La Une de LibertyVox en RSS: 15 derniers articles 30 Tous
Retour à l'accueil
Retour à la Une  

Grève

Neuvième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan.

O mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous qui m’enjoignîtes de m’initier à la science sociale qui fait la célébrité du Monomotapa, vous pouvez être satisfait de votre décision, bien que vous m’ayez confié à des maîtres qui sont loin d’être d’exception, comme le dit le doctorant algérien par euphémisme (c’est un mot qu’il m’a appris), et vous devez être fier de votre race, car, en dépit de ce handicap, j’ai beaucoup appris en observant et en restant vigilant.

Le Monomotapa est, comme chacun le sait dans le monde et comme vous me l’assurâtes avant que je ne quitte notre beau Royaume, la patrie de la Grève : que dis-je ? Non pas sa patrie, mais sa Grande Mecque, là où on constate toutes sortes et tous types de grèves, les grévettes et les grévillettes, les petites grèves de rien du tout, dans les chemins de fer ou le réseau métropolitain, de celles qui empêchent les travailleurs de travailler, mais aussi les grèves perlées, du zèle, tournantes, sans préavis, sauvages, reconductibles, partielles, de 59 minutes, générales, scolaires, des heures supplémentaires, surprise, sur le tas, d’avertissement, de solidarité, politiques, de l’impôt, des femmes, du ventre, de la faim, révolutionnaires au carré ou au cube, au degré – 10 ou à la puissance 10, etc. La liste est sans fin. Chaque jour, elle s’allonge d’une variété nouvelle. En ce moment, dans les annexes culturelles de la mosquée de Cantabrique, c’est la grève rémunérée ou la grève payante. Les fonctionnaires sont absents, mais ils continuent à percevoir leur traitement, comme s’ils travaillaient. Voilà pourquoi le slogan des processions en ville est « la grève est toujours payante ».    

Mon maître, le vieux Baba Yaga, nous enseigne que les Inuits et tous les peuples qui vivent à proximité du cercle polaire (c’est tout en haut sur la mappemonde) dans un univers de neige et de glace ont une cinquantaine de mots différents pour désigner la neige, suivant qu’elle est compacte, molle, fraîche, ancienne, épaisse, froide, etc. De cela, les savants concluent que les Inuits et tous ces peuples que l’on appelle Sami, Lapons, Esquimaux, Evenk, etc. sont différents, que la langue qu’ils parlent ne découpe pas la réalité comme notre langue d’Allah et qu’ils ont donc une culture spécifique qui n’a rien en commun avec nous, qui n’avons pour dire neige que le mot « celle que nous ne voyons jamais ». On peut dire la même chose des habitants du Monomotapa, qui n’ont qu’un mot pour dire neige, mais des centaines de mots pour dire grève, mots dont j’ai dressé la liste, mais que je ne connais pas tous encore, bien que le doctorant algérien m’aide à compléter chaque jour cette liste. C’est d’ailleurs les seuls hommes au monde qui écrivent fièrement Grève avec une majuscule, comme si ce mot, ainsi calligraphié, désignait une divinité. En un mot, c’est leur Allah. Voilà pourquoi il faut que je devienne expert en science sociale, seule science capable de connaître cet Allah-là.   

     Jusque là, je n’ai fait l’expérience que de petites grèves, chaque mois un jour ou deux. Certes, j’ai connu le blocus, mais le blocus n’est pas une grève, comme le nom le dit bien. En ce moment, dans les annexes de la mosquée, c’est la grève des grèves, l’incontournable, la vraie, la grève référence : en bref, la Grève, celle dont les satrapes espèrent qu’elle sera la Der des Ders, comme il y a la vanité des vanités ou grave de chez grave. A la mosquée, les salles de prière sont pleines, mais les salles de cours sont vides. Les satrapes s’absentent ou vaquent à d’autres occupations pour exiger que les journées de grève leur soient payées : c’est un droit inaliénable, crient-ils ; c’est la démocratie ; c’est ainsi qu’on fait bouger les choses. Pas folles les guêpes ! Une fois qu’elles leur seront payées, ils feront grève pour que leurs traitements soient augmentés d’autant. Comme ils sont fonctionnaires à vie, je me demande quand ils travaillent. Sans doute chez eux quand ils bricolent ou qu’ils regardent la télévision, car, prétendent-ils, la télévision donne du corps aux cours qu’ils dispensent et leur donne des idées pour la recherche, surtout les jeux, comme la Star Ac ou le Loft, sur lesquels, quand ils ne sont pas en grève, ils dissertent à perdre haleine devant les talibans ébahis.

    Le prétexte de la Grève est le même que celui du blocus de l’an passé. Ils veulent des moyens, toujours plus de moyens, rien que des moyens. Le nombre de talibans baisse. De cela, ils infèrent que leur nombre à eux, satrapes, doit augmenter en conséquence pour compenser cette baisse ; et tout cela est payé par les impôts que, moi aussi, je paie, ce qui m’a choqué. C’est ce que le doctorant algérien m’a appris. De toute évidence, il a dix longueurs d’avance sur moi en science sociale. Les satrapes exigent aussi que le Président annule deux ou trois fatwas de la moukère qui fait fonction de ministre et qui est le supérieur hiérarchique des satrapes, parce que, disent-ils, ces fatwas, qui sont des provocations, ont mis le feu aux poudres.

Rappelez-vous, mon oncle, cette grande loi de la science sociale : si vous voulez mettre le Royaume sens dessus dessous, nommez ministre une moukère. Surtout ne suivez jamais l’exemple du Monomotapa ou, si vous le suivez, faites exactement le contraire, comme si ce pays était un modèle négatif à n’imiter en rien. La science sociale est formelle : il n’est pas meilleur facteur de chicayas qu’une moukère.


© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

 

 

François Knopf. Le troupeau de bergers 81x65cm 2007 (extrait graphique). Source : http://francoisknopf.com/ma%20vie%202006-2007.htm


Retour à la Une

© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 11/02/2009 Imprimer cet article
URL de cet article = http://www.libertyvox.com/article.php?id=372