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Hommage à Claude Lévi-Strauss

«Il y a un moyen simple d’atteindre le vrai Lévi-Strauss ou le Lévi-Strauss caché : le dépouiller de ses bandelettes et lire ce qu’il a écrit». (Arouet le Jeune).

La politique

Dans les années 1930, Claude Lévi-Strauss, né en 1908, était, comme la plupart des fonctionnaires de l’Instruction publique, socialiste et pacifiste à tout crin. Alors que le Führer Hitler ambitionnait de détruire la France pour que l’Allemagne existe enfin, que le Duce Mussolini revendiquait une partie de la France, que Franco s’apprêtait à prendre le pouvoir en Espagne, Lévi-Strauss défilait en criant « plutôt la servitude que la guerre ». En 1940, il a eu la guerre et la servitude ; et en 1941, il a échappé à la mort et au déshonneur en rejoignant les Français libres de New-York. Plus tard, il a reconnu comme stupides ses engagements de jeunesse, qu’il a mis sur le compte de l’aveuglement.

L’art

Le père de Claude Lévi-Strauss était peintre. Il n’avait peut-être pas un immense talent, mais il maîtrisait à la perfection le dessin et la couleur. La photographie lui a enlevé une partie de ses clients. Dans toute son œuvre, Lévi-Strauss, qui dessinait bien, a défendu, comme son père, le « métier » et les exigences de la technique ; il a théorisé le bricolage ; il a célébré, ce en quoi il s’est démarqué de ses camarades « intellectuels », l’habileté manuelle et le savoir-faire aussi bien chez les peuples « primitifs », parmi lesquels il a séjourné, que chez les peuples d’Occident. Il a rejeté comme suicidaire la peinture, dite « contemporaine », celle qui ne jure que par les installations ou les performances et qui tient pour sublime l’exposition d’un poisson rouge dans son bocal ou une écrevisse géante à Versailles.

Le racisme

Après la deuxième guerre mondiale, Lévi-Strauss a contribué à la critique du racisme, celui qui, fondé sur l’anatomie, la biologie ou la physiologie, a étendu à l’étude des hommes les méthodes des zoologistes. Il a mené cette critique en anthropologue, parce que c’est dans le cadre de sa discipline que les théories racistes ont fleuri dès la fin du XIXe siècle. L’anthropologie alors était « physique », celle de Lévi-Strauss est culturelle ou sociale. Et c’est en anthropologue des cultures qu’il a protesté contre l’extension à l’infini du mot racisme, contre sa dilution dans d’innombrables emplois impropres, contre les accusations sans fondement ou les imputations délirantes de racisme, contre l’instrumentalisation du racisme par les idéologues, par exemple quand ils qualifient de racistes les réactions de défense des peuples menacés par des envahisseurs, des colons, des marchands ou par la mondialisation.

L’archaïsme

Au moment où l’Occident se targuait d’être à la pointe du progrès galopant et où cette modernité faisait se pâmer les Occidentaux, encore plus les mâles blancs, comme dirait la femelle non métissée d’AREVA, que leurs femelles non noires, Lévi-Strauss opte pour l’archaïque, le premier, le primitif, le plus éloigné de soi et le plus contraire à soi. Ainsi il se vaccine contre l’arrogance des civilisés, la bonne conscience des modernes, la superbe ou l’orgueil des Occidentaux.  

L’islam

Tristes tropiques (1955) est aussi un livre consacré à l’islam et à l’Islam, à la religion et à l’ordre social que cette religion a produit (chapitres 39 et 40). Lisons ceci : « l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants ». Lévi-Strauss n’était pas gâteux quand il a écrit cela. Il avait 46 ans et il était reconnu dans le monde entier comme l’un des grands spécialistes du racisme.   

Lévi-Strauss n’est pas Dieu. Il est donc possible de critiquer, non pas sa personne, admirable, mais l’œuvre qu’il laisse. Laissons de côté les excommunications des fanatiques du matérialisme dialectique et du matérialisme historique, qui ne connaissaient, en matière de structures, que les infra ou les superstructures du catéchisme marxiste. Oublions les vitupérations gauchistes d’un Jaulin et des déconstructeurs qui tiennent la science de Lévi-Strauss pour coloniale, impériale ou raciste, parce qu’il ne s’est pas fait initier pour comprendre de l’intérieur les cultures qu’il étudie. Tout cela n’a pas plus d’importance qu’un pet de lapin.

Lévi-Strauss a pris l’habitude de rassembler et de condenser ses analyses dans des constructions graphiques qui font de très brillantes synthèses. Par exemple, les tableaux à double entrée lui permettent de rendre compte de la « structure sémantique » des sociétés « primitives ». Or ces tableaux à double entrée sont les formes du graphisme le plus abstrait qui soit, propre à l’Occident et inventé à la toute fin du Moyen Age. Il est totalement étranger aux cultures dont il est censé rendre compte, et même hétérogène par rapport à elles. Les titres de quelques-unes des parties du premier des quatre tomes des Mythologiques, dédiées « à la musique », sont « Ouverture, Thèmes et variations ; Sonate des bonnes manières ; Fugue des cinq sens, Cantate de la sarigue, L’astronomie bien tempérée, Symphonie rustique en trois mouvements ». Pour Lévi-Strauss, les mythes sont de la musique ou plus exactement il les étudie comme s’ils étaient les partitions des grands compositeurs occidentaux des XVIIIe et XIXe siècles. L’analyse est admirable, mais incongrue. Les concepts de « sonate », de « fugue », de « cantate », etc. sont totalement étrangers à l’objet dont ils sont censés rendre compte.   

Ce ne sont plus des mythes qu’il analyse, mais des leurres ou des fantômes : des mythes de mythes, n’ayant aucun lien avec quelque réel que ce soit, de belles histoires, fictives et d’invention, qui en diraient plus sur l’imaginaire des primitifs que sur les sociétés réelles qu’ils forment. Or, ces mythes, pour la plupart d’entre eux, racontent, sous des formes en apparence décousues, des meurtres cruels et violents qui sont à l’origine du monde, d’un peuple, d’une société, et dont le souvenir se perpétue par des rites. Autrement dit, à l’origine de la société, il y a des sacrifices humains et des rites qui les commémorent. Soit la thèse : la société a pour origine le tabou de l’inceste. Plutôt que de la garder pour elle, la famille x donne une de ses filles à la famille y, laquelle donne une de ses filles à la famille z, laquelle, à son tour, donne une de ses filles à la famille x, etc. Les filles s’échangent, l’espèce se perpétue, personne n’est perdant. L’interdiction de l’inceste, en facilitant les échanges, fait la société. On voit clairement tout ce que cette thèse rationaliste doit aux lectures de Lévi-Strauss : à Rousseau (sortie de l’état de nature), au contrat social (les hommes font société volontairement), à Marx (l’économie est au fondement de tout), à Freud (le tabou). Or, ce qui est premier dans les mythes, c’est le sacrifice de boucs émissaires. A l’origine de la société, il n’y a pas de tabou, mais des meurtres rituels et des rites religieux qui conjurent la violence et desquels procèdent la culture, les institutions, le droit, le politique. Il n’y a pas aucune création rationnelle ex nihilo là-dedans : tout sort du religieux.

Lévi-Strauss est sans aucun doute un grand penseur, mais le grand penseur n’est pas dans la momie que vénèrent les quelques autorisés à parler ou à écrire. Il y a un moyen simple d’atteindre le vrai Lévi-Strauss ou le Lévi-Strauss caché : le dépouiller de ses bandelettes et lire ce qu’il a écrit.

 

© Arouet le Jeune pour LibertyVox

 

 

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© Arouet le Jeune pour LibertyVox - Article paru le 08/11/2009 Imprimer cet article
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