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Laissez parler les p’tits papiers…

Par le biais de deux articles publiés dans un quotidien de province, Louis Dedouet évoque, avec sa sensibilité propre, le problème des clandestins et du soutien qu’ils recueillent de certains milieux «militants».

 

Je prie le lecteur de bien vouloir m’en excuser : c’est une histoire banale que je vais lui relater, identique, dans ses ressorts, à bien d’autres que l’on peut lire chaque semaine dans les journaux. Mais c’est aussi une histoire qui illustre la déliquescence tranquille, admise, et même souvent valorisée, de l’esprit civique dans notre pays. Accessoirement, elle témoigne de la perte du sens commun chez certains représentants des couches moyennes de la société, enseignants, commerçants… et journalistes. Ce naufrage intellectuel ne peut se reconnaître comme tel : il se cache donc derrière un habillage moral, une fausse sentimentalité, racoleuse vis-à-vis du public, agressive vis-à-vis des autorités. Mais voyons plutôt les faits.

Lui s’appelle Armen, elle Anna, et ils ont une petite fille de neuf mois, Chouchou[1]. Ils ne doivent pas compter beaucoup plus de cinquante ans à eux trois. Il sont arméniens, ont fui leur pays et sont arrivés en France en juillet 2008. Quinze mois plus tard, leur demande d’asile politique ayant été rejetée, ils ont choisi de ne pas rentrer chez eux et de vivre, en France, dans la clandestinité. N’écoutant que leur conscience indignée et bravant les risques de poursuites judiciaires, quelques personnes les aident avec courage, en organisant illégalement leur hébergement.

C’est un grand quotidien régional qui, sous le noble titre «Hors-la-loi solidaires» relate cette touchante aventure. A vrai dire, il s’agit moins d’un article de fond que d’un petit «papier». Quatre colonnes et une photo, certes, le tout en grand format, mais on est en page 14… L’auteur est un tout jeune journaliste, au demeurant serviable et fort sympathique. Il veut montrer ce qu’est «l’engagement» militant des défenseurs des sans-papiers et, pour cela, leur donne exclusivement la parole, sans même interviewer les jeunes arméniens. Comme il évite de (trop) laisser paraître sa propre opinion, il pense sans doute avoir fait objectivement son travail. Il en est loin, ainsi qu’on va le voir et son inexpérience (car on ne veut pas supposer qu’il s’agisse d’autre chose) transpire dans les questions qu’il ne (se) pose pas.

La première des questions que notre rédacteur aurait dû se poser est de savoir si le statut de réfugié politique peut se justifier lorsque l’on vient d’Arménie. On ne lui demande pas, ce faisant, d’être juge, mais de présenter au lecteur, avec impartialité, l’ensemble des faits lui permettant de se forger sa propre opinion. Pas besoin pour cela d’entamer de longues recherches, quelques clics de souris suffisent à se faire une idée… Intégrée en 1920 à l’union soviétique, dont elle constitua une des républiques, l’Arménie, qui ne recouvre qu’un dixième de son territoire historique et compte un peu plus de trois millions d’habitants, n’est pas une dictature. Cela aurait pu être brièvement souligné. Indépendante depuis septembre 1991, elle s’est dotée d’un régime semi-présidentiel, dispose d’un Parlement, a adhéré au Conseil de l’Europe et à nombre d’institutions internationales. La peine de mort y a été abolie en 2003. Il est vrai que les élections présidentielles de février 2008, contestées, ont donné lieu à des manifestations violentes. Armen a participé à ces manifestations qui ont entraîné une répression sévère (8 morts, une centaine de blessés) puis une restriction, jusqu’en juin 2008, des libertés publiques. Mais il n’est pas moins vrai que, désireuses de ne pas se couper de la communauté internationale, les autorités arméniennes, une fois l’ordre rétabli, ont démocratiquement agi : levée des restrictions, mise en place d’une commission d’enquête, normalisation des relations avec l’opposition et avec la presse, recours à la grâce présidentielle etc. A moins qu’Armen n’ait du sang sur les mains ou ne se soit livré à des exactions particulièrement répréhensibles, et on ne nous dit rien qui autorise à le supposer, son retour dans son pays est possible, vraisemblablement sans conséquences fâcheuses pour lui et sa petite famille.

Puisque les motifs politiques ne semblent pas pouvoir être invoqués, notre jeune journaliste aurait pu se demander si la demande d’asile ne recouvrait pas simplement, chez nos tourtereaux, une envie très compréhensible de goûter, une fois leurs papiers obtenus, au confort à la française… Accessoirement, la question de savoir si les conditions de vie en Arménie sont d’une telle misère qu’il serait cruel de les y renvoyer aurait pu retenir son attention. Et là encore, la réponse était facile à trouver… Fruit de l’héritage soviétique, partout et toujours calamiteux, le passage à l’économie de marché a été difficile pour l’Arménie, mais juste avant la crise mondiale le pays flirtait avec une croissance à deux chiffres ! Au dernier classement IDH[2], l’Arménie est classée 83ème sur 175, dans le peloton de tête du groupe des pays à IDH moyen. L’espérance de vie y est de 72,4 ans, le taux d’alphabétisation de 99,4% et le PIB/habitant est de 4900 US$. On est loin, certes, des 33900 $ du PIB/hab français, et sans doute encore plus loin du système d’assistanat offert par notre Etat-providence… Mais il semble tout à fait possible, pour un jeune couple travailleur, de vivre en Arménie et même, s’il ne manque pas de talent, d’y trouver des opportunités d’ascenseur social plus élevées que dans nos vieux pays…

La troisième question que notre ami journaliste aurait dû se poser, c’est de savoir si le droit français a été respecté. Cela lui aurait évité vraisemblablement de se faire remonter les bretelles par son rédacteur en chef lorsque le préfet du département, fait assez rare, a demandé un droit de réponse qui lui a été accordé sans barguigner quelques jours plus tard. Sur trois colonnes seulement, avec un titre beaucoup plus discret que le titre initial et sans photo, il ne faut quand même pas exagérer…

Que dit le préfet ?

1- Que le couple d’Arméniens est entré en France irrégulièrement. Le journal n’en disait rien (compte tenu de l’importance de la diaspora arménienne en France, on pouvait croire à une entrée légale pour 90 jours, grâce à de la parentèle accueillante et au classique visa touristique).

2- Que la demande d’asile a été refusée à TROIS reprises[3] : le dispositif réglementaire a été scrupuleusement et humainement appliqué.

3- Que pendant presque deux mois après la notification du rejet définitif de leur demande, le couple arménien a continué d’être hébergé –aux frais du contribuable- par un centre d’accueil des demandeurs d’asile et que les autorités administratives ont, pendant tout ce temps, maintenu avec lui un dialogue afin de trouver une solution.

4- Qu’une aide financière de l’état (4000 euro), et un soutien des services de l’Ambassade de France ont été proposés, au titre de l’aide au retour volontaire, au jeune couple arménien.

Accessoirement, le préfet ajoute deux choses :

- Que le couple, lorsqu’il en a eu la possibilité légale, n’a pas cherché de travail pendant plusieurs mois, ne s’y résolvant que très tardivement, après la troisième décision de refus, définitive celle-là et qui, vraisemblablement, lui a servi de signal d’alerte.

- Que sur l’ensemble des dossiers examinés en 2009 dans le département où se situe l’affaire, seuls 4% font l’objet d’un rejet.

De tout cela, il n’était fait aucune mention par le journaliste, fût-ce de façon vague ou allusive. Pas un seul mot. En particulier, le fait que 96% des demandes d’asile se soient conclues par l’obtention de titres de séjour aurait pu, pour le lecteur, constituer un élément d’appréciation mais il n’en a rien été dit. C’est pourtant énorme…

La parole, en revanche, a été largement, sinon complaisamment accordée à une poignée d’énergumènes. On a regret à le dire, ils sont localement plus connus pour leur militantisme multicarte que pour leur capacité à gérer correctement quoi que ce soit, fussent leurs propres existences… Ces pieds nickelés se disent sympathisants du réseau Education sans frontières (RESF), de la Ligue des droits de l’homme ou du mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap). Apparemment peu nombreux, ils se recrutent dans les premiers échelons de la classe moyenne puisqu’on y compte un éducateur, un employé, deux instituteurs… Dans un remarquable élan oratoire, l’un d’eux décrit une mouvance faite de «simples citoyens, solidaires et emprunts[4] d’un sentiment humaniste». C’est beau.

Ces simples citoyens, ou ces citoyens simples, comme on voudra, dénoncent le caractère «absurde» de la situation dans laquelle se trouvent nos jeunes arméniens. On suppose qu’ils pensent à la fillette, née sur notre territoire et jouissant à ce titre de la nationalité française, ce qui n’est pas le cas de ses parents. Mais on voit mal pourquoi, une fois rentrée à Erevan, née de parents arméniens, elle n’aurait pas droit à la nationalité arménienne… Ils demandent pour le couple «un titre de séjour provisoire, le temps qu’ils fassent leurs preuves», comme si les quinze mois qui viennent de s’écouler n’avaient pas constitué une période probatoire suffisante…

Selon les bonnes vieilles habitudes d’une certaine gauche, tout ce qui n’est pas elle doit être sévèrement diabolisé. Quoi de mieux pour cela que la sempiternelle assimilation à Vichy ? Ecoutons l’un de ceux qui hébergent clandestinement nos arméniens, maraîcher paraît-il de son état : «Je veux me convaincre que la France est encore le pays des droits de l’homme. Là, j’ai l’impression d’être dans la France des années quarante». Vous vous illusionnez bonnes gens si vous pensiez avoir librement voté aux dernières élections et vivre dans une démocratie à peu près respectueuse du droit. Les mânes du Maréchal titillent encore la mémoire de ce vigilant défenseur des Droits de l’Homme ! On imagine que, dans son méchant fantasme, les gendarmes sont assimilés aux miliciens, les services préfectoraux à la rue Lauriston, et les confortables avions d’Air France par lesquels repartent les demandeurs d’asile déboutés sont les wagons à bestiaux qui menaient à Drancy… C’est grotesque, ça démontre, s’il en était besoin, à quel degré d’avilissement de la pensée il est possible de sombrer, mais, écrit dans les pages d’un célèbre quotidien, ça vous pose auprès des copains au moment de l’apéro en véritable «conscience citoyenne»…

Pour un peu, notre vertueux maraîcher se vivrait presque en martyr : «Soixante ans après, ceux qui cachaient des juifs sont devenus des héros. Peut-être le deviendra-t-on un jour…». Il y a, à mon avis, assez peu de chances pour que l’on qualifie un jour de «Juste» l’auteur de ces propos. Ou alors, c’est que le mot «Juste» ne sera pas à entendre dans son acception d’«équitable», mais dans celle de «limité» : il est un peu juste, comprenez, il est plutôt bas du front…       

Fiers de leur action, nos modernes justiciers s’enhardissent. Anna, la maman de Chouchou, est de nouveau enceinte de trois mois. Se pose le problème de son suivi médical. «On a trouvé un médecin qui a accepté de venir l’ausculter et de délivrer une ordonnance à un prête-nom, pour qu’elle puisse faire une prise de sang. Pour cela, il a fallu trouver une femme enceinte qui, dans notre entourage, accepte de lui faire bénéficier de sa carte Vitale»[5]. Si l’on comprend bien, chercher des complicités en vue de tricher avec la sécurité sociale devient un acte éminemment moral qui devrait vous valoir respect et considération.

On touche là au cœur du problème, celui de l’érosion du lien démocratique. Au nom d’un idéal supérieur de solidarité, nos sympathisants déclarés de RESF prônent la désobéissance civile. Ils nous invitent, par leur exemple, à organiser la clandestinité en temps de paix et à tricher avec nos règles de protection sociale. Or, toute organisation collective, et la démocratie plus qu’aucune autre, pour maintenir sa cohésion, a besoin de règles. Ces règles, on peut les détester, les contester, les changer même, on ne peut pas s’en passer. Naturellement, on peut aussi les violer... mais à condition qu’une menace de sanctions pèse sur le contrevenant. Que vaudraient un code civil, un code pénal, un code électoral, un code de la route etc. si chacun était assuré que, même pris et quoiqu’il arrive, ses infractions resteraient systématiquement impunies ? Quelle vie commune demeurerait possible ? C’est là que nos énergumènes de RESF dérapent. Simplement parce qu’une loi ne leur plaît pas, ils la méprisent. Et non seulement ils affichent tranquillement leur manque de civisme mais ils entendent bien qu’on les en félicite ! Ils organisent ouvertement leur désobéissance, la mettent en «réseau», et en même temps qu’ils spéculent sur la sentimentalité des foules, recherchent prudemment la protection que représente la bienveillance des médias…

Car, plus hypocrites qu’il n’y paraît, nos modernes Robin des bois escomptent, bien sûr, que leur incivilité ne leur vaudra pas d’ennuis : les tribunaux qui ont eu, jusqu’ici, à connaître de situations semblables se sont montrés très compréhensifs. Et puis, militants politiques cachés derrière le faux nez associatif, ils jouent sans doute aussi gagnant/gagnant : soit leur impunité leur permet de continuer à entretenir sur l’immigration une agitation nuisible, pensent-ils, au pouvoir qu’ils exècrent, soit symboliquement condamnés, ils deviennent pour pas cher les martyrs d’une cause généreuse. Ils pourront alors nous ressortir l’indigne comparaison avec Vichy…

En théorie, les complices de l’immigration irrégulière encourent une peine d’emprisonnement de cinq ans et une amende de 30 000 euros. En pratique, seuls les passeurs (lorsqu’on les prend) et parfois les employeurs «au noir» de cette main d’œuvre sans défense subissent réellement des condamnations. Jamais ou presque il n’est question des militants associatifs dont certains pourtant s’organisent en filières clandestines, transgressent nos lois et, finalement, en se faisant de la pub sur leurs dos, instrumentalisent les sans-papiers au moins autant qu’ils ne les aident[6]. Pour eux, c’est l’impunité.

Il semble effectivement raisonnable de ne pas poursuivre des personnes pour un geste isolé de solidarité : l’opinion, déjà, ne le comprendrait pas. Celles qui, pour une nuit, pour quelques repas, ont spontanément et par bonté de cœur hébergé des gens ramassés dans la rue n’ont pas à être inquiétées. En revanche, celles qui délibérément participent à un réseau, celles qui, plutôt que l’assistance ponctuelle à des personnes, défendent de façon organisée un principe intenable (le droit pour tout étranger à choisir librement la France comme terre de résidence sans que celle-ci y ait son mot à dire), celles-là doivent assumer la responsabilité des actes que par ailleurs elles revendiquent avec fierté ! Si la prison est sans doute à réserver aux passeurs, marchands de sommeil, trafiquants de misère en tous genres, la systématisation de fortes amendes aiderait sans aucun doute à une prise de conscience salutaire. On n’est pas un criminel parce que l’on a hébergé des clandestins ? Certes… On n’est pas non plus un criminel parce qu’on a mal garé sa voiture, ou parce qu’on a roulé, un soir où il était désert, à 98 km/h sur le périphérique. Et pourtant cela coûte cher… Une fois évanoui le sentiment d’impunité, on verrait bien si nos militants du droit de séjour accordé à tous (et donc si généreux avec l’argent du contribuable), se montreraient toujours aussi vertueusement solidaires lorsque c’est à leurs portefeuilles personnels qu’il serait fait appel… 

Le vrai problème, cependant, dépasse de beaucoup les situations individuelles. Celle du jeune couple arménien n’est évidemment pas ici en cause : on lui souhaite, comme à tous les jeunes couples, tout le bonheur du monde. Faut-il pour autant lui accorder, sans examen et simplement parce qu’il le souhaite, le droit d’asile en France ? Si oui, à combien d’autres Armen, d’autres d’Anna, d’autres Chouchou, faudra-t-il le faire ? Nos contrées accueillantes, tolérantes, vieillissantes mais encore riches, servent de miroir aux alouettes à des centaines de millions d’opprimés ou de gueux. Chaque jour des milliers d’entre eux tentent la grande aventure de l’émigration. Ils achètent à crédit, à un tarif exorbitant, un «droit de passage» à des réseaux mafieux qui les entassent dans des semi-remorques plombés, ou bien ils risquent leur vie sur des radeaux de fortune, se faufilent même parfois jusque dans les logements des trains d’atterrissage de nos avions. Une petite minorité d’entre eux est directement menacée de mort, d’autres désertent des territoires ravagés par la guerre ou la corruption politique, le plus grand nombre fuit simplement la pauvreté. Tous rêvent d’une vie meilleure.

Les accueillir en totalité est évidemment impossible. Ceux qui croient le contraire ont perdu la raison. Aux coûts sociaux de systèmes d’assistance déjà en quasi faillite s’ajoutent les difficultés à procurer à chaque immigrant un travail et un logement décents. L’agitation entretenue par des associations telles que RESF est irresponsable : en distillant l’espoir de la régularisation, elles encouragent le séjour irrégulier, conçu comme étape intermédiaire du parcours du migrant. Ce faisant, même si elles s’en défendent, elles abondent les squats, fournissent les ateliers clandestins, secrètent du communautarisme, exacerbent les tensions interethniques… Il faut ajouter que les échos de nos débats franco-français sur les sans-papiers s’entendent de fort loin et jouent comme une pompe aspirante : dans les ateliers du fond de la Turquie ou sur les marchés d’Afrique subsaharienne, on se tient au courant, bien mieux que le français moyen, des moindres fluctuations de nos politiques migratoires… Au nom de leurs bons sentiments (mais s’agit-il vraiment de cela ?), les tenants d’une immigration non contrôlée rendent un bien mauvais service à la cause de l’intégration en France.

Entre ces maximalistes et le rêve inverse, tout aussi chimérique, tout aussi négatif, d’une immigration zéro caressé par certains, la fameuse formule de Michel Rocard, pour une fois non tronquée, peut trouver une place raisonnable : «La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part». Aucune politique d’immigration ne peut être consensuelle : il se trouvera toujours des gens pour la juger trop restrictive ou, au contraire, trop laxiste. Sans juger l’application de la nôtre, il me semble que les principes qui la régissent vont dans le bon sens : le droit d’asile accordé aux persécutés ou aux personnes exposées à des menaces graves honore notre tradition historique d’accueil. Dans le même temps, la volonté de maîtrise des flux migratoires se manifeste par l’affirmation du droit de l’Etat à choisir qui il accepte sur le territoire national. La mise en place d’une immigration professionnelle (30 et 150 métiers concernés, en fonction des pays d’origine) et de diverses contraintes (connaissance minimum du français, contrat d’accueil et d’intégration etc.) traduit à la fois le souci de l’intérêt national et le refus de comportements culturels hostiles aux principes qui fondent notre identité. Après les décennies de laxisme et d’aveuglement idéologique qui ont conduit au désastre qu’on sait, il y a là un progrès.

L’histoire que j’ai voulu vous raconter s’arrête là. Je ne sais pas ce qu’il adviendra d’Armen ni de sa petite famille et sans doute est-ce aussi bien ainsi : ces jeunes gens risquent, au pire, trois billets d’avions, payés par l’état français, à destination de leur pays. Au mieux (de leur point de vue), ils tiendront dans la clandestinité jusqu’à la naissance du bébé, feront valoir que leurs deux enfants ont la nationalité française, finiront bien par obtenir un titre de séjour provisoire… Cela n’a d’importance que pour eux… Au delà de leur situation personnelle, il faut se souvenir qu’il y a vraisemblablement autour de 400 000[7] autres clandestins présents sur le sol français. A peu près l’équivalent de la population de la quatrième ville de France... Avec, pour les dirigeants politiques, une équation impossible à résoudre : des présences anciennes sur le territoire, accompagnées d’intégrations correctement réussies et du tissage de liens multiples avec la société française, invitent, autant par réalisme que par humanité, à des régularisations qui, chaque fois qu’elles interviennent, nourrissent l’espoir et servent d’encouragement à de nouvelles entrées dans notre pays…      

Notre jeune journaliste a fort mal travaillé : il ne s’est pas posé les bonnes questions, il n’a pas fait une présentation honnête et équilibrée des points de vue et des données, il n’a introduit aucune des réflexions qui auraient pu aider ses lecteurs à se forger une opinion raisonnable… Son article visait à émouvoir, pas à faire réfléchir : Quoi de plus touchant, n’est-ce pas, sur une photo, qu’une jeune maman portant son enfant dans les bras ? Et quoi de plus noble, de plus altruiste, que le dévouement de militants désintéressés ? A sa décharge, et pour avoir lu cent fois des papiers de la même eau, chacun sait que ses confrères plus expérimentés ne font pas mieux, voire en rajoutent délibérément dans le compassionnel et, quelquefois, la culpabilité post coloniale…

On pourrait détester cette presse-là, décider de ne plus la lire. Elle le mérite. Je crois pourtant qu’on aurait tort : ce n’est pas parce qu’on déciderait de l’ignorer qu’elle existerait moins… Je rappelle que cet article ne sort pas d’une salle de rédaction complètement dévouée au gauchisme révolutionnaire mais d’un quotidien régional politiquement très peu marqué. Et fortement lu dans les campagnes… Qu’en tirer alors comme morale ? Peut-être celle que les journalistes, à l’instar de leurs concitoyens, baignent dans l’air du temps, qu’ils épousent comme la plupart d’entre eux l’idéologie victimaire tellement en vogue dans nos contrées repues : la compassion que nous portons aux autres légitime celle que nous nous portons à nous-mêmes[8]

Les articles des journalistes sur les «phénomènes de société», leurs petits «papiers» comme ils disent dans leur jargon, ne seraient finalement que le reflet de ce que nous sommes collectivement devenus. Leur médiocrité est donc aussi un peu la nôtre. Mais ils nous invitent aussi, pour peu qu’on sache les lire avec un minimum de sens critique, à réagir, à faire entendre d’autres points de vue... Laissez parler les p’tits papiers

 

© Louis Dedouet pour LibertyVox

Les titres, chapeaux et illustrations sont choisis par la rédaction et ne relèvent pas de la responsabilité des auteurs

 

Une oeuvre visionnaire. Une lecture toujours d'actualité

NOTES :


[1]  Le journaliste, auteur de l’article, a changé les prénoms. J’avoue ne pas bien comprendre pourquoi : les autorités connaissent évidemment l’identité de cette famille, dont deux des membres apparaissent d’ailleurs en photo dans le journal ! Le recours à des pseudos est donc inutile... Et vis-à-vis des lecteurs, si la cause de ce jeune couple est aussi bonne qu’on nous le dit, pourquoi ne pas indiquer ses prénoms véritables, de façon à en faire des «célébrités» locales, dont la notoriété pourrait servir la cause ?  En fait, on a l’impression que l’auteur de l’article a tout bêtement voulu  faire «joli» ou «pro»…

[2]  Indicateur de développement humain. Mis en place en 1990 par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD), il vise à pallier les défauts des classements antérieurs, basés sur le seul PIB. Intégrant à côté de celui-ci l’espérance de vie à la naissance et le taux d’alphabétisation des adultes, il constitue, en principe, une meilleure «photographie» de l’état réel du développement d’un pays. Le récent rapport Stiglitz a relancé l’intérêt pour ces questions.

[3]  Tout d’abord par l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides), puis par la CNDA (Cour nationale du droit d’asile), puis de nouveau par l’Ofpra, à la suite d’une demande de ré-examen. On peut supposer que, dans leurs décisions, ces organismes ont pris en compte le caractère démocratique des institutions arméniennes et considéré que le statut de réfugié politique n’était pas, en l’espèce, justifié.

[4]  La bonne orthographe est évidemment «empreints». J’ai laissé celle qui a été imprimée pour illustrer le fait que la presse, parfois, peut décevoir aussi bien par la forme que par le fond…

[5]  Initiative inutile et débile : la prise en charge par l’état des soins médicaux reste acquise, y compris aux clandestins… Peut-être nos militants-pieds nickelés ont-ils craint que le recours au grand jour à une structure de soins n’entraîne automatiquement l’arrestation de nos sans-papiers… C’est mal connaître le fonctionnement du système…

[6]  Les conditions de vie clandestine qu’ils offrent à leurs protégés ne sont pas nécessairement meilleures, loin de là, que celles qu’offrent les CRA (qui ne relèvent pas de l’administration pénitentiaire et qui n’hébergent que pour une durée maximum de 32 jours). L’espoir de «tenir» clandestinement sur notre territoire jusqu’à l’obtention d’un titre de séjour peut s’accompagner d’un contexte matériel et psychologique (en particulier d’un sentiment de dépendance…) avec lequel nos défenseurs des sans-papiers jouent cyniquement.

[7] Par définition même, l’immigration clandestine est difficile à évaluer. Le ministère de l’Intérieur, en 2006, estimait le nombre de clandestins compris dans une fourchette allant de 200 000 à 400 000. Le BIT (Bureau International du Travail, estime lui, à 400 000 le nombre de clandestins présents sur le territoire français. C’est aussi l’estimation qui semble le plus souvent reprise dans les médias.

[8]  C’est la difficulté à assumer nos libertés durement gagnées qui  génère cette auto-victimisation et nous rend plus ou moins sincèrement attentifs aux maux d’autrui : «Comment ne pas voir que la victoire de l’individu sur la société est une victoire ambigüe et que les libertés accordées au premier –libertés d’opinion, de conscience, de choix, d’action– sont un cadeau empoisonné et la contrepartie d’un terrible commandement : c’est à chacun désormais qu’est dévolue la tâche de se construire et de trouver un sens à son existence». Ces lignes sont extraites du remarquable essai de Pascal Bruckner, «La tentation de l’innocence» (Editions Grasset, paru en 1995), dont je recommande la (re)lecture.

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© Louis Dedouet pour LibertyVox - Article paru le 09/10/2009 Imprimer cet article
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