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Foire d’empoigne

Dixième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan.

O mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous exigeâtes que je m’initiasse, mal gré que j’en eusse, à la science sociale, la plus parfaite de toutes les sciences de l’homme, la plus utile à toute chose savante. Votre très éclairée sagesse m’a mis sur la juste voie de la Vérité. Enfin, mes yeux se sont ouverts.

Il y a une lune de cela, le grand satrape réunit les imams, les satrapes et leurs acolytes talibans sur le parvis de la Grande Mosquée. Il se jucha sur un tonneau de vin, arrivé là on ne sait comment, et il porta à la bouche l’énorme porte-voix que le petit satrape, son porte-serviette, tenait dans la main droite. Après avoir crié « camarades et camaradesses », il se mit à scander le slogan suivant : « il faut savoir égayer une grève », que tous les satrapes et les talibans reprirent en chœur et en transe, et il ajouta : « Il est temps de se retrousser les manches pour enchanter le campus. Tous dans le grand amphi ».

Entendant ces belles paroles, je me réjouis. Les cours allaient peut-être reprendre et je pourrais de nouveau écouter bouche bée la science sociale couler des lèvres les plus savantes de toute la Cantabrique.
« O Qahir Ezzalam, joins-toi à nous !, me dit un doctorant indigène.
Je suis étranger !, objectai-je.
Certes, mais dans deux ans, tu seras, dans ton pays, un vrai satrape, un vrai de vrai, 100% garantis purs. Viens, il faut que tu apprennes le métier. Le satrapanat, ce n’est pas inné ! »
Le doctorant algérien me retint par la manche et me souffla à l’oreille que c’était un piège.
« Un piège !, lui répondis-je, un piège, comment est-ce possible ? Et la démocratie ?
Tu n’as qu’à les suivre ! Tu verras par toi-même
».

Le grand amphi de six cents places était à moitié vide. « Les absents ont tort », cria un chef taliban. « Commençons le majliss », intima l’imam DM, dont le grand satrape était l’âme damnée. Le grand satrape, gros, gras, chevelu, bedonnant, était déjà assis à la tribune, devant le micro, comme si la place lui revenait de droit. A ses côtés se tenaient ses gardes du corps, les membres de la camarilla, les petits satrapes de sa satrapie, son harem, les chefs talibans.
« On a occupé les bâtiments, il faut maintenant occuper satrapes et talibans », expliqua-t-il, ajoutant que l’oisiveté était la mère de tous les vices et que ne rien faire pouvait se transformer rapidement en mal faire. Il voulait bien que talibans et satrapes ne fichassent rien, mais à condition qu’ils ne saccageassent pas les salles de cours ou de réunion, qu’ils ne couvrissent pas les murs de slogans fascistes ou contre-révolutionnaires et surtout, crimes des crimes, qu’ils ne vandalisassent point les salles de prière, les unes (les prières) et les autres (les cours) étant parfois les mêmes.
« Chassons l’ennui, soyons imaginatifs, inventons le futur », conclut-il.

C’est alors que se leva le petit satrape qui gobait tout, même les histoires de fantômes ou d’OVNI, croyant que le Monomotapa, son pays, se trouvait sur la lune, et qui, à cause de sa légendaire crédulité, avait été baptisé le satrape jobard. Il raconta, en rigolant comme un bossu, comment un journaliste de chez nous avait lancé ses chaussures sur  le président de Ricainie, pas Amabo, ce qui aurait été un sacrilège, mais l’Autre, celui qu’Amabo a remplacé.
« Et si on faisait pareil ?», s’écria-t-il. « Et si nous aussi, pour prouver aux gouvernants que la démocratie que nous sommes ne craint pas leur tyrannie, nous jouions au jeu de massacres ? On dresse au milieu du campus l’effigie de la moukère, celle du président hongre à demi juif et celle du demi hongre ; bien entendu, on dessine une moukère à barbe et on fait un nez crochu au hongre à demi juif ; les talibans se mettent à dix pas, les satrapes à quinze pas, chacun, dans la main, tenant de gros éteufs de bourre ou de vieilles godasses, qu’ils lancent sur les effigies ridicules pour les faire tomber ; on fait plusieurs équipes de bombardiers : les talibans ordinaires, les talibanes du harem, les talibans Erasmus, les doctorants, les satrapes de conférence, les satrapes de seconde classe et les satrapes de première classe ».

Jamais motion ne fut accueillie avec un si chaud enthousiasme et autant de vivats dans le grand amphi, habituel chaudron à disputes et chamailleries. Si le satrape jobard avait été candidat à une élection, il aurait été élu sur le champ président du Monomotapa. Le grand satrape saisit son porte-voix et déclara :
« Vu l’enthousiasme général, il n’est pas utile de mettre la motion aux voix. Elle est adoptée à l’unanimité. Qu’on l’applique immédiatement ».
Le blocus et la grève ont ainsi transformé le campus en une vaste foire d’empoigne où chaque communauté, la talibane, la doctorante, la satrape, et chaque sous-ensemble de communauté, se mesure à l’Autre, à coups de paires de godasses : c’est à qui touchera le plus souvent les effigies.
« C’est excellent pour le calcul mental et que les neurones de l’intelligence ne se rouillent pas à ne rien faire », s’écria en conclusion le satrape jobard qui, en dépit de son hilarité, voyait en toute chose l’utilité que l’on pouvait en tirer.

Le jeu connut immédiatement un si vif succès que tous les péquenots de Cantabrique, même ceux qui n’étaient ni talibans, ni doctorants, ni satrapes, vinrent y jouer, ne serait-ce que pour se mesurer à la fine fleur de l’intelligentsia de cette province reculée, tirant gloire et vanité de tout point marqué, heureux d’obtenir ainsi un doctorat de foire.

Bientôt, mon oncle, grâce à la science sociale, je vais obtenir le grade, convoité dans le monde entier, de docteur ès grèves, ès blocus et autres blocages, ès démocraties, ès votes à main levée, ès savoirs égayer les grèves et distraire les grévistes, ès lancers de godasses, ès toutes ces belles choses qui n’ont cours que dans les institutions savantes de la République du Monomotapa.


© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

 

Etudiants ! Diants ! Diants ! 

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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 17/03/2009 Imprimer cet article
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