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Castro : la puissance du mythe

A ceux qui, comme Danielle Mitterrand, soutiennent les pires causes pour peu qu’elles soient marxistes, LibertyVox dédie cet article de Louis Dedouet.

Le FBI les surveillait depuis un certain temps. Le 4 juin dernier, à l’issue d’un piège qui leur était tendu et dans lequel ils sont, semble-t-il, assez naïvement tombés, Walter Kendall Myers et sa femme Gwendolyn, ont été arrêtés. (1)

Les époux Myers sont ces citoyens américains accusés d’avoir, pendant trente ans, espionné leur propre pays au bénéfice de Cuba. En attendant leur jugement, du fond de leurs cellules, ils ne renient rien, paraît-il, de leur attachement au régime de La Havane et à son charismatique fondateur. A la suite d’une entrevue de quatre heures qui leur avait été accordée par Castro en 1995, Kendall Myers se serait enthousiasmé : «Fidel est magnifique, tout simplement magnifique, le chef d’état le plus incroyable de ce siècle !»… On appréciera comme il convient la pertinence de cette appréciation toute en nuances.

Au moment où le FBI arrête les Myers, pour qui sait simplement lire et observer les choses avec un minimum d’objectivité, le doute n’est franchement plus permis. Il ne l’est plus depuis longtemps… Fidel Castro, âgé de 82 ans et vraisemblablement atteint d’un cancer du côlon à un stade avancé (2), a subi une intervention chirurgicale à l’abdomen en août 2006. Par intérim d’abord, puis définitivement en février 2008, il a abandonné à son frère Raoul, de cinq ans son cadet et numéro deux du régime, un pouvoir qu’il occupait depuis… janvier 1959, soit quarante sept ans ! C’est dire si l’on dispose d’un peu de recul pour juger de son action.

Par ailleurs, au fil du temps, une riche bibliographie s’est constituée (3), aisément accessible à qui souhaite s’informer. Dès l’enfance, les traits pathologiques du futur lider maximo apparaissent. Elève des frères maristes, puis des jésuites, enfant brillant mais exalté, assidu à la messe et tourmenté par une histoire familiale complexe (4), le jeune Fidel est surnommé El Loco (le fou) par ses camarades que son étrangeté et son ambition impressionnent. Il débute ensuite des études de droit au cours desquelles il se fait remarquer par son activisme, sa violence et son désir de toujours être en situation de commandement. Engagé dans des mouvements estudiantins révolutionnaires, mêlé à des actions violentes et des règlements de comptes, il sera même, un temps, suspecté de meurtre mais relâché, faute de preuves. Devenu avocat en 1950, il passe les neuf années qui le séparent de son accession au pouvoir moins dans le rôle d’opposant responsable et crédible que dans celui d’agitateur professionnel, brouillon et illuminé. Condamné à 15 années de prison suite à l’attaque d’une caserne au cours de laquelle, c’est peu de le dire, il ne brilla pas par son courage, Castro sera gracié au bout de 22 mois par un Batista peu lucide et sans doute trop sensible au poids des relations interpersonnelles. En exil à Mexico, Castro organise ensuite, avec moins d’une centaine de barbudos, un pitoyable débarquement sur Cuba, qui virera au désastre. Mais l’homme a de la chance et il possède un sens aigu de la propagande. Manœuvrant en interne pour s’assurer une domination totale sur le «mouvement du 26 juillet» (5), pratiquant vis-à-vis des troupes de Batista la technique de l’escarmouche, avec de maigres résultats qu’il présente comme autant de «grandes victoires révolutionnaires», il finit, avec l’aide des Etats-Unis qui lâchent le régime corrompu de Batista (6) (et parce que les troupes de ce dernier ne se montrent guère combatives…) par remporter des réelles victoires. Batista s’étant enfui, les troupes castristes entrent dans la Havane une semaine plus tard, le 8 janvier 1959. La suite est bien connue : bénéficiant de l’adhésion enthousiaste du peuple et associant au départ l’ensemble des forces d’opposition, le régime va très rapidement se durcir et se structurer autour de principes issus du marxisme-léninisme : collectivisation de 70% des terres agricoles, nationalisation à 90% du secteur industriel, planification de l’économie, mise en place d’un parti unique, système répressif et carcéral particulièrement actif… Cuba est, avec la Corée du Nord, l’un des derniers enfers communistes de la planète.

Au plan privé, l’homme ne paraît pas faire preuve de plus de chaleur humaine. D’abord mari absent, totalement indifférent aux difficultés matérielles de sa famille, («hors la révolution, il n’existe ni famille, ni frères ni sœurs, il n’y a rien…»), Castro, avant et après son divorce, entretiendra diverses liaisons. En 1980, il finira par épouser l’une de ses maîtresses, à disposition du maître pendant presque vingt ans, mais tenue à l’écart par lui des allées du pouvoir. Il imposera vingt ans de secret supplémentaire à ce second mariage, reléguant sa famille dans une obscurité commode. Il a de nombreux enfants (les cubains parlent d’une vingtaine…) dont quelques-uns ont eu à souffrir de ce père étrange, à la fois indifférent et autoritaire. Quoique sa légende essaie d’accréditer un mode de vie simple, voire frugal, Castro, jusqu’à son hospitalisation vivait dans le grand luxe. Il possède une dizaine de résidences cossues. Sa préférée, possédant piscine et haras, est bunkerisée, équipée d’un abri anti-atomique et d’importantes réserves de nourriture. Obsession sécuritaire bien propre aux dictateurs, celle de la fuite : un tunnel relie la propriété à un aérodrome proche d’où un Jet est toujours prêt à décoller…

Il est certain, pour qui veut bien prendre en compte les faits, que la réalité de l’homme Castro n’est pas à la hauteur du mythe qui a été construit autour de lui : mégalomane, colérique, monstrueusement égocentrique, il fait peu de cas des autres. Mais on pourrait encore concevoir, à la limite, que ses admirateurs, soucieux avant tout d’efficacité, fassent bon marché de l’idéal démocratique et acceptent un pouvoir fort, certes aux mains d’un personnage antipathique, mais assurant au peuple cubain vie meilleure et prospérité. Qu’en est-il de ce côté-là ?

Au plan économique, d’abord. Le paradis socialiste promis par la révolution a débouché sur un enfer tropical. En apparence, Cuba se classe fort honorablement selon l’indicateur IDH (7) : 50ème pays sur les 177 qui composent la liste. Il le doit aux deux domaines sempiternellement présentés comme des réussites exemplaires par les sympathisants du régime : médecine et éducation.

-       Sur le premier point, il est vrai que l’accès aux soins est gratuit et que l’espérance de vie est très correcte (78 ans, à peu près comparable à celle des U.S.A.). Il semble toutefois que le système médical n’ait plus grand chose à voir avec les nobles déclarations qui avaient présidé à sa mise en place… Cuba, on le sait, «exporte» ses médecins vers des pays du tiers monde, sans doute parce que cela lui crée des débiteurs, valorise son image (les Nations-Unies ont salué cette contribution) mais aussi, peut-être, tout simplement parce qu’elle en a trop : selon Wikipedia, on comptait en 1970 à Cuba, un médecin pour 166 habitants alors que la moyenne était ailleurs d’un pour 1385 !

-       Malgré un taux d’alphabétisation affiché de 99,8% (8), la seconde «réussite» mérite également circonspection : le système éducatif qui connut, de l’aveu même des dirigeants cubains, des heures sombres lorsque cessa l’aide soviétique, propose des contenus, paraît-il, fort politisés. On y endoctrine fermement… De même, l’accès à l’université est réservé aux enfants issus de la classe dirigeante ou de ceux dont les familles pensent et se comportent «bien»… En cas de «déviances», les séances publiques d’autocritique, comme au bon vieux temps du stalinisme, ne sont pas rares. On ajoutera qu’il existe un système de véritable embrigadement de la jeunesse : ainsi de l’«Organisation des pionniers José Marti» qui regroupe des centaines de milliers d’élèves dont la devise éloquente «Seremos como el Che» (9) laisse un brin songeur…

Alors que Cuba en 1958 était un des pays les plus développés d’Amérique latine (avec, il est vrai, de grandes inégalités entre riches et pauvres, entre citadins et habitants des campagnes), l’application des principes marxistes a entraîné une paupérisation dramatique : la vie quotidienne des cubains en dit long sur l’échec du régime. Avant 1989, grâce à des accords avec le COMECON qui lui achetait son sucre à des cours supérieurs aux cours mondiaux et lui vendait du pétrole à des cours inférieurs, l’URSS soutenait Cuba à bout de bras, douloureuse aiguille enfoncée dans le flanc américain. Le petit narguait le puissant… La fin de l’empire soviétique a entraîné l’effondrement de l’économie cubaine, laquelle ne fut jamais en autosuffisance. De fort difficile, la situation est devenue désastreuse.

Le salaire moyen est aujourd’hui à Cuba de 408 pesos soit environ 17 $ US mensuels. Vous avez bien lu : 17 dollars, soit environ 12 € par mois pour vivre… Si un ouvrier gagne environ 10 à 12 $ et un médecin entre 15 et 20 $, les policiers, eux, société corsetée oblige, sont mieux lotis avec un revenu mensuel de 45 $… Certes, on l’a dit, les soins médicaux sont gratuits et les denrées de base (fruits, alimentation), lorsqu’elles sont produites à Cuba, sont très peu chères. Mais, en réalité, c’est une immense pénurie qui règne sur l’île : les produits de première nécessité font défaut, les coupures d’électricité sont fréquentes, il y a des restrictions sur l’essence… Outil de régulation de la déficience du système, la «libreta», carte d’alimentation donnant mensuellement droit, en quantité limitée, à divers produits de base (riz, œufs, huile, savon, etc.) rappelle fâcheusement la carte de rationnement des temps de guerre.

On ajoutera aussi que, dans un pays qui prétend privilégier l’éducation, le taux d’équipement en ordinateurs pour les particuliers est l’un des plus faibles du monde : il a fallu attendre mai 2008 pour qu’ils soient autorisés par Raul Castro, ainsi que les téléphones portables. Encore faut-il avoir les moyens de les acheter…

Pour faire face à ses difficultés, Cuba s’est tourné vers le tourisme : on compte aujourd’hui deux millions d’étrangers qui visitent annuellement le pays. Mais cette mesure a généré petits trafics, délinquance, prostitution notamment. La distorsion des revenus entre la majorité des cubains et ceux d’entre eux qui sont habilités à vivre au contact des touristes (il y faut un bon dossier politique !) est impressionnante. De ce fait, il n’est pas rare de croiser parmi le petit personnel des hôtels réservés aux touristes occidentaux, médecins ou autres professionnels à haut niveau de formation.

La propagande marxiste attribue, on le sait, les difficultés économiques de l’île au «blocus», en fait à l’embargo américain. Le recours systématique au terme «blocus», encore pratiqué aujourd’hui par nombre de sites pro-cubains, à commencer par Granma, journal officiel du parti communiste cubain, est une mystification grossière : Depuis la fin de la crise des Missiles, les navires du monde entier peuvent accoster librement à Cuba et en repartir sans être inquiétés par l’U.S.Navy ! Il existe effectivement, depuis 1962, une interdiction de transactions commerciales entre les Etats-Unis et Cuba, interdiction fortement assouplie à partir de 1998 et plus encore depuis le début de la présidence Obama. Mais hormis cela, l’état cubain pouvait commercer avec l’ensemble des pays de la planète qui souhaitaient faire crédit à ce peu solvable client : il l’a longtemps fait, on le sait, avec l’URSS et les pays satellites, mais aussi avec le Canada, la France, l’Espagne, le Mexique, etc. Si l’on cherchait une preuve du mensonge concernant le «blocus» et ses effets, elle serait là : ni l’assouplissement de l’embargo américain (les USA assurent aujourd’hui 35 à 45% des besoins alimentaires de l’île !), ni les échanges avec un nombre accru de pays (l’Iran, par exemple, mais aussi la Chine, après une longue période de brouille), n’ont substantiellement amélioré les choses.

La vérité, c’est donc que l’échec abyssal du castrisme, au plan économique, ne doit que peu à l’embargo décidé par les Etats-Unis, vilipendés et traités en ennemi par Castro pendant plus de quarante ans. Il doit pratiquement tout, en revanche, aux aberrations et à l’impéritie de la gestion collectiviste planifiée. On a envie ici de rappeler la boutade, partout vérifiée, de Georges Courteline «Savez-vous ce qui arriverait au Sahara si on y installait le communisme ? Pendant cinquante ans, rien. Au bout de cinquante ans, pénurie de sable !».

Au plan politique, ensuite. La prise de pouvoir de Castro commence par une épuration sommaire : six cent morts à la suite de condamnations prononcées par des tribunaux d’exception : «la nature totalitaire du régime y était inscrite dès le départ» (10). Après un éloquent "Des élections, pourquoi faire ?" prononcé à La Havane, Castro mit rapidement à l’écart les démocrates de son  premier gouvernement. Il marginalisa les religieux, susceptibles à ses yeux de coaguler les mécontentements, liquida les opposants à la collectivisation des terres. Il met en place un syndicat unique, fait interdire le droit de grève. De même, il organise son administration en la dotant d’outils de surveillance et de répression, telle la DSE, Département de la Sécurité d’Etat, surnommée la «Gestapo rouge» par les cubains eux-mêmes… De 1959 à 1976, Castro gouverne uniquement par décret, sans s’embarrasser des éventuelles observations d’une assemblée, fut-elle croupionne et constituée de représentants désignés par le régime… Il y a pire : il en fallait fort peu pour se retrouver prisonnier politique, condamné au travail forcé –qui comme dans tous les pays totalitaires, devient une composante structurelle de l’économie- et enfermé dans de véritables camps de concentration. Le système carcéral cubain comprenait aussi tout un éventail de prisons, dans lesquelles les détenus vivaient dans des conditions d’hygiène épouvantables. La torture, psychique ou physique y était pratiquée : privations de sommeil, enfermement dans des cellules de petites tailles (cages de fer rappelant fâcheusement les «fillettes» du roi Louis XI, ou cachots eux aussi de petite taille, les «ratoneras», littéralement trous à rat). Au total, on estimait en 1997 que 100 000 cubains étaient passés, soit par les camps, soit par les prisons. Quant au nombre d’exécutions, c’est l’estimation de 15 à 17000 personnes fusillées qui était retenue. Si au fil des ans et devant les protestations internationales, la répression s’est quelque peu adoucie, le système demeure extrêmement autoritaire. «Reporters sans frontières» considère que Cuba reste «la deuxième prison du monde pour les journalistes après la Chine». Encore en juin de cette année, «Amnesty International» déclarait : «Il est vraiment regrettable que Cuba ait rejeté tant de recommandations qui auraient pu améliorer le respect des droits humains dans ce pays». Mesure peut-être la plus emblématique d’un pays totalitaire, en tous cas l’une des plus scandaleuses, il existe à Cuba un délit de «dangerosité sociale pré-délictueuse» permettant l’enfermement de citoyens cubains à titre préventif, en l’absence de toute infraction !

Chacun a entendu parler des «comités de défense de la Révolution», ces comités de quartier chargés d’espionner tout ce qui peut, aux yeux du régime, constituer une déviance, fût-elle mineure. C’est une véritable mise en fiches de la société qui est ainsi effectuée : opinions, fréquentations et même, tenue vestimentaire… les cubains sont soumis à une surveillance étroite et, sauf autorisation, n’ont pas le droit de se trouver en contact avec des étrangers.

On ne peut enfin clore le chapitre de l’échec politique sans évoquer ces fameux «balseros» qui, dès 1961, se mirent à fuir leur pays sur des embarcations de fortune. Confronté à cet exode, Castro riposta parfois en envoyant des hélicoptères mitrailler au large hommes, femmes et enfants, candidats au départ. On estimait en 1997 qu’environ 30000 cubains avaient tenté l’aventure, avec environ 1/3 de morts…

Toutes ces informations et bien d’autres encore que je ne puis rapporter ici faute de place, sont aisément disponibles.

Mais à la limite, elles sont inutiles. A quiconque serait allergique à l’examen approfondi de ces données, il suffit d’un peu de bon sens pour se forger une opinion sur Fidel Castro. Pas besoin d’entrer dans les détails !

Que faut-il penser d’un dirigeant qui, au nom du bien de son peuple, reste quarante sept années au pouvoir et qui ne s’en retire, et encore, par étapes, comme à regret, que terrassé par la maladie ? Pendant la même période, entre 1959 et 2006, dans le pays voisin, honni et présenté comme dictatorial, les citoyens américains se sont librement choisi dix présidents ! Dix ! Interrogeons-nous un instant : Qu’auraient pensé Myers et, avec lui, tous les admirateurs de Castro s’il était advenu que tel ou tel président américain, mettons, par exemple, Ronald Reagan ou mieux encore George W. Bush, s’était mis en tête, à la suite de telle ou telle manipulation politique visant à le permettre, d’effectuer un troisième mandat ? N’auraient-ils pas crié au pouvoir personnel, à la dictature ? N’auraient-ils pas estimé que douze ans, c’était bien trop long ? Que faut-il penser du dirigeant d’un pays en paix, avocat de profession (bien qu’il ait peu exercé, sauf pour défendre sa propre cause), qui n’est pas, n’a jamais été un militaire de carrière et que pourtant on n’a vu, des décennies durant, que sanglé dans un uniforme ? Que faut-il penser d’un dirigeant qui, au nom d’une révolution soi-disant faite par et pour le peuple, musèle ses citoyens et met en place un système basé sur un parti unique ?

Et puis même, avant tout autre indice, que fallait-il penser de ces discours-fleuves qui pouvaient durer jusqu’à six heures et plus, de ce regard souvent halluciné, de ces poses de matamore grandiloquent et sinistre ? Faut-il un doctorat en psychologie pour percevoir le caractère singulier, pathologique de ce comportement ? Personnellement, je ne puis voir d’extraits de discours de Castro, dans des émissions d’archives à la télévision, sans que ne s’impose à moi l’analogie avec d’autres images : celles d’un Mussolini, torse bombé jusqu’au ridicule, ponctuant ses envolées d’un coup de menton bravache, celles d’un Hitler au regard enfiévré de folie, tonnant contre la ploutocratie et les juifs…

Malgré les témoignages accablants accumulés sur Cuba au fil des ans, malgré tous les indices visibles qui auraient dû les en dissuader, les Myers ont trahi leur pays. Ce ne sont pourtant pas des sots rendus aveugles par l’idéalisme ou le manque d’expérience liés à la jeunesse. Kendall Myers est âgé de 72 ans, sa femme de 71. Ils ont commencé leurs activités illégales après avoir franchi le cap de la quarantaine. Ils ne manquent pas non plus de la capacité à s’informer : titulaire d’un doctorat en histoire européenne, Kendall Myers est un homme cultivé. Au moment de son arrestation, il enseigne à mi-temps dans une université de Washington. Bien avant cela, il a exercé comme instructeur chargé de former, pour le compte du Département d’Etat, les futurs diplomates américains. C’est du reste par ce biais qu’une fois convaincu par les Cubains de travailler pour eux, il réintégrera le Département d’Etat (au lieu de la C.I.A., qu’il évitera de solliciter par «peur du détecteur de mensonges»). Il fournira alors aux maîtres qu’il s’est choisi, trois décennies durant, nombre de documents classés «Top secret».

Comment peut-on dans ces conditions, tout risquer, à commencer par son honneur et sa liberté, pour une cause qu’on a les outils intellectuels de savoir mauvaise ? On ne peut tenter de répondre à cette question que si l’on admet que «le souci de la vérité n’est pas le principal guide des activités intellectuelles de l’homme». (11)

Le besoin de croire, l’aspiration à se créer des confortables systèmes globaux d’explication du monde poussent les hommes, et certains beaucoup plus que d’autres, à se forger du réel des représentations qui n’entretiennent avec lui que des rapports élastiques. C’est là qu’intervient l’idéologie qui, comme l’écrit encore Revel, «ne relève en aucun cas de la distinction du vrai et du faux. C’est un mélange indissociable d’observations de faits partiels, sélectionnés pour les besoins de la cause et de jugements de valeur passionnels, manifestation du fanatisme et non de la connaissance». Dans le cas présent, ce qui a poussé les thuriféraires de Castro à l’idolâtrer, c’est moins ce qu’il fut lui-même que ce qu’il a incarné d’idéal marxiste. Convaincus de «la supériorité principielle du socialisme sur le capitalisme» (12), des millions d’individus ont ainsi tranquillement défendu, au mépris du plus élémentaire bon sens, une théorie politique qui, dans la praxis si chère aux marxistes, s’est toujours avérée économiquement désastreuse, politiquement liberticide et meurtrière. Il n’est pas anodin de souligner que ces laudateurs se sont beaucoup plus souvent recrutés en démocratie que dans les pays où étaient mis en œuvre les principes qu’ils défendaient. Il n’est pas interdit non plus de rappeler que parmi eux, beaucoup d’intellectuels français se seront déconsidérés, comme atteints d’une cécité volontaire qui en a conduit plus d’un jusqu’à l’indignité et au ridicule… Pour un Aron, pour un Camus, combien de petits Sartre ?

Il y a encore beaucoup de Myers de par le monde. Certes, ils sont de moins en moins nombreux et trouvent de moins en moins de relais à l’expression de leurs fantasmes. En France, par exemple, il y a longtemps déjà qu’à part l’indécrottable «Monde Diplomatique», la presse de gauche, autrefois si complaisante, a pris ses distances avec le régime cubain. Je crois même me souvenir que «L’Humanité» s’est fendue, ici ou là, de quelques articles critiques ! C’est dire ! Malgré cela, il existe encore, particulièrement dans notre pays, des gens qui «pensent» comme les Myers. La plupart, bien sûr, ne sont pas et ne seront jamais des espions, ne serait-ce que parce qu’ils ne sont pas en position de l’être. En revanche, ils continuent, contre toute évidence, de voir dans les avatars résiduels de la révolution cubaine une force libératrice. Fidel fut grand, il faut maintenant soutenir Raul dans son effort de rectification des erreurs, au demeurant contingentes et mineures, du régime. C’est là la force du mythe…

Un jour sans doute, pas si lointain souhaitons-le, ce mythe s’effondrera tout à fait. Yeux enfin dessillés, les derniers zélateurs du Lider maximo conviendront du bout des lèvres que leur héros ne s’est pas montré à la hauteur des espérances qu’ils avaient placées en lui. Ils feront leur deuil du sanguinaire barbu mais pas de l’utopie qu’avec d’autres despotes il a incarnée et au nom de laquelle il aura été versé tant de sang, infligé tant de souffrances…

Très momentanément embarrassés par l’incontestable déroute, matérielle et éthique, des idées qu’ils défendaient, nos donneurs de leçons, certains de leur supériorité morale, poursuivront leur chimère. Et si leur position devenait par trop intenable, on peut gager qu’ils reporteront sur d’autres mirages leur inextinguible soif de se tromper.

 

© Louis Dedouet pour LibertyVox

Notes :

1) Les éléments factuels relatifs aux époux Myers sont tirés d’un article bien documenté, paru dans le Point n° 1925, du 6 août 2009, sous la plume de Marc Nexon.

2) Bien qu’il ne soit plus au pouvoir, l’état de santé de Fidel Castro est «classé secret d’état». (Le Figaro – 23 janvier 2009)

3) J’ai été surpris de son abondance mais il est vrai que tout n’est pas disponible en langue française. Je me suis référé, pour l’essentiel des éléments évoqués ici, à la remarquable biographie «Castro l’infidèle», de Serge Raffy, publiée chez Fayard (2003). Existe aussi en livre de poche.

4) Fidel Ruz, né de Lina Ruz et de père inconnu, ne portera le nom de Castro que lorsque son père, à la faveur d’une évolution constitutionnelle, pourra divorcer de sa première femme et épouser Lina.

5) Créé par Castro en 1953, à la suite de l’échec de l’attaque de la caserne de la Moncada, le mouvement regroupe démocrates et révolutionnaires opposés à Batista.

6) Corrompu, indiscutablement, mais relativement tolérant. C’est surtout la propagande castriste qui a fait de Batista un abominable dictateur. En fait, si cet ancien simple sergent de l’armée cubaine, devenu général puis président de la république de Cuba de1940 à 1944, revint au pouvoir en 1952 sur un coup d’état, il n’a pas pour autant installé un régime dictatorial. Presse et opposition disposent alors d’une réelle liberté.

7) Indicateur du développement humain. Mis en place depuis 1990 par le Programme des Nations-Unies pour le Développement, il vise à pallier les défauts des classements antérieurs, basés sur le seul P.I.B. Intégrant, à côté de celui-ci, l’espérance de vie à la naissance et le taux d’alphabétisation des adultes, il constitue, en principe, une meilleure «photographie» de l’état réel du développement d’un pays.

8) Données prélevées sur France-Diplomatie, site officiel du ministère (français) des affaires étrangères et européennes. Les données relevées le sont pour l’année 2008.

9) «Nous serons comme le Che». Des biographies récentes ont assez indiqué quel personnage réel, cruel, idéologue et glacé, se tenait derrière l’image du révolutionnaire romantique. Par ailleurs, José Marti (1853-1895) est considéré par les cubains comme l’un des pères de l’indépendance cubaine. Fidel Castro l’invoquait souvent.

10) Jeanine Verdès-Leroux, in «La lune et le Caudillo» (1989), citée par «Le livre noir du communisme», ouvrage collectif sous la direction de Stéphane Courtois, Editions Robert Laffont. Une bonne partie des informations reprises ici provient de cette somme qui, bien que déjà ancienne (1997), fait encore autorité.

11) Jean-François Revel «La connaissance inutile» paru chez Grasset en 1988. Réédité chez Hachette Pluriel. On ne peut que recommander la lecture –ou la relecture– de ce livre, richement documenté et en tous points captivant, consacré, comme son titre l’indique, à l’incapacité, pour la plupart des gens, à construire leurs opinions en fonction de connaissances objectives et des acquis de l’expérience.

12) La formule est de François Furet «Le passé d’une illusion», paru chez Robert Laffont 1995. Le sous-titre du livre «Essai sur l’idée communiste au XXème siècle» résume parfaitement son contenu. Comme dans le cas de Revel, la lecture –ou la relecture– de ce livre pénétrant ne peut qu’être recommandée.

 

Ci-dessus et à la Une : Fidel Castro

 


Sartre, Beauvoir et Fidel...

 

 

 

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© Louis Dedouet pour LibertyVox - Article paru le 14/08/2009 Imprimer cet article
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