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Les Adorateurs

Huitième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan.

O mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous qui me mîtes sur le juste chemin de la grandeur de notre race, qu’aucun sang impur n’abreuvera jamais, qu’Allah vous bénisse, vu que les élections en Ricainie sont en train de vous donner raison.

Ici, tout est au rebours de ce qui se passe dans notre Royaume. Le Monomotapa est sens dessus dessous. Personne n’a jamais vu Amabo en chair ou en os ; personne ne l’a jamais rencontré ; il n’est pas un seul de ses sectateurs qui ait lu une phrase de lui ou qui ait pris connaissance, non de son programme (ce serait trop exiger), mais des résumés que l’on peut parcourir des yeux dans les revues spécialisées. Mais ils votent pour Lui. Ah, la belle unanimité que voilà et qui confirme la justesse de la diversité ! Si leurs suffrages sont décomptés, comme ils en sont persuadés, un raz-de-marée mondial élira Amabo.

Bien entendu, aucun de ceux et celles qu’il fait se pâmer ne l’a côtoyé, fût-ce une seconde, ni ne lui a serré la main, fût-ce pour s’assurer qu’il est un homme, comme vous et moi, ou tout un chacun, et non un simulacre de télévision ou une de ces marionnettes en latex qui égaient les talibans. En dépit de tout cela, dès qu’il monte à la tribune, parle, pleure, sourit, tout ça en couleurs, sur écran géant et dans la lumière crue de puissants projecteurs, tout le Monomotapa entre en transe. Il est vrai qu’il a de la prestance – non pas Lui, bien sûr, mais son effigie en pixels. Ce que ce pays adore, c’est une idole. Jadis, m’a dit l’ouléma Baba Yaga, qui est un vieux du Monomotapa, les jeunes gens avaient pour idoles les chanteurs yé-yé, Jauni ou Hardi ou S’il vit. Quarante plus tard, devenus chenus, ils adorent une nouvelle idole, dont ils ne savent rien, qu’ils ne connaissent pas et qui leur est plus étranger qu’un martien. Ils ne voient que Lui, ils n’entendent que Lui, ils ne parlent que de Lui, ils sont tout occupés de Lui, comme s’il était une Apparition de la Vierge. Les hystéries dont je suis, malgré moi, le témoin me persuadent, s’il en était besoin, de la justesse de la voie qu’Allah nous montre quand il exige de nous que nous éradiquassions l’erreur associatrice.

A la mosquée, il n’est pas de minute où il ne soit pas question de Lui. L’Ouléma, qui est sage, explique l’engouement par le nom. «Le nom ?», ai-je fait, interloqué. «Oui, son nom. Ne sais-tu pas que, dans l’ancienne langue de l’Europe, amabo se traduit par « j’aimerai » ? Et que, portant ce nom, il était appelé à être aimé des foules». Le doctorant algérien, à cette étymologie plaisante, n’a pu s’empêcher d’ajouter, d’un air entendu, comme s’il était convaincu que son allusion scabreuse serait comprise de tous : «c’est une folie de meufs». Et d’expliquer que les journalistes, hommes et femmes, désiraient tous sexuellement Amabo ; surtout ceux du service public. Il est vrai que, si l’homme ne postulait pas à la charge de président, on pourrait croire, en le voyant à la télévision, qu’il est l’avatar de Clark Gable ou de quelque autre étoile de Bollywood. Il est cool comme doit l’être un acteur, il se déplace comme doit se déplacer un acteur, il joue comme doit jouer un acteur. Il est acteur jusqu’au bout des ongles. Bravo l’artiste, a conclu le doctorant algérien.

Amabo est furieusement à la mode parmi les satrapes. Le petit satrape a réuni tous les satrapes de sa satrapie et, bien entendu, ils ont pondu une belle motion unanime. Ils ont même exigé du consul de Ricainie qu’il leur attribuât un visa afin qu’ils aillent déposer dans une urne un bulletin Amabo. Quand le consul a refusé, il a été traité de raciste. Le Grand Satrape, lui, est parti pour New-York, mais, comme il n’avait pas de visa, les services de l’immigration l’ont remis dans le premier avion en partance pour le Monomotapa. Cette équipée lui a coûté au moins vingt mille $ ; mais ce n’est pas cet argent perdu qui le fait enrager (le doctorant algérien dit qu’il est plein aux as), mais le Grand Satan qu’il accuse de ne pas vouloir appliquer le principe «un homme, une voix» !

Parmi les talibans, l’hystérie est encore plus délirante. «Nous voulons notre Amabo», «il faut que le Monomotapa soit présidé par Amabo», «vite un Amabo monomotapien», crient-ils dans les rues, en agitant des photos du vrai Amabo. Les imams commencent à s’inquiéter. Tout cela leur semble ne pas aller dans le bon sens. Ils reprochent à Amabo d’être un apostat, parce qu’il a ou aurait trahi la foi de ses ancêtres, qui ont aidé nos propres ancêtres à faire le plus d’esclaves possible en Afrique australe. Et s’il se confirmait ce que chacun pressent, à savoir l’élection en Ricainie d’un président mulâtre, Allah, qui est Sage, en serait contrit, vu qu’il a interdit aux croyants de se soumettre à une autre race que la leur. Le destin de ce grand pays est-il, comme le répète sans cesse le Grand Satrape de Cantabrique, de finir dans les poubelles de l’histoire ? On le saura bientôt.

O mon oncle, l’illuminateur de notre peuple, qu’Allah vous glorifie, vous, vos neuf épouses, vos soixante-quinze concubines et vos milliers de marmots.

© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

Jésus Amabo

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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 10/11/2008 Imprimer cet article
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