans le nouveau monde, on ne retrouve plus trace du Mal qu'à travers l'interminable procès qui lui est intenté, à la fois en tant que Mal historique (le passé est un chapelet de crimes qu'il convient de réinstruire sans cesse pour se faire mousser sans risque) et en tant que Mal actuel postiche.

C'est évidemment dans ce second cas de figure que l'on entend le mieux grésiller, tout au fond de la gorge des vertueux accusateurs, les flammes de l'enfer qu'ils ont recueilli en eux-mêmes, tout en l'épurant à la surface du monde, et qui crépitent haut et clair dans les vocables antiques qu'ils emploient («populisme», «fascisme», «réactionnarisme», «archaïsme», etc.), sans cesse et sans fatigue, avec un acharnement troublant et gâteux, troublant parce que gâteux, dans le but qu'aucune question ne soit posée sur la réalité actuelle, c'est-à-dire sur leur oeuvre.

Tandis que celle-ci étend ses méfaits, ils essaient par tous les moyens - et ils essaieront de plus en plus - d'en empêcher l'examen par l'anathème. Ils y arrivent encore parfois, tant est ancrée l'habitude chez beaucoup de se laisser clouer le bec par ces maléfiques. Ainsi a-t-on vu récemment, pour prendre un exemple minuscule, des élus du Conseil de Paris qui renâclaient à l'achat exorbitant d'une «oeuvre» destinée au musée d'Art moderne se faire remettre à leur place par l'épouvantail préposé à la culture de la Mairie du même lieu, le nommé Christophe Girard : refuser d'acheter cette oeuvre, les a-t-il vertement avertis, reviendrait à «ouvrir la porte au fascisme». Notons cependant que l'oeuvre en question était composée d'un perroquet vivant, dans sa cage, flanqué de deux palmiers.

Cette anecdote, qui vaut pour tant d'autres, a la vertu de révéler le moderne en tant que chantage ultra-violent ; et de faire entendre la présence du Mal dans la voix même des criminels qui l'invoquent pour faire tout avaler. Leurs armes sont usées, eux-mêmes sont fourbus, leurs cris qui tuent ne sont plus que des cancanements de canards boîteux, des glouglous agonisants de dindons de la farce ; mais ils arrivent encore à intimider, ou, du moins, à attirer l'attention sur eux. Quand ils traitent quelqu'un de «maurrassien», par exemple, c'est autant de temps de gagné : il est tellement plus avantageux de parler de Maurras, et de le condamner, que d'ouvrir les yeux sur le monde concret ! Ils n'ont plus que ce projet : gagner du temps. Empêcher que leurs exactions soient connues en détail. Or, faire connaître celles-ci, d'une manière ou d'une autre, par le biais du roman ou de l'essai par exemple, et surtout les transformer en oeuvre d'art, voilà ce que l'on peut définir comme le véritable Bien, le Bien suprême de notre temps, et voilà ce à quoi ils s'opposent de toutes leurs forces. Ils s'inquiètent de ce que l'on voie apparaître, comme ils disent, «une sensibilité inédite», un «nouveau mouvement indissociablement critique et réactif». Ils n'avaient pas prévu cette insolence. Dans leur débâcle, ils bouffonnent encore et voudraient faire croire, comme le dérisoire Rosanvallon, qu'ils auraient les moyens de «construire une analyse» de cette réalité nouvelle qui est sortie d'eux et qu'ils ne comprennent même pas puisqu'ils n'ont jamais de leur vie regardé un événement, un être, un objet concrets, et qu'ils ne savent bavarder, dans leurs pauvres nuées, qu'à coups d'universaux. Mais cette analyse et cette description sont en cours, et, accessoirement, c'est contre eux qu'elles s'opèrent. Ce n'est qu'un début, continuons leur débâcle.

Vianney Delourme : J'ai relevé un mot de Joseph de Maistre, cité dans les Exercices d'admiration de Cioran : «Il n'y a que violence dans l'univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui nous dit que tout est bien (...).» Si, comme je le pense, cette phrase renvoie précisément à votre travail, pouvez-vous faire une généalogie de cette philosophie moderne?

Philippe Muray : La généalogie de ce qui ne me paraît pas une philosophie, sauf dans une acception extrêmement triviale, sera vite faite. Il n'y a qu'à voir tourner encore les tristes moulins à prières des vieux pitres soixantehuitistes, et les écouter répéter que 1968 a été «un grand mouvement de libération des moeurs» qui doit être sans cesse élargi et approfondi, et que ceux qui penseraient autrement ne seraient que des puritains coincés et ressentimenteux. Leur discours sent de plus en plus le renfermé, la loque conceptuelle et le ressentiment, mais ils continuent parce que cette doctrine, à présent toute mêlée au marché, toute fusionnée, toute confusionnée avec les prestiges de l'Europe qui avance sur ses roulettes, avec le festivisme généralisé et programmé, avec le turbo-droit-de-l'hommisme, avec le porno-business, les raves vandaliques, le déferlement hebdomadaire des néo-SA en rollers, et encore avec tant d'autres horreurs dont on ne les a jamais entendus dire quoi que ce soit, leur permet de conserver une apparence de pouvoir tout en jouissant dans le même temps (à leurs seuls yeux maintenant) d'une réputation de «rebelles». Il leur restait un chapeau à manger, un vrai haut-de-forme celui-là, celui de l'américanophilie ; c'est fait depuis le 11 septembre 2001.

Par ailleurs, ils ne peuvent même plus, comme naguère, impressionner personne avec le rappel des grands ancêtres (Jaurès, Blum et même Mai 68, en fin de compte), car ils tomberaient alors dans le piège qu'ils se sont tendus en mettant l'innovation au pinacle et en décrétant l'obsolescence de tout ce qui a le malheur d'être d'hier ou d'avant-hier. Ils ont encore le pouvoir et la rébellion ; mais les deux sont devenus pur onirisme et ça commence à se voir. Leur pouvoir est grand, mais ils ne règnent plus que sur leurs propres écrans de fumée. Le réel leur est inaccessible (y compris la réalité contenue dans leurs écrans de fumée). Le bruit concret du néo-monde n'entre plus depuis longtemps dans leurs oreilles de sourds. Ces décoiffés du cerveau se navrent de l'«absence de pensée», mais on ne les a jamais rien entendus dire de tout ce qu'ils approuvent derrière leurs cabrioles sinistres. À ces sulfureux en 4 x 4, à ces hérétiques officiels, à ces Robin des Bois sous prébendes, ne restent plus que deux attitudes : l'injure impuissante, d'une part, contre ceux qui les ont démasqués ; et, d'autre part, l'éloge implicite de ce qu'ils sont incapables de voir et dont ils ne disent jamais rien de négatif.

Acculés dans les cordes du positif, ils ne cessent de nous répéter, en effet, mais sans jamais vraiment l'énoncer ainsi, «que tout est bien». Ils sont devenus de grands industriels de l'éloge, et c'est précisément cette industrie qui m'intéresse au plus haut point et dont j'ai fait depuis maintenant longtemps la matière première presque exclusive de mon travail, pour la raison que cette production continue d'éloge a pour effet d'empêcher tout regard un tant soit peu critique sur les métamorphoses, sur les mutations fantasmagoriques de la civilisation. Tout est violence dans l'univers, mais les analphabètes modernes, d'où provient toute cette violence, ne cessent de nous dire que tout est bien. C'est ainsi que, l'été dernier, alors que d'effrayantes inondations submergeaient l'Europe de l'est, notamment l'Allemagne et la Tchécoslovaquie, et que l'on se demandait si le climat n'était quand même pas vraiment détraqué, un hebdomadaire avait tranché avec un titre admirable : «Le climat ne se détraque pas, il change.» Appliquée au temps, c'est la rhétorique analgésique de l'époque dans tous les domaines : la famille n'est pas en miettes, elle change ; l'homosexualité, soudain toute-puissante et persécutrice, n'est pas au moins, per se, une étrangeté à interroger, c'est la sexualité en général qui change. Et ainsi de suite. Autrement dit, et pour en revenir aux intempéries : ne vous accrochez pas à une vision du climat passéiste. Si vous recevez un jour le ciel sur la gueule, ne vous dites pas que c'est la fin du monde, pensez qu'il pleut du moderne ; ou qu'il tombe de la merde, c'est la même chose. Et, le jour de l'Apocalypse, ne vous dites pas non plus que c'est la fin du monde, dites-vous que ça change.

L'interdiction est portée par l'éloge. L'interdiction de penser est portée par l'éloge constant d'un monstrueux devenir. L'éloge est la forme moderne de l'interdiction. Il enveloppe l'événement de sa nuée et empêche, autant qu'il le peut, que cet événement soit soumis au libre examen, qu'il devienne objet d'opinions divergentes ou critiques. De sorte que la divergence ou la critique, lorsqu'elles se produisent malgré tout concrètement, apparaissent comme une insulte envers l'éloge qui les avait précédées. Et ce mouvement se produit de façon si naturelle, si automatique, que c'est en toute bonne foi que les industriels de l'éloge constatent alors soudain que la réalité ne coïncide nullement avec ce qu'ils disaient. C'est ainsi qu'au moment où je vous réponds, c'est-à-dire dans les derniers jours de l'année 2002, à quelques heures de la pétrifiante Saint-Sylvestre, Le Journal du dimanche, faisant le bilan d'une année d'euronirisme, s'effare parce que l'euro, s'il est bien «dans les poches» (on se demande ce que les gens pourraient faire d'autre que de payer dans cette monnaie de songes), n'est toujours pas «dans les têtes» ; alors que le «basculement technique», poursuit naïvement cette feuille, avait été «un vrai succès».

Le problème des têtes se pose donc : comment domestiquer (comment habiter totalement) ces saloperies de têtes récalcitrantes du bon peuple? Je rappelle que toutes ces choses inouïes, monstrueuses, sont écrites dans un journal normal, et non pas proférées par Big Brother. «Au début, explique encore dans cet hebdomadaire un individu avisé du Credoc, les Français croyaient pouvoir s'y mettre en trois mois, mais dès avril ça a commencé à coincer, et en juillet les premières formes de défiance sont apparues.» Ce qu'il y a de savoureux, par-dessus le marché, c'est que le phénomène concerne tout le continent (seulement quarante-neuf pour cent d'Européens satisfaits), mais que les Français, là comme ailleurs, là comme toujours, sont exemplaires : soixante-trois pour cent de mécontents chez nous (à mon avis, il y en a beaucoup plus, les trente-sept pour cent de prétendus contents sont des timides, ou alors il s'agit de harkis médiatiques). «Décidés à se mettre à l'euro rapidement, commente enfin le journal, ils se sont majoritairement remis à penser en francs.» Les salauds. Et une sociologue s'indigne : «Régression», fulmine-t-elle. Divine régression qui est en réalité une rébellion, et une vraie cette fois, contre la société de l'éloge et de la prosternation. Et maintenant, il est clair que chaque défaite de cette société est une victoire de la vie.

Vianney Delourme : Quelles plaies cache l'angélisme de l'«Homo festivus», votre personnage emblématique des misères contemporaines (solitude sexuelle, moralisme flirtant avec l'anathème et l'envie de pénal, égalitarisme forcené, positivisme sinistre)?

Philippe Muray : Tout cela bien sûr, à commencer par la solitude sexuelle, comme vous dites. Mais permettez-moi une légère rectification en passant : je ne parle jamais de l'Homo festivus mais d'Homo festivus parce que j'en ai fait un personnage conceptuel, quelque chose d'intermédiaire entre le concept et l'être romanesque, ce qui me permet sans cesse de l'aborder par deux côtés, par les idées et par la vie, par la pensée comme par les événements concrets, par l'entendement comme par le mouvement.

Philosophe ou sociologue, je parlerais en effet de l'Homo festivus, mais c'est bien ce dont je me garde comme de la peste car alors il me serait impossible de faire ce que j'ai entrepris, et qui seul compte à mes yeux, à savoir le portrait du temps, la recréation de l'époque ; ce qui ne se peut envisager qu'à partir des méthodes et avec les instruments variés (du sérieux à la farce) de l'art. Maintenant, pour en revenir à cette solitude sexuelle d'Homo festivus, qui contient tous les autres traits que vous énumérez, elle ne peut être comprise que comme l'aboutissement de la prétendue libération sexuelle d'il y a trente ans, laquelle n'a servi qu'à faire monter en puissance le pouvoir féminin et à révéler ce que personne au fond n'ignorait (notamment grâce aux romans du passé), à savoir que les femmes ne voulaient pas du sexuel, n'en avaient jamais voulu, mais qu'elles en voulaient dès lors que le sexuel devenait objet d'exhibition, donc de social, donc d'anti-sexuel. Nous en sommes à ce stade. Dans une société maternifiée à mort (et où, pour être bien vu, il faut toujours continuer à radoter que le féminin n'a pas sa place, est persécuté, écrasé, etc.), l'exhibitionnisme, où triomphent les jouissances prégénitales, devient l'arme fatale employée contre le sexuel, je veux dire le sexuel en tant que division ou différence des sexes (qualifiée de source d'inégalités ou d'asymétries), et en tant que vie privée. L'exhibitionnisme est la forme sexuelle que prend aujourd'hui l'approbation des conditions actuelles d'existence.

C'est pour cela que je peux diagnostiquer, à partir des avalanches de parties de jambes en l'air qu'on nous montre ou qu'on nous raconte dans des livres, à la fois un désir forcené d'intégration sociale (par l'exhibition que réclame et même qu'exige cette société-ci) et une volonté plus forcenée encore de mort du sexuel adulte. Il n'y a aucune contradiction entre la pornographie de caserne qui s'étale partout et l'étranglement des dernières libertés par des «lois antisexistes» ou réprimant l'«homophobie» comme il nous en pend au nez et qui seront, lorsqu'elles seront promulguées, de brillantes victoires de la Police moderne de la Pensée.

C'est aussi la raison pour laquelle j'écris que s'exhiber et punir sont les deux commandements solidaires de notre temps, ou que la coalition exhibo-pénaliste a de beaux jours devant elle. Les Observatoires de ceci et de cela (de la parité sacrée, de l'effacement des sexes à inscrire dans le code, de la non-discrimination de tout et de n'importe quoi, etc.) sont les citadelles d'où l'on veille à l'extension du nouveau Désert des Barbares et à la destruction de ce qui reste encore de la maudite «monoculture hétérosexuelle» qui nous a fait tant de mal (à la faveur de l'annonce par les raéliens de la naissance du premier bébé cloné de l'histoire de l'humanité, j'ai noté avec intérêt que les associations de lesbiennes américaines avaient fait du «droit au clonage» l'une de leurs principales revendications «car il va enfin briser le monopole des hétérosexuels sur la reproduction».).

Au bout du processus, vous avez la guerre judiciaire de tous contre tous, d'Homo festivus contre Homo festivus, sans répit et en rond. Avec des conséquences tout de même assez rigolotes parfois, comme lorsque Libération, le mois dernier, nous révélait qu'«une partie du mouvement lesbien» venait d'entrer « en guerre ouverte contre "le pouvoir gay hégémonique et normatif " qui sévirait à Paris, notamment à l'Hôtel de ville.» Encore ne s'agit-il dans ce cas que de catégories dominatrices se dévorant entre elles. Toujours est-il que voilà quelques-unes des violences radicales et sauvages (mais toujours approuvées) qui se cachent derrière l'angélisme d'Homo festivus, son parler-bébé continuel, son narcissisme incurable, sa passion des contes de fées, son refoulement du réel (toujours «castrateur»), son illusion de toute-puissance, sa vision confuso-onirique du monde et son incapacité, bien sûr, de rire.

Vianney Delourme : N'avez vous pas parfois le sentiment de rendre lyrique - et donc de sublimer - la bêtise contemporaine?

Philippe Muray : Si vous voulez dire que je lui prête mon talent, comment voulez-vous que je fasse autrement? Au moins, si cela est vrai, cette époque aura-t-elle tout de même brillé par quelque côté.

Vianney Delourme : Vous pratiquez l'examen de la vie quotidienne (slogans publicitaires, chroniques judiciaires.), de l'évolution des moeurs, et c'est de cette matière première que vous tirez les répliques contre les faux dieux de l'époque. Mais n'est-ce pas surtout au rire que vous conférez la force unique, spirituelle, du dévoilement de nos impostures?

Philippe Muray : Le rire est très exactement ce que l'époque ne peut plus du tout tolérer, encore moins produire, et qu'elle est même en passe de prohiber. «Rire de façon inappropriée», comme on a commencé à dire il y a une dizaine d'années sur les campus américains, est maintenant presque un délit. L'ironie, la dérision, la moquerie, la caricature, l'outrance, la farce, la guignolade, toute la gamme du rire, sont à mes yeux des procédés de description que l'âge de l'industrie de l'éloge ne peut évidemment pas supporter. J'essaie, pour mon compte, de m'en servir comme on se sert des couleurs sur une palette. Parvenir à faire rire une page est plus difficile encore que de faire jouir pleinement quelqu'un, mais c'est à peu près du même ordre, de l'ordre des travaux d'Hercule. Lorsque j'y arrive, je sais que je touche à une vérité sur le monde concret. C'est d'ailleurs pourquoi je trouve un peu fort de café que l'on me classe parfois parmi les pleureurs «réactionnaires», les mélancoliques à états d'âme, les déploreurs du passé et tous les déprimés à remords. J'aimerais, en tout cas, que ceux qui m'attaquent et me qualifient de cette manière me montrent une ligne, je ne dis même pas une page, une ligne, une seule ligne, dans toutes leurs oeuvres sinistres, où ils sont parvenus à faire rire quelqu'un.

Le rire est déréalisant : il est donc extrêmement efficace pour décrire un monde humain qui accepte en tant que concret des concepts (voir la burlesque opération d'intoxication néo-balnéaire appelée Paris-Plage, l'été dernier, qui était aussi un test pour mesurer le degré d'hébétude des populations), et lui renvoyer dans la figure ce faux concret déréalisé par sa caricature même. Mais ce rire n'aurait aucune efficacité s'il n'était pas engendré par une pensée précise concernant ce monde humain. Avant de rire, et peut-être de faire rire le lecteur, il me faut concevoir ce monde, et le voir, et l'entendre, tandis qu'il commet ses méfaits et ses crimes en parlant la langue festive, tout comme la Révolution française commettait les siens dans la langue de l'ancienne Rome impériale et dans les costumes ad hoc. C'est seulement à partir de cette considération globale que peut naître la démesure du rire, qui est aussi le plus exact compte-rendu de ce qui se passe. Cette époque, pour employer un euphémisme, exagère. L'exagération comique me paraît la meilleure réponse que l'on puisse lui apporter.

Vianney Delourme : J'ai le sentiment que vous avez donné, dans Le XIXe siècle à travers les âges, les clefs des Exorcismes spirituels écrits depuis lors. Ainsi dans Le XIXe siècle ai-je relevé, page 80, une réflexion sur «l'indifférenciation déferlante» ; page 118, un commentaire sur «l'échec de l'acte sexuel» et l'envie postérieure, si je puis dire, d'abolir l'un par l'autre ; page 158 la question de «l'Harmonie» et la religion moderne qui en découle, positive et sociale. Aussi j'aimerais que vous précisiez votre réflexion lorsque vous avancez que «le XIXe siècle a survécu au XXe». Le XIXe siècle continue d'être notre maladie?

Philippe Muray : Du temps du XIXe siècle à travers les âges, j'étais dans la conviction qu'une généalogie de l'époque était possible, et je voulais décrire la base irrationnelle (occultiste) sur laquelle se fondait la démocratie moderne malgré ses prétentions rationnelles. Il y a près de vingt ans de cela, et, depuis, l'époque n'a cessé de croître et d'embellir en violence, en barbarie, en bestialité. À une telle situation, il me semble qu'on ne peut répondre que par une violence accrue, et que tout recours à la culture, d'ailleurs ravagée par cette époque, serait désormais une faiblesse et une sorte de connivence.

Néanmoins, vous me demandez si le XIXe siècle continue d'être notre maladie, et précisément, alors que vous me posez cette question, la secte horrible et cocasse des raéliens annonce aux États-Unis la naissance du premier bébé cloné par ses soins. Il faudrait, à cette occasion, parler de retour de Raël comme on parle de retour de bâton. Mais voilà que l'on voit soudain les médiatiques, les scientifiques, les politiques, toutes les grandes consciences de partout et les belles âmes de toujours s'horrifier, se cabrer, se voiler la face, pousser les hauts cris, parler d'entreprise criminelle, de monstruosité, d'abomination, d'attentat contre l'éthique, d'errements prométhéens et de tabou brisé. Ces briseurs professionnels de tabous, ces applaudisseurs de toutes les désinhibitions, ces bénisseurs de toutes les transgressions et ces encenseurs de toutes les violations d'interdits refusent brusquement, dans le cas de la fabrication de cet être génétiquement identique à son pseudo parent, ce dont partout ailleurs ils se félicitent. Et redécouvrent tout à coup les charmes de la reproduction sexuée garante de la diversité génétique.

On se demande bien ce qui leur arrive, à ces gens qui ne cessent de dénoncer la division des sexes comme un archaïsme à liquider, qui trouvent que l'«ordre symbolique» est une idée fixe dérisoire, que la «logique binaire», avec le masculin d'un côté et le féminin de l'autre, est une vieillerie à déposer au vide-greniers, que l'«identité sexuelle» n'est d'aucune utilité et que le «dépassement des genres» est l'horizon de l'avenir. En quoi ces fantassins de l'Empire du Même s'imaginent-ils légitimés de s'offusquer de ce qu'un bébé soit la copie conforme, le parfait homonyme ou synonyme génétique de ce que l'on ne peut même pas appeler sa «mère? Ils ont applaudi trop d'attentats contre l'espèce pour s'indigner de celui-là. Et ils ont couvert trop d'acharnements pour avoir le droit de ne pas faire le panégyrique de cet acharnement procréatif-là. Et ils ont flatté trop de maniaques de la conquête des droits à pour s'horrifier de cette nouvelle forme de droit à l'enfant. Les exploits de Raël, en d'autres termes, sont bien trop modernes pour qu'on laisse ses détracteurs s'offrir le culot de les désapprouver. Sa religion scientiste, par ailleurs, venimeusement anti-catholique, avec pour base, dit-on, «l'amour, la quête du plaisir, une totale liberté sexuelle», est bien trop moderne, elle aussi, pour que l'humanité actuelle n'y reconnaisse pas son idéal de désinhibition. Elle se regarde en ce miroir et elle s'y voit soudain en monstre? Mais elle l'était déjà avant. Elle aurait du lire, en effet, mon XIXe siècle à travers les âges.

Vianney Delourme : Les Exorcismes se suivent mais ne se ressemblent pas, expliquez-vous en préface de cette troisième livraison. Ils sont toutefois le reflet d'un rejet constant, d'une trahison forcenée, d'une infidélité systématique au contrat social de notre temps. Est-ce affaire de dignité personnelle que de mener ce combat?

Philippe Muray : Ah oui. Et une des meilleures raisons d'écrire que je me connaisse. Que voulez-vous que je vous réponde d'autre? La trahison systématique de ce temps est devenue un devoir moral, une affaire d'honneur. C'est la morale même.

Vianney Delourme : Vous voilà baptisé «nouveau réactionnaire». J'avoue ne pas avoir compris ce que la conjonction de ces deux mots pouvait signifier véritablement.

Philippe Muray : Qu'ils ont perdu la partie, qu'ils le savent et qu'ils vont tenter diverses manoeuvres désespérées d'arrière-garde. S'il n'y avait que le lamentable livre de Lindenberg, cette manifestation pas drôle d'art naïf, cette espèce d'enluminure sans talent, nul ne s'en serait soucié tant il sue la misère ; mais il y a derrière lui, l'approuvant puisqu'elle ne peut pas faire autrement et qu'elle n'a que ça à se mettre sous ses fausses dents, toute une cohorte d'orphelins de l'irréel, de demi-soldes du monde confuso-onirique qui voudraient continuer à imposer l'assimilation de leur crétinisme à la vérité progressiste révélée. Mais ils ont trop fait de dégâts, ils ont trop étalé leurs impostures innovantes et approuvé trop de malfaisances de divers ordres pour que leur ordre, justement, tienne encore longtemps.

C'est en pensant à eux, et bien avant que la campagne dite des «néo-réacs» ne se déclenche, que j'avais choisi comme exergue de mes Exorcismes spirituels III une phrase de saint Paul tirée de la Deuxième Épître à Timothée : «Mais ils ne continueront pas toujours, car leur folie devient évidente à tous.» Leur folie, en effet, devient évidente à tous. Et tous, peu à peu, en deviennent allergiques. Ils le savent, ou, en tout cas, le sentent : ce qu'ils disent, ce qu'ils écrivent, ne décrit plus rien. Je les ai appelés nouveaux actionnaires ; nouveaux actionnaires de la firme Nouveau Monde qui est leur oeuvre et à laquelle ils ne comprennent absolument plus rien. Pire : plus personne ne désire savoir ce qu'ils en pensent. De sorte que le conflit n'est plus aucunement, comme ils voudraient encore le faire croire, entre «progressistes» et «réactionnaires» ; mais entre ceux qui, ayant massacré (modernisé) jour après jour le monde, dénoncent la moindre critique de ce massacre modernifiant comme une ignominie sans nom, et quelques personnes qui viennent d'entreprendre de le regarder, ce monde concret, les yeux bien ouverts, et en parlent. Une fois encore, ce n'est qu'un début, continuons leur débâcle.


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MessagePublié: 20 Mar 2007, 20:51 
River
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http://www.nouveau-reac.org/docs/MP/MP_20030929.htm

Philippe Muray, Adieu à la nomenklatura des bien-pensants
Marianne, 29/09/2003

Pur produit de la fin du XIXe siècle, l'intellectuel engagé a terminé sa carrière avec le siècle dernier. D'engagé, il s'est transformé en enragé. Et, surtout, il n'assume plus d'être l'Adversaire

L'intellectuel est terminé. Terminé comme tant d'autres choses. Comme la révolution de 1789, comme la marine à voiles et comme les bonnes soeurs à vapeur. Le problème n'est pas que l'intellectuel ait « trahi », ni qu'il se soit plus « trompé » que d'autres. C'est que les faits, depuis quelques années, se sont mis en marche dans des directions dont il ne peut même pas s'étonner parce qu'il ne peut pas les voir. Il ne lui reste que l'impression de sentir que quelque chose s'est dérobé sous lui, dans la période récente, mais ce quelque chose non plus il ne peut pas le nommer. « Penser le monde » n'est plus à sa portée, et ça ne l'a probablement jamais été (il s'occupait à le transformer, ce monde, mais maintenant le monde se transforme bien plus vite tout seul). Et d'ailleurs la méthode la plus efficace pour penser le monde est encore d'inventer les moyens d'en rire. Aucun intellectuel, jamais, n'a su. C'est même à cela qu'il se remarque.

Je parle de l'intellectuel dans tous ses états, pas seulement des deux ou trois ventriloques médiatiques connus de tous qui étalent régulièrement leur confusion mentale en première page du Monde ou ailleurs, à seule fin d'enrober de complication une réalité de plus en plus inintelligible, de souffler du brouillard . sur le brouillard, du méli-mélo dans l'imbroglio. Je parle surtout du gros des troupes, les professionnels de la profession, les intellectuels de l'intellecture dont les opinions mécaniques, automatiques, pour la plupart positives et interchangeables, se débitent à tout propos dans les pages « débats » des quotidiens. Tel jour, l'opinion émane du CNRS. Tel autre, de l'Ehess. D'autres encore, mais plus rarement, du Cadis, du Csor, du GLWR ou du ZKH. Très exceptionnellement du XCT. Presque jamais du RLFFFFH. De toute façon, il s'agit de noyer le poisson. C'est le travail de l'expert, qui n'est pas appelé ainsi par hasard. On le remarque à ce qu'il commence par s'appuyer sur un sondage imbécile pour développer une pensée sans intérêt qui se conclut sur un appel à « réenchanter le débat politique » , à « lutter contre toutes les formes d'in-tolérance » ou à « dépasser les schémas anciens » . La bêtise, ici, est un service public.

Condamnations et controverses

Expliquer comment et pourquoi l'intellectuel de l'intellecture est terminé serait aussi long que de raconter comment le monde a disparu, remplacé par des bons sentiments effrayants, des McDo, des plages conceptuelles, des free parties, des squats d'artistes, des romans gay, de nouvelles tribus et des boutiques franchisées où on vend des objets éthiques. De tout cela, l'intellectuel de l'intellecture n'a rien à dire (au mieux élève-t-il la voix pour proposer l'amélioration de tel ou tel détail dans la cour des Miracles). L'intellectuel de l'intellecture date de la fin du XIXe siècle, comme le socialisme, il termine avec lui et il est normal qu'il riait rien vu venir. Il n'était pas armé pour une telle épreuve. Il n'était pas préparé à l'étonnement, mais à l'engagement L'engagement l'étonnement, par définition, font mauvais ménage. Les intellectuels, depuis cinquante ans, n'ont claironné si fort qu'ils s'engageaient que pour masquer qu'ils étaient incapables de s'étonner. Ainsi la littérature d'engagement est-elle devenue une industrie, tandis que la littérature d'étonnement est restée la littérature, c'est-à-dire quelque chose de rare. Ainsi compte-t-on de très nombreux intellectuels engagés et presque aucun intellectuel étonné.

Si les intellectuels étaient capables de s'étonner, on les aurait vus, depuis une dizaine d'années, écrire des choses mémorables sur de multiples événements ou phénomènes et sur la manière dont ceux-ci, à chaque fois, ont été environnés de non-pensée et d'oubli médiatique (et plus ces événements étaient extravagants, plus ils étaient engloutis). On les aurait entendus, par exemple, à propos de la comédie de l'apparition de l'euro. Mais le sur gissement de la monnaie unique les a rendus mutiques. Mais avaient-ils davantage glosé sur la chute du mur de Berlin puis sur la première guerre du Golfe, sur le référendum de Maastricht, sur le 11 septembre 2001, sur la seconde guerre du Golfe ? J'entends bien qu'ils ont accumulé le bavardage, les condamnations, la critique et la controverse. Mais si tout cet amas de discussion se ramène si rapidement à moins que zéro, c'est que leur manière de critiquer méconnaît qu'elle est profondément une apologétique. Et elle ne pourrait être autre chose que si elle partait à chaque fois d'une position étonnée, c'est-à-dire étrangère à l'objet d'étonnement. Encore ne s'agit-il là que d'événements voyants, presque grossiers. Il en est d'autres, comme le refaçonnage des villes ou l'effacement à marche forcée de la différence sexuelle, qui travaillent bien autrement la société, mais qui ne sont même pas recensés par l'intellectuel de l'intellecture dans le catalogue des sujets à traiter (sauf s'il s'agit de les approuver). Quant aux « grands » événements, à juger rétrospectivement la futilité des commentaires dont les intellectuels de l'intellecture et les experts de l'expertise les ont accompagnés, on pourrait croire que ceux-ci ont été à chaque fois victimes d'une sorte d'effet de sidération ; mais ce n'était pas encore ça : en réalité, ils étaient beaucoup trop occupés à surveiller la pensée des autres et à condamner comme réactionnaire ou fasciste la moindre velléité de distance, de cynisme, d'hétérogénéité par rapport à l'opinion moyenne et morale obligatoire que ces événements devaient susciter. Baudrillard, l'un des très rares penseurs à ne jamais avoir craint, dans la dernière décennie, de retourner tous les couteaux qu'il fallait dans toutes les plaies qui se présentaient, en a su quelque chose, voyant chaque fois se dresser contre lui l'un ou l'autre des crétins vertueux de l'intellecture.

Il paraît que Sartre, un jour, a défini l'intellectuel comme quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. C'est une formulation qui mérite qu'on s'y arrête. Au premier abord, elle érige l'intellectuel en voyeur sublime, en espion justifié, en enquêteur intempestif mais irremplaçable, en empêcheur de comploter en rond. Quoi de plus héroïque que d'aller chercher la petite bête, l'injustice cachée de l'autre côté du mur, la conduite immorale ? Quoi de plus gratifiant que d'essayer de sauver le zek qu'on emprisonne, le boat people qui se noie, Sacco et Vanzetti, les Bosniaques, les Kosovars, les Tchétchènes ? Quoi de plus juste que de combattre pour la diversité culturelle, la mixité sociale, le partage des tâches ménagères, la laïcité ? Tout, en vérité, a fini par « regarder » l'intellectuel (et d'ailleurs il adore ça, être regardé, surtout par le public). Mais de même que les droits de l'homme, au nom desquels ces ingérences devenaient des devoirs, ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine, de même ont-ils été utilisés par l'intellectuel pour boucher le trou noir par où disparaissait sa pensée. C'est à ce moment, et afin que la machine donne l'impression de continuer à tourner en dépit de tout, que les intellectuels de l'intellecture se sont constitués en milices de vigilance systématique, en armée des ombres de la Vertu, en donneurs de leçons. L'intellectuel engagé s'est transformé en intellectuel enragé, mais seulement enragé d'épurations édifiantes et de procès avantageux. Les noms, aussi innombrables qu'hétéroclites, des victimes de ce nouveau Tartuffe devraient être gravés sur ce qu'il faudrait appeler des « monuments aux vivants » . Car ce sont des vivants qui ont été attaqués par des morts.

Bouffonnerie bouillonnante

L'intellectuel étonné pourrait remplacer ce dévot qui avait si bien commencé et qui finit si mal. Mais on l'attend encore. L'étonnement, pourtant, est la première condition de la pensée. Dans le meilleur des cas, cet étonnement engendre le rire.

C'est ainsi qu'en juillet, pour prendre un exemple récent, aurait pu retentir le rire éclatant de l'intellectuel étonné, lorsque les intermittents du spectacle se sont dressés pour annoncer qu'ils étaient des artistes de droit divin, pour hurler qu' « étrangler l'intermittence, c'est étrangler la pensée » et défiler avec à leur tête un comédien en croix fouetté par le Medef. C'était une situation horriblement comique. Et d'autant plus horrible et comique que ces jeunes acteurs, monteurs, machinistes ou costumiers l'interprétaient sur le mode tragique. Ou même sérieux. Les vaches sacrées de la culture, que personne n'avait jamais obligées à être ni vaches ni sacrées, ni intermittentes, clamaient qu'elles étaient la culture et qu'il était interdit de ne pas les en couragera s'épanouir et à s'autoreproduire sans fin parce que tel était leur bon plaisir autant que leur devoir. Et ce plaisir et ce devoir devaient être les nôtres, aussi, sous peine d'obscurantisme. Que l'occasion était belle, alors, pour l'intellectuel étonné, de touchera une démence contemporaine spécifique, celle qui consiste à s'intituler artiste avant même d'avoir reçu les applaudissements de quiconque, et à exiger de recevoir les subsides afférents à un tel arbitraire sans qu'il soit question de laisser examiner qualitativement les « oeuvres » qui sont supposées en découler (car une telle conduite serait antidémocratique et même discriminatoire : il ne doit plus y avoir que des artistes gagnants). L'occasion était encore plus belle, pour l'intellectuel étonné, à la faveur de ces journées de « lutte » à Avignon et ailleurs, de voir enfin, comme en une apocalypse drolatique, la grève, la culture, l'art, le théâtre de rue, le tourisme, l'hôtellerie, les festivals et l'Etat-providence en train de fusionner dans une bouffonnerie bouillonnante encore sans nom mais définitive. L'occasion était rêvée, pour tout dire, de « manquer de respect » à l'espèce d'autel burlesque en train de s'élever, où se tordaient dans le même désespoir tauliers d'hôtel, patrons de pizzeria, présidents de région, auteurs, acteurs, chanteurs, danseurs, échassiers, festivaliers, touristes, ainsi que quelques ratons laveurs.

Au lieu de quoi, on a vu un expert de l'expertise raconter platement dans Libération que « la culture, en France, s'est substituée à la religion » , qu'elle « est devenue une sorte de ciment spirituel » et que « c'est cela qui justifie le traitement d'exception dont elle bénéficie » . Cette assimilation de la culture, de la religion et du ciment, sous les auspices de la subvention obligatoire, est propre à étonner un intelectuel étonné: c'est en quelque sorte la définition synthétique du Bien contemporain à prise rapide. L'intellectuel étonné pourrait faire remarquer que, si la culture est une religion, c'est bien la première dans l'histoire des religions à provoquer, rien qu'en annulant ses offices (les festivals), des chiffres d'affaires en dégringolade dans la restauration et dans l'hôtellerie. Mais l'intellectuel étonné pourrait aussi constater qu'en effet on devient artiste aujourd'hui, dans le monde du chômage comme jadis on entrait dans les ordres, parce qu'on n'avait aucun espoir de dot ou d'héritage. A la différence près que cette situation créait d'innombrables mauvais prêtres et des nonnes malheureuses, tandis que les artistes semblent comme des poissons dans l'eau dans leurs arts exténués. Ils exercent un « droit à l'art » (mais il n'y a jamais eu de droit à la prêtrise) et ne veulent que poursuivre un ministère spirituel par lequel ils se considèrent comme des éclaireurs de l'humanité.

Finies l'insolence et l'hétérodoxie

Telles sont quelques-unes des réflexions qu'un intellectuel étonné pourrait faire en de telles circonstances et sur un tel sujet. On voit à quel point elles diffèrent de ce qu'émet couramment l'intellectuel de l'intellecture, incapable par définition d'être « athée » par rapport à ce substitut de religion que les missionnaires de la danse, du théâtre et de l'animation en général appellent culture et qu'ils considèrent comme un sacré incritiquable. Mais la faiblesse de la culture est de ne plus avoir aucun rapport avec le Mal, donc d'être étrangère aussi à l'art, qui a toujours entretenu une connivence plus ou moins obscure avec celui-ci : on se souvient encore des douloureux examens de conscience de quelques autres intermittents d'un autre spectacle, au lendemain du 21 avril 2002, lorsqu'ils ne comprenaient littéralement pas pourquoi les populations, dont ils étaient venus évangéliser les friches, avaient si mal voté. Tout ce qui n'a plus aucun rapport avec le Mal se ressemble dans l'insignifiance : au lieu d'incarner l'hétérodoxie, l'insolence, le négatif, l'intellectuel de l'intellecture incarne le Bien, au même titre que les bedeaux de la culture, au même titre que les intermittents de l' intermitture, les permanents de l'altruisme et tous les autres combattants de l'Armée de libération du dadaïsme d'Etat. Comment pourrait-il encore intéresser qui que ce soit puisqu'il n'a même pas le courage d'être l'Adversaire, la Perdition, le Diable, au milieu de l'immense, du lamentable et invivable camp de boy-scouts « citoyens » qu'est devenue la société ?


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MessagePublié: 23 Nov 2007, 21:52 
Du samedi soir
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Messages: 3822
Localisation: zone française occupée
"Ces chers jihadistes", "le sourire de Ségolène", la dix-neuvième siècle à travers les âges" (mon favori), Festivus Festivus (avec la participation de E Lévy), un abecdaire dont j'ai oublié le nom... Lis tout Cyril, c'est un auteur fabuleux où tu retrouveras de ton bon sens, des belles lettres, un humour génial !

_________________
"Quand une société ne peut pas enseigner, c'est qu'elle ne peut pas s'enseigner". Charles Péguy dans "La rentrée".
Un occidental bouddhiste est un sous-Ohm.
"Je veux en finir avec la repentance". Nicolas Sarkozy.


Dernière édition par LEFEBVRE le 24 Nov 2007, 15:17, édité 1 fois au total.

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MessagePublié: 24 Nov 2007, 14:34 

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Merci ! Le seul probleme, c'est qu'il faut trouver le temps de lire !


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MessagePublié: 25 Nov 2007, 12:44 
River
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Je suis d'accord avec Lefebvre: le "dix-neuvième siècle à travers les âges" est aussi mon préféré. C'est un peu la somme de Philippe Muray.

Festivus, festivus est une longue interview de Muray par E.Lévy, peu avant sa mort. C'est en quelque sorte son testament et c'est pourquoi Muray est irrécupérable par la société du spectacle ou les divers "progressistes" professionnels contrairement à beaucoup d'autres...Livre facile à lire et primordial pour comprendre les positions de Muray.

_________________
La politique fut d'abord l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. A une époque suivante, on y adjoignit l'art de contraindre les gens à décider sur ce qu'ils n'entendent pas. Paul Valéry.


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MessagePublié: 25 Nov 2007, 17:10 

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Et son livre sur Céline ? Est-ce une biographie ou un essai ?


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MessagePublié: 25 Nov 2007, 19:02 
River
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Enregistré le: 02 Juin 2005, 21:02
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C'est un essai et c'est pas mal du tout. Seul défaut: c'est son premier livre et ça se sent un peu. Mais, c'est très intéressant.

_________________
La politique fut d'abord l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. A une époque suivante, on y adjoignit l'art de contraindre les gens à décider sur ce qu'ils n'entendent pas. Paul Valéry.


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 Sujet du message: Re: Philippe Muray est mort
MessagePublié: 21 Mar 2009, 00:52 
Si ma tante
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Enregistré le: 01 Mai 2005, 13:46
Messages: 16595
Trois ans déjà que Muray est mort... Vu l'ambiance, il nous aurait certainement pondu de sacrés textes. Cette époque était faite pour sa verve. :wink: Un hommage sur Courtoisie que je n'avais pas écouté. Emission du 28 février 2007 animée par Paul-Marie Couteaux, avec Anne Muray son épouse, Renaud Camus, Juan "Stalker" Asensio, Elisabeth Lévy, Basile de Koch.

1/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rkf6_hommage-a-philippe-muray-16_news


2/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rkdi_hommage-a-philippe-muray-26_news


3/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rkbz_hommage-a-philippe-muray-36_news


4/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rka9_hommage-a-philippe-muray-46_news


5/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rk67_hommage-a-philippe-muray-56_news


6/6
http://www.dailymotion.com/video/x4rk3e_hommage-a-philippe-muray-66_news


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 Sujet du message: Re: Philippe Muray est mort
MessagePublié: 19 Nov 2009, 01:02 
Si ma tante
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Enregistré le: 01 Mai 2005, 13:46
Messages: 16595
Extraordinaire Philippe Muray... A écouter si vous voulez vous procurer un grand moment de bonheur et d'intelligence. (Egalement sur le fil de Finkielkraut). :idea:

Le futur ne manque pas d'avenir.
Alain Finkielkraut, Philippe Muray, Philippe Meyer. 27 mars 1999. France Culture. Répliques.

http://www.libertyvox.com/files/FranceCulture_Repliques_Finkielkraut_Muray_Meyer_Avenir_19990327.mp3



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