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Identité nationale

Onzième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan

Ô mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous m’imposâtes de suivre les débats qui agitent le Monomotapa : « c’est ça ou tu reviens au pays ! ». J’ai longtemps rechigné. La science sociale, oui, puisque la science sociale débouche sur la connaissance d’Allah ; mais les débats ? Je ne voyais pas la nécessité d’encombrer mon esprit de fardeaux inutiles sur les radars, le népotisme, l’adoption des orphelins par des homosexuels, le traité de Lisbonne, la guerre de 14-18, les profits des banques, le sélectionneur des Bleus, etc. Que ferais-je de tout ça dans quatre ou cinq ans ? A quoi ces sornettes me serviront-elles quand je vous seconderai dans vos tâches de vizir ? Mais je dois convenir que, sur ce point-ci, comme sur tous les autres d’ailleurs, vous aviez raison et, si la sagesse rapportée à l’entendement faisait les rois, vous seriez le Souverain du Qoranistan. 

Partout, en ville, à la télévision, à la radio, dans les gazettes, dans toute la Cantabrique et dans tout le Monomotapa, il est question, depuis près d’un mois, d’identité. Sur la question, les oulémas ont une position tranchée, comme à la guerre de 14. C’est le Qoran, tout le Qoran, rien que le Qoran. Ils répètent partout la même réponse, en osmose avec la science sociale que j’apprends et dont la profondeur me fascine. La seule identité, disent-ils, est celle que façonne l’islam ; il n’y en a pas d’autre, en tout cas, pas d’autre qui vaille un œil et dont on puisse être fier. Ou bien le Monomotapa s’islamise et il aura droit à son identité ; ou bien, il reste ce qu’il est, et il ne sera rien, sinon une zone, un terrain vague, une terre à islamiser.

Quant aux satrapes, à peine eurent-ils entendu le ministre prononcer les mots « identité nationale », la moutarde leur est montée au nez. Ils se sont fâchés tout rouge et violemment comme il se doit pour des satrapes, sinon ils ne seraient pas des satrapes. Un petit satrape croisé dans un couloir m’a assuré, alors que je lui demandais son avis sur la question, que toute cette agitation venait de l’imminence d’élections, que le Président aurait peur de perdre. Voilà pourquoi il a chargé un ministricule d’amuser les électeurs. « C’est pour donner le change. Le Président est comme un vieux cerf aux abois ! Il envoie au front un tout jeunot qui va se faire déchirer par la meute ». Je n’ai rien compris à cette histoire de chasse, de cerf, de meute. Au Qoranistan, on ne chasse pas à courre, mais au faucon.

Comme d’habitude, le Grand Satrape est monté sur ses grands chevaux ; oui, vous le connaissez, je vous ai parlé de ses exploits à plusieurs reprises, c’est ce grand manitou qui organise les grèves, les occupations, les processions dans toute la Cantabrique. Partout où ça bouge, il allume, avec ceux qui bougent, des bougies devant les icones de ses saints à lui, San Ernesto de Guevara et San Fidel de Castro. Il hait le Monomotapa, qui pourtant le nourrit, et il en méprise les habitants, qui pourtant lui assurent, par les impôts qu’ils versent, un train de vie princier. La vraie raison de sa haine est l’avenir : il ambitionne de devenir vizir, puis président, ce qui sera possible quand les fachicistanais immigrés seront plus nombreux que les indigènes, qui, pour leur malheur, sont sédentaires et qui n’auront plus d’autre alternative, quand le grand satrape tiendra les rênes, que la valise ou le cercueil. Il s’est fendu d’une déclaration solennelle : « Le Monomotapa n’a pas d’identité et s’il devait en avoir une, moi, Grand Satrape, moi dont les aïeux sont tous fachicistanais, je quitterai ce pays pour me réfugier dans la terre de ma race. La loi du sang doit primer sur les lois du Monomotapa ». « Chiche », lui a répondu, en souriant mon ami, le doctorant algérien, qui a ajouté en aparté à mon intention : « bon débarras ».

Les seuls à avoir exprimé leur identité sont les Algériens du Monomotapa. Ils forment une colonie nombreuse : ils seraient, dit-on, trois millions et même six millions, si l’on inclut dans leur colonie, les trois millions de vrais croyants du Racicistan, du Xénophobistan et du Misogynistan, au sang garanti 100% pur et sans mélange. A peine les membres de cette colonie eurent-ils appris que leur équipe de football avait battu l’équipe d’un obscur pays du centre de l’Afrique qu’ils sont sortis dans les rues, brandissant des drapeaux algériens, mais armés de matraques et de cocktail Molotov, pour détruire dans un grand feu purificateur le drapeau du Monomotapa, dont je me suis demandé quel crime avait été commis pour que ce malheureux pays soit ainsi mis à feu et à sac. Ils ne se sont pas contentés de brûler des drapeaux au nom de leur identité. Ils ont aussi brûlé des voitures, sans doute au nom de la supériorité de leur race sur celle des autochtones ; et ils ont transformé leurs feux de joie en pogroms, vandalisant et pillant des magasins appartenant à des indigènes qui, n’étant ni de leur race, ni vrais croyants, sont marqués au fer rouge de l’identité nulle ou zéro ou négative. Plusieurs représentants de cette colonie ont déclaré fièrement que le débat sur l’identité tombait à pic, la seule identité qui ait à leurs yeux quelque valeur étant celle de l’Algérie, puisqu’elle protégeait les Algériens des exactions des incendiaires. Les événements qui ont suivi ces émeutes ont confirmé la justesse de ces vues. A peine les Fennecs eurent-ils éliminé les Pharaons que les Algériens ont manifesté dans la joie leur haine du Monomotapa et de ses indigènes : bûcher de drapeaux (du Monomotapa), voitures (des indigènes) incendiées, magasins (autochtones) pillés, mobilier urbain détruit… Mon ami, le doctorant algérien, n’est pas fier de ses compatriotes : « il vaut mieux, m’a-t-il dit, que le Monomotapa n’ait pas d’identité ; ainsi, nous qui sommes étrangers, nous ne risquons pas d’être la cible de pogroms ».    

Mon maître Baba Yaga a un avis tranché : « si un pays s’interroge sur ce qu’il est, c’est qu’il va très mal. Je prédis que le Monomotapa, au train où vont les choses, n’en a plus pour longtemps ». A bien y réfléchir, Baba Yaga, qui est sage, ne dit peut-être pas de bêtises. A la Bibliothèque municipale, sont conservées des cartes qui ont plus d’un siècle. Où est l’empire ottoman ? Que sont devenus l’empire austro-hongrois, le Turkestan, l’AOF et l’AEF, l’empire tsariste et la Bucovine ? Evanouis. Le Monomotapa ne sera peut-être pas plus éternel que la RDA, qui a duré moins de 40 ans, ou que la Yougoslavie, qui a disparu après 60 ans d’existence chaotique, ou que l’URSS, qui était censée former, mais au cinquième ou au sixième millénaire, le gouvernement du monde…

 

© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

 

 

 

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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 22/11/2009 Imprimer cet article
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