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Des noms d’oiseaux en politique…

Petit tour d’horizon de l’insulte en politique par Louis Dedouet.

C’est une simple photo, qui m’est parvenue par courriel. On sait combien d’insanités circulent et s’épanouissent sur la Toile. De propositions publicitaires en montages Power-Point à l’esthétique de bazar, nos boîtes électroniques, transformées en poubelles, regorgent d’importunes sollicitations. Fantastique outil de communication, elles sont devenues, en peu d’années, une illustration moderne du thème, éternel, de la fameuse langue d’Esope.

C’est donc une simple photo, prise lors d’une manifestation. On y voit au premier plan un jeune homme, à demi caché par la pancarte qu’il brandit. Sur cette pancarte, une affiche, divisée en quatre cases. Trois d’entre elles représentent chacune un rapace de taille différente avec, au dessus de chacun d’eux, le nom de la bestiole : grand-duc, moyen-duc, petit-duc. Le quatrième croquis représente le visage du président de la république assorti du nom que l’auteur a cru subtil de lui attribuer : Trou-duc. En haut de l’affiche, une question à l’attention des spectateurs : «Parmi ces quatre rapaces se cache un nuisible. Reconnaissez-le».

La première réaction est de se dire que cette grossièreté est révélatrice. Mais révélatrice de quoi, au fait ? Pas forcément de la vulgarité de notre époque : la pratique de l’insulte, on l’imagine aisément, doit être à peu près aussi ancienne que celle du langage.

Dans le domaine politique, il semble que le premier écrit français, connu et comportant des injures, date du XIème siècle. A partir du XVIème siècle, les plumes s’enfièvrent : les chansons, véhiculées par les colporteurs, délaissent parfois leurs habituelles fonctions d’information et de communication pour devenir des instruments de satire et de critiques du pouvoir. Libelles et épigrammes se répandent, souvent d’autant plus injurieux que l’anonymat de leurs auteurs est généralement la règle[1]. Au temps de la Fronde, les mazarinades fleurissent par milliers. Le cardinal prenait la chose avec, paraît-il, une placidité non dénuée de sens pratique : «Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient»…

La troisième république ne fut guère plus avare d’amabilités en tous genres : sur fond d’antisémitisme violent, au moment où l’affaire Dreyfus prend l’ampleur que l’on sait, à l’assemblée comme dans la presse, se multiplient insultes, attaques, invectives de toutes sortes. Elles ont marqué profondément la société de l’époque et sont restées célèbres. En 1898, presque au plus fort de l’affaire, la violence symbolique que représente l’injure ne suffisant plus, on en vint même pour de bon aux mains au Palais Bourbon...

La nature humaine étant ce qu’elle est, affubler son prochain de tous les noms d’oiseaux n’est pas l’apanage d’un seul camp politique. On pourrait presque paraphraser Descartes en disant que la pratique de l’insulte est, à l’instar du bon sens, «la chose du monde la mieux partagée»[2]

Homme de gauche, Clémenceau fut un redoutable bretteur[3], pugnace, sans pitié, qui qualifiait par exemple Edouard Herriot de «Bouse de vache», Jaurès (après sa mort) de «dangereux imbécile» ou encore Deschanel de «lâche» ou de «dernier des misérables»[4] !

Au moment du Front populaire, c’est cette fois une extrême droite déchaînée qui vomit des insultes raciales et conduit des campagnes calomnieuses. Celle menée par l’hebdomadaire Gringoire contre Roger Salengro, alors ministre de l’Intérieur et responsable de la dissolution des ligues, aboutira au suicide de ce dernier. De même, Léon Blum, par la violence des attaques dont il fut la cible fut, à son époque, «l’homme le plus insulté de France».

En 1948, Jules Moch, ministre de l’intérieur du gouvernement Henri Queuille, eut à gérer les grandes grèves de mineurs déclenchées par la CGT, alors très inféodée au PCF. Il dénonça le caractère insurrectionnel de ces grèves et les réprima sévèrement. Il subit alors une violente campagne de dénigrement des communistes qui le traitèrent, entre autres amabilités, de «boche» et de «nazi». Lui qui, authentique résistant dès 1941, avait rejoint les forces de la France libre et participé au débarquement en Provence… Mais les dirigeants du PCF ne s’embarrassaient pas de pareils détails…

Puisque nous en sommes aux communistes, on n’aura garde d’oublier, outre la violence de leurs attaques, celle de leurs compagnons de route. Nous connaissons tous le célèbre «Un anti-communiste est un chien, je ne sortirai pas de là» de Sartre. A l’époque du stalinisme, «Vipère lubrique» et, à destination des intellectuels, «hyène dactylographe» connurent aussi un certain succès… C’est qu’on ne manquait pas d’imagination lexicale, au bureau politique ! Mais, globalement, les insultes communistes constituent une variante un peu particulière de l’insulte : de fait, elles ne le sont que si on adhère au schéma manichéen répandu par la vulgate marxiste, ou si on n’ose pas s’en affranchir ouvertement : Le mot «Bourgeois» en soi, n’est pas une insulte. Enoncé dans une société structurée autour du concept de lutte des classes et convaincue de la supériorité du socialisme sur tout autre système de philosophie politique, il le devient. Puissamment organisés, disposant, dans l’immédiat après-guerre, du premier électorat de France et de l’adhésion d’une grande partie de l’intelligentsia, les communistes, on l’a trop oublié, imposèrent sur la vie intellectuelle française un ascendant qu’on peut sans exagérer qualifier de terrorisme intellectuel. Et ce, bien au delà de la mouvance de leurs sympathisants. A la suite de la parution de son livre «Le passé d’une illusion», consacré à l’analyse des ressorts de l’utopie marxiste, François Furet déclare[5] en 1995 : «J’aurais sans doute pu écrire ce livre il y a vingt ans. Mais il aurait été à la limite de l’impubliable…/… L’intimidation idéologique était implacable». Et ce, encore vers 1975… Certains se firent donc traiter de «capitalistes», d’«impérialistes», de «valet de l’impérialisme», de «social-traître», de «contre-révolutionnaire» etc. La liste fut longue, très longue de ce vocabulaire spécifique, qui peut aujourd’hui faire sourire les plus jeunes mais qui fit longtemps peur à nombre d’intellectuels. Toujours appliqué avec une grande violence verbale, sa fonction première est toutefois moins d’injurier que d’excommunier.

Plus près de nous encore, en 1974, Simone Veil, lors du vote de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse, eut à subir les assauts furieux et injurieux de ceux qui, opposés à la légalisation de l’avortement, firent tout pour la déstabiliser. Point d’insultes ici, au sens classique du mot : mais des discours qui allèrent jusqu’à suggérer explicitement que cette rescapée d’Auschwitz se comportait comme une nazie en défendant un projet de loi assimilé à une légalisation de l’euthanasie.

Au total, ce qui ressort de ce rapide florilège, c’est que la pratique de l’insulte dans le cadre du débat politique n’est pas une nouveauté. Mais quelles formes prend-elle ?

Dans nombre de cas, il n’y a pas à s’interroger longuement. Les propos d’un Le Pen déclarant en 1955 à l’Express : «La France est gouvernée par des pédérastes : Sartre, Camus, Mauriac» sont dépourvus de toute ambiguïté. Pourtant, la limite est parfois floue entre le trait d’humour –éventuellement cruel– et l’insulte.

Ainsi, André Santini fut longtemps apprécié pour son humour parfois ravageur et nombre de ses «petites phrases» sont connues. Insulte-t-il un Raymond Barre vieillissant lorsqu’il dit de lui : «Quand je le vois roupiller à l'Assemblée nationale et qu'il ne roupille pas, il se tourne les pouces et je me dis : tiens il fait son jogging» ? Certes, personne –pas plus l’ex-premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing qu’un autre- n’apprécierait d’être présenté en vieillard somnolent, dépassé, hors du coup… On peut considérer toutefois que le propos n’insulte pas et relève tout au plus de l’égratignure. Peut-être même teintée d’une certaine bienveillance. Puisqu’on vient d’évoquer Giscard, plus cruelle a pu lui sembler l’observation suivante : «Je crois qu'on en a fait un peu trop pour les obsèques de François Mitterrand. Je ne me souviens pas qu'on en ait fait autant pour Giscard». Globalement, les deux phrases de Santini fonctionnent sur la même idée de base : il dépeint, à ses yeux, des has been. Mais, formulée différemment (l’image de la mort est moins bénigne que celle de la somnolence), et visant quelqu’un qui n’a pas alors abdiqué toute ambition politique de haut niveau, notamment européenne, la seconde peut sembler plus méprisante. Enfin, on peut considérer comme carrément insultants les propos tenus à l’égard de Pierre Arpaillange, l’éphémère garde des sceaux du premier gouvernement Rocard : «Si Saint Louis rendait la justice sous un chêne, Arpaillange la rend comme un gland»… Où l’on voit, avec La Rochefoucauld, comment, en provoquant le rire, «le mot d’esprit permet d’être grossier impunément»… Au total, les formules de Santini illustrent bien la subtile gradation que peut revêtir l’insulte. Mais on remarquera aussi leur caractère particulier : n’agissant vraisemblablement pas sous l’effet de la colère ou du ressentiment personnel, Santini vise plus, en réalité, à se créer la réputation flatteuse d’un homme d’esprit qu’à utiliser véritablement l’injure comme instrument du combat politique…

On confond souvent insulte et usage de la grossièreté. Parfois, c’est avec raison. Ainsi de Gaston Deferre interpellant en plein hémicycle le député gaulliste René Ribière d’un élégant et très démocratique «Taisez-vous, abruti [6] !». De même, lorsque Patrick Devedjean traite Anne-Marie Comparini de «salope»[7], on peut difficilement contester le dérapage verbal sévère.

Quant au célébrissime «Casse-toi, pauvre con», il a acquis une dimension quasi mythique, qui mérite qu’on s’y arrête un instant. Chacun connaît l’anecdote : en visite au salon de l’agriculture, le président de la république s’apprête à serrer la main d’un quidam lorsque celui-ci, en une langue d’une pureté bouleversante, lui lance un très courtois : «Touche moi pas, tu m’salis». Il s’ensuit la réplique que tout le monde connaît, déplacée, fort peu présidentielle. Réplique par ailleurs d’autant plus regrettable qu’elle n’est pas, dans la bouche de notre président, la première du genre. Ce qu’a dit en réalité un Nicolas Sarkozy vraisemblablement dépité, peut-être même vexé, qu’on refuse sa main tendue, c’est : «casse-toi, alors, pauvre con». Cet «alors» va vite disparaître de la plupart des sites qui font leurs choux gras de l’incident : il faut que les préalables s’estompent, pour que ne reste que l’insulte présidentielle. Fonds de commerce inespéré des anti-sarkozystes, le «casse-toi, pauvre con» fonctionne aujourd’hui comme un clin d’œil, un signe de reconnaissance de tous ceux qui, à gauche, refusent le processus de réformes, pourtant timide eu égard aux besoins, engagé par le pouvoir en place[8].

Certaines injures visent, non pas un homme (ou une femme) mais à travers eux, un groupe social, une communauté, une race. L’injure dans sa variante raciste est évidemment du plus bas étage et aujourd’hui, relève le plus souvent de l’appréciation des tribunaux.

Ainsi de Georges Frêche traitant, en 2006, des harkis de «sous-hommes», «sans honneur». Pour être juste, une polémique s’est développée à ce sujet : aux yeux de certains, c’est la communauté harkie dans son ensemble qui a été insultée alors que, selon d’autres, les propos de G. Frêche ne s’adressaient qu’à deux individus en particulier. La cour d’appel saisie de l’affaire entérinera cette seconde version. Quoiqu’on pense de ces arguties, voilà deux hommes qui n’ont vraisemblablement pas été ravis de se voir rabaissés, par ce vocabulaire digne d’un feldwebel SS, au rang d’untermensch

Toute aussi nauséabonde est l’évocation par Dieudonné du «puissant lobby de youpins sionistes»…

Pourtant, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, c’est souvent lorsqu’elle abandonne le registre de la grossièreté que l’insulte devient vraiment insupportable. A la brutalité ou à la grossièreté d’une réplique improvisée à chaud se substituent des formulations d’autant plus venimeuses qu’elles ont été soigneusement élaborées. L’injure devient alors une arme du combat politique.

Ainsi, il n’y a pas la moindre grossièreté dans le vocabulaire de Léon Daudet, lorsqu’il qualifie Blum d’«hybride ethnique et hermaphrodite», simplement une profonde vilenie[9], intellectuelle et morale. Hors de tout débat sur ses idées, son programme, sa faisabilité, etc., c’est la disqualification d’un homme, dans sa prétention à gouverner la France qui est ici recherchée.

De façon, il est vrai, beaucoup moins écœurante (il n’y a pas, dans ce cas, d’insinuation raciste ou sexuelle), c’est le même mécanisme de déqualification qui est à l’œuvre lorsque Fabius déclare «Nous n’avons pas besoin à la tête de l’État de quelqu’un qui se fixe comme programme d’être le futur caniche du président des États-Unis»[10]. Choisi, on l’imagine, avec soin, le mot «caniche» suggère tout ce qu’il faut de docilité, voire de servilité. Pour faire passer son message –l’attitude du candidat Sarkozy est incompatible avec l’exercice des fonctions présidentielles-, Fabius flatte démagogiquement un anti-américanisme hélas trop fréquent chez nos compatriotes et surfe sur l’anti-bushisme pavlovien de ces années-là.

Mais si, comme on l’a vu, l’insulte est de toutes les époques, pourquoi donc, me direz-vous, s’alarmer de ses effets ?

On observera tout d’abord que les libelles, satires, épigrammes d’autrefois touchaient un public beaucoup plus restreint qu’aujourd’hui : sauf en ce qui concerne les chansons (et encore, le nombre de patois et dialectes parlés dans le pays en limitait l’audience), il fallait être cultivé, en tous cas savoir lire, pour participer à cette forme primitive de la vie civique. C’était bien loin d’être le cas de tous. Par ailleurs, dans des sociétés infiniment plus inégalitaires et miséreuses qu’aujourd’hui, ces écrits jouaient, face à des pouvoirs indéboulonnables, le rôle de soupape de sécurité. Le quatrain vachard, pour peu qu’il soit bien tourné et amusant, constituait, dans les périodes difficiles, une forme de revanche de l’esprit sur les injustices et la misère. Enfin, quelques paroles satiriques ne pouvaient guère faire grand mal à ceux qu’elles égratignaient car elles visaient des puissants de toute façon intouchables par leur statut.

Aujourd’hui, tout a changé : quel que soit son niveau d’information, citoyen éclairé ou parfait abruti, l’homme de la rue reçoit quotidiennement un nombre considérable d’informations de qualité et d’importance diverses, qu’il lui faut savoir trier, hiérarchiser, mettre en perspective… En outre, la médiatisation donne au moindre dérapage une force, une portée, un écho inouïs : n’importe quel individu, muni d’un simple téléphone portable, peut se faire le metteur en scène de l’incident imprévu, capter des propos non publics et par leur mise en ligne instantanée, transformer en scandale ce qui, il y a encore vingt ans, serait passé inaperçu… La démocratie peut parfois y gagner, elle a aussi beaucoup à perdre à cette communication de trou de serrure qui, en désacralisant les représentants du pouvoir, érode le pouvoir lui-même et pose la question de la gouvernabilité.

De même, si l’épigramme injurieux et vengeur était, sous l’ancien régime, le seul mode de contestation possible, son équivalent moderne (et souvent plus vil) est moins justifiable : quelle légitimité y a-t-il à insulter ou à salir quand l’expression libre est la règle, quand le débat démocratique accepte toutes les idées et quand l’appel périodique aux urnes disqualifie, en principe, le recours aux coups tordus ?  Enfin, nos gouvernants ne sont plus les aristocrates intouchables d’antan. Aux privilèges de la naissance et des titres nobiliaires ont heureusement succédé les mandats électifs. Toutefois, à l’heure de la toute puissance de l’image, les dirigeants, soucieux de leur réélection, consultent leurs conseillers en communication et scrutent les sondages à la loupe. Effet pervers de ce renversement : à des princes qui se fichaient comme d’une guigne des opinions du peuple, ont succédé des dirigeants trop souvent soumis à ce que l’on a pu, à bon droit, appeler la tyrannie de l’opinion. Il y a risque alors que notre démocratie de représentativité, au lieu de préparer l’avenir, ne s’affaiblisse dans la gestion du court terme et des émotions collectives …

Tout a changé, donc. Mais la médiatisation n’a pas seulement permis la mise en ligne, sur YouTube ou DailyMotion, des dernières avanies de nos hommes politiques. Elle a aussi favorisé l’essor de mille et un propos malveillants, véhiculés par un microcosme audiovisuel qui confond trop souvent impertinence et muflerie, autonomie éditoriale et volonté de faire (surtout défaire) les réputations.

Ce ne sont pas là des insultes au sens strict, c’est un ensemble de commentaires et de remarques ironiques, comme une mosaïque de petites cruautés, la plupart du temps très orientées et répercutées, d’émission en émission, avec le conformisme le plus plat. Elles collent à la peau des hommes publics qui en sont la cible, sculptent d’eux une image artificielle qui finit par prendre le pas sur la réalité et contre laquelle il est difficile de se rebiffer : si l’insulte vous place légitimement en situation d’offensé, réagir à une goujaterie médiatique fait de vous un mauvais coucheur, dénué d’humour et manquant de fair-play. La corporation médiatique, qui n’aime pas qu’on conteste son magistère, se vengera... le cas échéant en ne parlant plus jamais de l’impudent rebelle ! C’est sans doute pourquoi on a souvent vu, à la télévision, des gens de qualité courber l’échine et feindre de trouver pleins d’esprit leurs tortionnaires du moment.

Sous couvert de liberté d’expression, l’humour sert aussi de plus en plus souvent d’alibi à l’étalage d’une certaine vulgarité intellectuelle et morale. A la télévision, histrions en tous genres, dont la médisance est le fonds de commerce, caquètent sottement dans un espace médiatique dont la médiocrité n’a d’égale que l’artificialité. Sur une radio publique, un amuseur, au demeurant talentueux ciseleur de mots et de formules, avilit son public en dégoisant sur les appétits sexuels du directeur d’une institution internationale ou l’ivrognerie supposée d’un ministre… A l’abri d’un humour qui sent parfois le caniveau et cache mal leurs partis-pris idéologiques, ces petits-maîtres pénétrés de leur droit à dire le bien et le mal se comportent en occultes directeurs de conscience.

On se prend alors à regretter le temps des chansonniers, celui du «Grenier de Montmartre», et des pastiches joliment troussés en alexandrins. Ici, on égratignait, de préférence avec élégance, on n’assassinait pas à la mitrailleuse lourde…

Je voudrais, pour terminer cette rapide évocation de nos mœurs politiques, revenir à mon anecdote de départ : ce qui m’a frappé dans la photo que j’y évoquais (voir au bas du présent article), c’est qu’on n’apprend rien, en la regardant, de la manifestation au cours de laquelle elle a été prise. Fut-ce lors de la grève du 29 janvier, motivée par le pouvoir d’achat ? Ou pendant celle du 19 mars «pour la défense de l’emploi et la lutte contre la précarité» ? S’agissait-il d’un des nombreux cortèges organisés contre le projet porté par Valérie Pécresse pour réformer l’université ? Ou bien est-ce encore autre chose ? En l’absence de toute revendication affichée, on ne peut pas le savoir et c’est ce qui, à mes yeux, rend cette photo significative : elle représente un manifestant qui ne réclame rien ! Bien à l’abri au sein du groupe, courageusement caché derrière sa pancarte, le jeune homme n’est pas porteur d’une contestation sur un sujet donné, il ne formule pas la moindre revendication, il exprime juste un mépris. Et pour les contempteurs de Sarkozy qui faisaient naguère circuler cette photo avec délices, de mail en mail, l’absence de contenu revendicatif n’a pas davantage d’importance. Le contexte disparaît complètement. Ne reste que le triple message : Sarko = nuisible = rapace = Trou-duc…

Ce devrait être là le degré zéro du message politique, ce ne l’est pas. Par son caractère minimal même, ce message vise à fédérer la diversité des mécontentements en jouant sur le goût que les français ont du rire et de l’impertinence. On est ici aux antipodes du «casse-toi pauvre con» : à la réplique impulsive, dans l’instant libératoire mais ensuite durablement préjudiciable, s’oppose, dans le cas de l’affiche, l’élaboration réfléchie et confortablement anonyme, d’une insulte (réutilisable) dont on espère tirer un bénéfice politique.

On me dira que tout cela est anodin. Et même peut-être utile. Que les manifs, en sus de leur but protestataire, remplissent une fonction cathartique : sortes de monômes festifs, jubilatoires, elles permettent, par un accord tacite quoique inavouable entre responsables politiques et leaders syndicaux, de défouler les gens pour mieux les renvoyer, le lendemain, au travail... Peut-être… Sans doute même, encore qu’en ces temps de trop faible courage politique, nos dirigeants aient une fâcheuse tendance à assimiler le nombre de décibels d’une manif à la légitimité de ses revendications…

Perpétuelle tension entre des intérêts, des opinions, des choix divergents, la démocratie est, par essence même, productrice de conflictualité. Il faut faire avec. Que nos débats s’accompagnent d’une certaine irrévérence est sans aucun doute un signe de bonne santé civique : en d’autres lieux, cette irrévérence-là vaudrait à ses auteurs le fouet, la geôle ou le camp de rééducation. Voire pire… Quant aux dispositifs juridiques conçus pour contenir les dérapages verbaux dans des limites acceptables, ils ne doivent, me semble-t-il, être appliqués qu’avec beaucoup de souplesse et d’intelligence : il y va de notre liberté d’expression.

On peut toujours rêver qu’un temps viendra où les hommes, débarrassés de leurs passions, n’éprouveront plus le besoin de s’échanger des noms d’oiseaux. Courtois et policés, les débats ne seront plus que d’idées… Le «Trou-duc» sera une espèce éteinte…

En attendant ce jour très hypothétique, nos dirigeants accepteront avec philosophie les appréciations peu flatteuses de leurs concitoyens. Ils prendront comme de salutaires leçons de modestie les atteintes faites à leurs ego et pourront, du reste, toujours se consoler avec la célèbre formule : «Passer pour un idiot aux yeux d'un imbécile est une volupté de fin gourmet»[11].

 

© Louis Dedouet pour LibertyVox

 

 Les titres, chapeaux et illustrations sont choisis par la rédaction et ne relèvent pas de la responsabilité des auteurs.



Notes

[1]   Ce qui peut se comprendre : une telle offense aux puissants pouvait être punie de peine de mort.

[2]  Sans vouloir dénigrer l’auteur du célèbre Discours de la méthode, on peut pourtant avoir l’impression, à lire ou à écouter les prises de position de certains de nos modernes intellectuels, que le philosophe se faisait du bon sens de ses compatriotes une vision quelque peu optimiste…

[3]  Au sens figuré car redoutable pour ses adversaires, Clémenceau concevait la politique comme un combat. Mais aussi au sens propre : Celui qu’on appellerait un jour « Le Tigre » se battit douze fois en duel…

[4]  Je ne puis proposer ici qu’un très rapide survol. Pour une approche historique plus étoffée, il existe de nombreux ouvrages. On se reportera avec beaucoup d’intérêt aux travaux, sur ce sujet, de l’université de Bourgogne et à l’ouvrage collectif qui en est résulté : L’Insulte (en) politique : Europe et Amérique latine du XIXe siècle à nos jours (Editions de l’Université de Dijon, 2004, sous la direction de Jean Vigreux)

[5]  Interview donnée à L’Evénement du jeudi, en date du 9 février 1995. J’extrais cette anecdote du livre « La grande parade » de Jean-François Revel. Editions Plon- 2000

[6] Il s’ensuivit le dernier duel opposant des hommes politiques français, duel dans lequel l’offensé, déjà blessé dans son amour-propre, le sera cette fois (légèrement…) dans sa chair, et ce à deux reprises avant que le combat ne soit interrompu. On voit ici comment un cacique du socialisme, dont la carrière toute entière s’était construite sur la revendication de davantage d’égalité, pouvait en 1967 encore, mimer d’aristocratiques, voire mondaines postures…

[7]  Ces propos tenus en juin 2007 lors d’un échange amical avec un député nouvellement élu, ont été enregistrés et diffusés par la chaîne lyonnaise TLM.

[8]  Le 12 septembre 2009, invité à la fête de l’Huma, Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, est accueilli aux cris de  « social-traître » (ça fleure bon le stalinisme, non ?...) mais aussi de « Casse-toi, pauvre con ! »…Où l’on voit qu’aux insultes traditionnelles des sympathisants communistes peuvent s’adjoindre des interpellations plus novatrices…Qui oserait prétendre que le parti ne se modernise pas ?…

[9]  L’Action française. 2 septembre 1933.

[10]  Propos tenus à Lens, le 16 septembre 2006. Peu avant cela, Henri Emmanuelli avait également comparé l’attitude de Nicolas Sarkozy face à George W. Bush à celle d’un « chien ».

[11]  Georges Courteline. Extrait de « La philosophie de G. Courteline ».

 

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© Louis Dedouet pour LibertyVox - Article paru le 16/09/2009 Imprimer cet article
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