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Deux grands livres

Arouet le Jeune, au travers de deux ouvrages de Jacques Marseille et Jean-Paul Picaper, démonte les mythologies d’une certaine intelligentsia.

A propos de Jacques Marseille, L’argent des Français. Les chiffres et les mythes, 400 pages, Perrin, 2009 ; et de Jean-Paul Picaper, Berlin-Stasi, 520 pages, Editions des Syrtes, 2009.  

Une des maladies qui affecte l’intelligentsia est son incapacité à ouvrir les yeux et à les garder grands ouverts. Elle se complaît dans les Ténèbres, non pas celles de la Bible, avant que la Lumière ne soit, mais celles de l’aveuglement volontaire dans lequel elle s’est abîmée depuis fort longtemps. Elle préfère le mol oreiller de la paresse, l’utopie des chimères, le bercement des illusions, la récitation paresseuse du catéchisme aux réalités. Parfois, un livre paraît, qui déchire le voile, mais l’intelligentsia n’ouvre même pas l’œil gauche, redoutant que son acuité visuelle, déjà bien basse, ne soit blessée par une lumière trop vive.

Les habitués de Liberty Vox, n’étant pas de l’intelligentsia, liront avec passion deux livres qui éclairent nos ténèbres : de Jean-Paul Picaper, Berlin-Stasi (Editions des Syrtes, 2009), et de Jacques Marseille, L’argent des Français. Les chiffres et les mythes (Editions Perrin, 2009). En fait, en dépit des apparences, ces deux auteurs traitent du même sujet : l’éclipse du réel derrière les discours, mythes, contes à dormir debout et légendes ou l’offuscation du monde par ce qu’il est convenu d’en dire ou l’escamotage des faits au grand bonneteau de l’université. Ils extraient le réel des couches de mensonges reçus (comme il y a des habitués des réceptions officielles), assis (comme il y a des fonctionnaires assis), acquis (comme il y a des avantages acquis), convenus (comme il y a des politesses convenues). Le premier est un DDR watcher établi depuis 50 ans à Berlin Ouest comme il y a des China watchers célèbres établis à Hong Kong, le père Ladany ou Simon Leys par exemple ; le second est un Adam Smith français qui confronte toutes les « analyses » des économistes aux faits, chiffres, statistiques. Celui-ci traite des mensonges de l’histoire et de la politique ; celui-là des mensonges de l’économie ; ou, pour dire les choses plus exactement, Jean-Paul Picaper libère 50 ans de faits de la gangue politique dans laquelle ils sont pétrifiés ; Jacques Marseille deux siècles de faits tangibles de la boue idéologique dans laquelle ils sont englués.

Dans le livre de Jacques Marseille, il est question de la « richesse d’une nation », à savoir celle que forment les Français : non pas des causes de cette richesse, mais des réalités qui l’attestent et surtout des chiffres qui la mesurent : « En un peu plus d’un siècle (…), le revenu par habitant de la France est passé, en monnaie constante, d’un peu plus de 2200 euros à un peu moins de 22000 euros. Dans le même temps, toujours, le temps de travail a été divisé par deux. Autant dire que le « prolétaire » a vu son pouvoir d’achat multiplié par dix et son temps de travail divisé par deux » (introduction, page 9). Or, ces faits sont occultés par les discours sur la pauvreté croissante des Français, simple variante de la loi d’airain de Marx, qui voudrait que tout gain en capital soit prélevé sur le salaire des ouvriers.

En 1884, Zola, en 1955, Thorez, à la fin des années 1950, des intellectuels du PCF, en 1975, les économistes lumière du Nouvel Observateur, tous affirment mordicus que la pauvreté progresse, que le revenu moyen des ouvriers ne cesse de baisser depuis 1826, que les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres, alors que, au moment où Zola publie son enquête, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté en 20 ans de plus de 33 % (en monnaie constante, évidemment), qu’en 1955, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté en 10 ans de 60 % (toujours en monnaie constante), que, de 1970 à 1975, le salaire annuel moyen des ouvriers a augmenté de 25% (en monnaie constante) et que la part du travail dans la valeur ajoutée totale est passée de 68% en 1955 à 71,4% en 1975 et que la part du capital a baissé de 32% à 28%. Le paupérisme a donc été vaincu en France, sans doute dès Napoléon III (1849-1870), mais tout le monde fait comme si ce dragon mugissait encore, près de déchirer des proies innocentes.

Pour établir ces faits, Jacques Marseille s’appuie sur les statistiques de l’administration fiscale (déclarations du revenu imposable depuis 1917, taxes diverses, recettes de la TVA et de la TIPP) et des notaires et des conservateurs des hypothèques (les successions depuis 1830), et sur une critique des « indices » utilisés. Ainsi, le PIB ou Produit Intérieur Brut ne mesure rien d’autre que les échanges ayant donné lieu à une facturation. L’indice probant est le revenu annuel par habitant, qui peut être mesuré, en monnaie constante (euros de 2007 ou francs de 2001), depuis qu’existe un appareil statistique fiable. L’augmentation régulière depuis un siècle et demi de ce revenu annuel par habitant est confirmée par l’augmentation du patrimoine moyen des Français, lequel, en 2007, avoisine 150000 euros – soit un million de francs.

« Devenir millionnaire », qui fut longtemps le rêve de beaucoup de Français, est devenu la réalité banale du début du XXIe siècle ; et ce patrimoine moyen actuel, en monnaie constante, équivaut au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’inexorable réduction des inégalités depuis un siècle et demi, que dissimule mal la définition « relative » de la pauvreté. En effet, en France, sont considérées comme pauvres les personnes dont les revenus sont inférieurs de 40% au revenu médian. Autrement dit, même si tous les Français doublaient ou triplaient ou centuplaient en quelques années leurs revenus et leur patrimoine, il y aurait toujours 20 ou 30 % d’entre eux qui, bien qu’ils vécussent dans l’opulence, seraient tenus pour « pauvres », parce que leurs revenus sont inférieurs de 40 % au revenu médian ! Il suffit qu’il y ait des riches pour qu’il y ait des pauvres ou tant qu’il y aura des riches, il y aura des pauvres.

Jean-Paul Picaper est arrivé en provenance de son Sud-Ouest natal à Berlin en 1959 afin de préparer l’agrégation. Il n’en est plus parti. Il a renoncé à l’agrégation, a fait des études de sciences politiques à l’Université de Berlin-Ouest, est devenu « Assistant Professor », a soutenu une thèse de doctorat sur l’Allemagne de l’Est dans les années 1970 et, à une carrière universitaire, il a préféré le journalisme. Pendant plus de vingt ans, il a été le correspondant en Allemagne du Figaro. Entre 1959 et 1961, il a pu se déplacer sans difficulté à Berlin Est et dans toute la RDA et, comme il n’a jamais chaussé les lunettes de l’idéologie, il a pu constater l’état réel d’un pays géré par un Parti unique, communiste cela va de soi. En 1961, il était à Berlin quand a été érigé le mur qui a transformé l’ancienne RDA en une vaste prison. Dans la seconde moitié des années 1960, il a été aux premières loges dans ce théâtre qu’a été l’Université de Berlin-Ouest, où il a observé la radicalisation des étudiants de Berlin-Ouest d’abord, puis de toute l’Allemagne, prélude à celle des étudiants français et américains, radicalisation allumée et attisée par la Stasi. Il a été le témoin de l’ostpolitik de Brandt, du rachat par Bonn en marks de l’Ouest des Allemands persécutés à l’Est, de l’effondrement du mur.  Depuis 1990, il a accès aux archives, du moins à celles qui n’ont pas détruites par la Stasi.

Le titre, Berlin-Stasi, les deux noms propres étant reliés par un trait d’union, comme s’ils désignaient des réalités jumelles, exprime sa thèse : pendant 50 ans, le principal « acteur » politique de Berlin, à l’Ouest, comme à l’Est, a été la Stasi, infiltrée partout, jusqu’au sommet de l’Etat fédéral à Bonn, tirant les ficelles, agitant des leurres, désinformant, manipulant, stipendiant presque tous les radicaux de l’Ouest. Autrement dit, non seulement la RDA a mis aux fers 17 millions d’Allemands, mais encore elle a attisé le désordre à l’Ouest dans l’espoir insensé que toute l’Allemagne basculerait dans le camp de Moscou. A la différence des China watchers de Hong Kong, qui n’ont pas accès aux archives de la Chine de Mao, les DDR watchers ont à leur disposition les archives de la RDA, dans lesquelles ils voient se confirmer toutes leurs analyses, jusqu’à dépasser tout entendement : c’était un régime policier, qui ne tenait que par la terreur qu’il inspirait ; c’était un gigantesque gâchis économique et humain ; l’idéologie y était ce vaste manteau d’hypocrisie, que Molière dénonçait déjà, il y a plus de trois siècles, dans Dom Juan ; les analogies entre ce régime et le socialisme national hitlérien sont innombrables ; mais tous ces phénomènes, par leur ampleur, leur généralisation, leur acceptation cynique, ont pris des proportions que Jean-Paul Picaper et les autres DDR watchers n’osaient pas soupçonner avant que les archives ne les leur confirment. La plupart des leaders étudiants de Berlin des années 1967-70 ont été stipendiés par la Stasi ou étaient des marxistes léninistes convaincus ; le policier de Berlin Ouest qui a assassiné en 1967 l’étudiant Ohnesorg, prétexte à toutes les accusations de fascisme, d’inhumanité, de répression policière portées contre le régime démocratique de Bonn, était un agent de Stasi… Le journal prétendument « anticonformiste », Konkret, de Meinhof et Röhl était financé par l’Allemagne de l’Est ; Meinhof, de la bande à Baader, n’était pas libertaire, mais membre depuis longtemps du PC, stalinienne convaincue. Ainsi, les « belles âmes » d’Occident, étudiants, journalistes, religieux, hommes politiques de l’Ouest, se sont laissé manipuler par un régime policier, cruel, borné, stupide, inhumain. La stupidité et la lâcheté de ces prétendus « démocrates » de l’Ouest a été si générale qu’à n’en pas douter, entre 1933 et 1945, ils auraient fait de bons collabos ou de vrais nazis.

Longtemps, on a cru que les mythologies appartenaient en propre aux périodes archaïques de l’Antiquité grecque et romaine ou à la préhistoire ou aux peuples primitifs vivant comme des sauvages dans des forêts impénétrables. C’était aux temps d’Homère ou d’Hésiode ou au moment de la fondation de Rome par une louve sauvage allaitant deux jumeaux, Remus et Romulus ; ou c’était aux temps de Thor, Toutatis, Gomer, Noé ; ou même pendant toute la préhistoire, qui a duré des centaines de milliers d’années ; ou encore, plus près de nous, en Amazonie ou en Papouasie. Eh bien, nous nous abusions.

Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas eu de siècle plus mythologique que le XXe. Ailleurs, les mythes se rapportent à la lune, au soleil, à la création du monde, etc. ; aujourd’hui, ils se rapportent aux inégalités (toujours croissantes), au libéralisme (toujours diabolique), au socialisme (toujours parfait), au capital (toujours cupide), au racisme (toujours français), à l’Occident (toujours Satan), à la démocratie (toujours imparfaite), à la dictature (toujours préférable), etc. Naguère, on pensait que les mythologies étaient fabriquées par des peuples fiers et imaginatifs certes, mais bornés, stupides, enténébrés, ignorants, bac – 10 ou – 15, abonnés aux 30 fautes à la dictée du certif, etc. Il faut réviser tout cela. Les mythologies sont l’apanage des instruits, des bac + 8 ou + 27, des docteurs de l’université, des philosophes des media, des incontournables sociologues, etc. Les mythologies sont désormais la grande affaire des doctes, des savants, des consciencieux du social – bref de l’intelligentsia. Elles ne sont plus primitives, elles sont intellotes. Merci à Jean-Paul Picaper et à Jacques Marseille d’avoir déchiré ce voile de ténèbres.

 

© Arouet le Jeune pour LibertyVox

 

 

 

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© Arouet le Jeune pour LibertyVox - Article paru le 28/10/2009 Imprimer cet article
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