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Les fonds du souverain

Septième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan.

O mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous qui m’enseignâtes la takia ou, comme on dit dans la langue du Monomotapa, la dissimulation, et qui me mîtes sur la juste voie de l’éradication des associateurs, soyez fier de votre race. Pas une seule fois au cours du mois écoulé, je n’ai enfreint les consignes expresses auxquelles vous m’enjoignîtes de me conformer ; pas une seule fois, je n’ai exprimé la moindre joie quand mes interlocuteurs décrivaient, la mort dans l’âme, l’effondrement du système financier international ou quand ils s’en réjouissaient pour de mauvaises raisons, ignorant que ceux qui mangent les marrons ne sont pas ceux se brûlent les doigts pour les tirer du feu. Tantôt je suis resté de glace, impassible, silencieux, mais n’en pensant pas moins ou me réjouissant intérieurement de la sottise aveugle de mes interlocuteurs ; tantôt, j’ai abondé par un rictus ou par un sourire dans leur sens, feignant, pour donner le change, de me désoler quand ils se désolaient, feignant de me réjouir quand ils se réjouissaient, mais ne laissant rien paraître de ce que vous m’intimâtes de penser.

Le doctorant algérien est effondré, comme les bourses du monde entier. Il est attaché, dit-il, aux valeurs de la République, qu’il confond avec celles du CAC 40 ! Il croit que la démocratie est supérieure à religion d’Allah et que les femmes sont les égales des hommes, toutes billevesées qu’Allah souffle aux indigènes de ce pays pour pétrifier leur intelligence. Il craint donc le pire, bien qu’il déteste la Ricainie et tout ce que les Ricains ont inventé : bouffe rapide, rock, gomme à mâcher, clopes, fusées, drogue… La crise de 1929 se rejoue dans l’effondrement actuel, pense-t-il. Tout recommence comme les saisons. Il se croit progressiste. Il redoute des désordres, le chômage de masse, des affrontements armés. Il est persuadé que, dans dix ans, une troisième guerre mondiale déchirera la planète. Je ne l’en ai pas dissuadé : je n’ai même pas cherché à le faire. Cet Algérien ne croit qu’en 2 et 2 sont 4. Il est près de basculer dans la mécréance indigène. Si on le faisait boire un peu plus que de coutume, il crierait dans les couloirs de la mosquée : la chitan illa allah wa Muhammad rasoul chitan.

A l’opposé, les bons et gros satrapes de toute la Cantabrique et des régions circonvoisines se réjouissent ; ils sont aux anges ; ils revivent. La crise fait d’eux des hommes nouveaux. Elle ressuscite leur mage Marx, dont les prédictions, enfin, se vérifient, un siècle et demi après qu’elles ont été ânonnées. Ils prétendent que la lutte finale a commencé, que c’est l’ultime crise, que le capitalisme à l’agonie n’y survivra pas, que table rase sera faite du passé et qu’eux, sous peu, ils mangeront les marrons que les actionnaires et leurs idiots utiles auront tirés du feu. Mais ils ignorent que les marrons ne leur sont pas destinés et que des peuples résolus et prêts à tout comme de vulgaires desperate housewifes vont leur tondre la laine sur le dos. Les ânes, s’ils savaient ce qui les attend ! Allah rend aveugles ceux qu’IL veut perdre.

Vous connaissez, mon oncle, l’affection que je voue à l’ouléma Baba Yaga, qui est pour moi, qui suis seul au Monomotapa, un père de substitution. Il ne comprend rien à l’argent. Il croit que les valeurs, dont les journaleux parlent d’abondance avec des trémolos dans la voix, sont la liberté, la famille, la patrie, le travail, l’honnêteté. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’est un indice. Le Dow Jones, le CAC 40, le Dax 30, le FT100, le MIB sont, pour lui, des mots de Lacan, au même titre que l’envie du pénis ou la structuration de l’inconscient comme un langage : un « lent gage », comme il aime à le dire. J’ai donc fait une entorse à la règle que vous m’imposâtes, ce dont je suis sûr que vous me saurez gré. A ce vrai croyant, j’ai révélé le secret des choses, en lui faisant promettre de ne pas l’éventer et convaincu qu’il ne le répéterait pas, puisqu’il n’y comprend que couic, comme on dit au Monomotapa. J’ai fait cela discrètement, après m’être assuré que nous étions seuls dans la salle Fatah de la mosquée et que notre conciliabule ne serait écouté par aucun des nervis à la solde du grand satrape.

Je lui ai donc expliqué pourquoi nous, les vrais croyants, nous devions nous réjouir de cette crise, pourquoi la crise était bonne pour nous, pourquoi nous devions la tenir pour une faveur faite à notre race. « Pourquoi se réjouir du malheur des hommes ? », m’a-t-il objecté, ce à quoi je lui ai répondu que l’effondrement des bourses ne ruinait pas des hommes, mais des koufars, et qu’Allah, qui est Sage (lui-même en est convenu), n’avait aucune pitié pour les sous-chiens du Monomotapa. C’est alors que je lui ai dit la vérité : les valeurs mobilières s’effondrent pour ceux qui les vendent, mais elles grimpent pour ceux qui les achètent. Les premiers les bradent ; les seconds font main basse sur les richesses de l’Occident. Je lui ai alors posé la question, que vous me posâtes au téléphone, il y a un mois :

« O saint ouléma, sais-tu qui achète ?
- Ceux qui sont riches, m’a-t-il répondu naïvement.
- Et encore ?
- Ceux qui ont beaucoup d’argent.
- Et encore ?
- Ceux qui ont de quoi acheter ces actions.
- Et encore ?
- Mais que veux-tu que je te réponde, m’a-t-il rétorqué, excédé ? ».

J’ai donc répondu à sa place. Ceux qui font main basse sur les valeurs, non pas les valeurs morales, mais les valeurs mobilières (avec l’ouléma, il faut mettre les points sur les i) de l’Occident, ce sont notre bien aimé souverain (qu’Allah le glorifie), ainsi que les émirs des pays voisins du Qoranistan, par le biais des fonds souverains qu’ils possèdent. Tout est à eux. Ils n’ont qu’à dire « acheter » et tout est acheté. En quelques semaines, des milliards de milliards de $ sont passés des mains des mécréants aux poches des vrais croyants, qui vont ainsi convertir l’humanité à la religion d’Allah. Voilà la bonne nouvelle. L’ouléma est resté immobile, tout coi, comme sidéré, ébaubi, les yeux écarquillés. Pourtant, je lui avais parlé dans une langue qu’il connaît et des mots faciles à comprendre. Eh bien, tandis que je lui montrais la lune du doigt, lui, il regardait mon doigt ! Il est à l’image des autochtones.

O mon oncle, continuez à m’éclairer, continuez à décrypter le présent, comme un vrai journaliste, continuez à prédire l’avenir, continuez à me dire ce qu’il faut que je pense de la marche du monde, continuez à effacer quatorze siècles d’humiliation.


© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

 

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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 13/10/2008 Imprimer cet article
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