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Russie : le pire est à venir

Sur fond d’intervention en Géorgie, Michel Poirier dresse un portrait bien sombre de la Russie.

Les cris de vierges effarouchées poussés par les grands de ce monde depuis deux semaines ont de quoi surprendre. Si l’on comprend bien, ce n’est pas seulement ce que les Russes font en Géorgie qui est en cause mais ce que cela révèle. En réalité, c’est la surprise des démocraties occidentales qui doit surprendre !

Car, enfin, qu’attendait-on du dictateur russe actuel (je sais, on dira qu’il a respecté la constitution et après deux mandats totalisant 8 années il a quitté le pouvoir suprême… mais pour devenir premier ministre, probablement pour les deux mandats de son acolyte devenu président par sa grâce…) ? L’homme avait annoncé couleur en lançant sa formule «la plus grande tragédie du 20ème siècle a été la disparition de l’Union Soviétique». Pas les deux guerres mondiales totalisant 60 millions de morts, pas la destruction des juifs en Europe, pas la révolution culturelle en Chine et ses 70 millions de morts, non, la disparition de la structure qui a opprimé, détruit et asservi non seulement le peuple russe mais aussi la moitié de l’Europe qui a eu la malchance de se voir abandonner par les Etats-Unis et l’Angleterre à la fin de la deuxième guerre mondiale. Dès lors, quoi de plus normal que de vouloir faire renaître de ses cendres ce cadavre auquel on voudrait donner l’éclat d’un Phoenix. Et pour cela, une seule solution, brutale, certes, mais efficace face aux démocraties occidentales qui n’ont jamais eu le courage de s’opposer aux dictateurs : envahir les pays qui lui étaient auparavant soumis et pour commencer, puisque l’occasion s’y présente, la Géorgie.

Mais il n’y a rien de nouveau dans la dernière aventure militaire russe. Depuis 1948 (coup de Prague, mainmise par des communistes du pouvoir politique) tous les dix ans, ou presque, la Russie a envahi un pays : Hongrie en 1956, Tchécoslovaquie en 1968, Afghanistan en 1979. Chaque fois la raison était différente mais l’intention la même : soumettre une population, un pays, à la volonté du Kremlin. Une pause est intervenue ensuite car il y a eu l’implosion de l’Union Soviétique, trouvant son origine dans la course aux armements imposée par Ronald Reagan d’un côté, et dans l’incapacité du système d’économie planifiée de faire face aux besoins de la population du pays mis en évidence de plus en plus par l’intrusion massive des nouveaux moyens de communication, Internet entre autres.

Ce ne devrait pas être une découverte que de voir un pays évoluant rapidement vers des structures dictatoriales anciennes se lancer dans ce qu’il sait faire de mieux : envahir et opprimer. Surtout après avoir vu M. Poutine et son armée à l’œuvre en Tchétchénie, dont les soldats, dépenaillés, réputés pour la consommation de vodka et dont le taux de suicides est le plus élevé de toutes les armées qui tiennent des statistiques, semblent plutôt sortis d’asiles de pauvres. Qui n’a pas vu Grozny après la «pacification» russe de 2002 ne peut comprendre la vraie nature du pouvoir russe. Et il s’agit bien du pouvoir russe car Grozny (c’est de là que vient son nom) avait déjà était détruit au temps des tsars et pour les mêmes motifs : s’assurer le contrôle du Caucase et faire comprendre aux autres «confettis» s’y trouvant ce qui pourrait leur arriver. Il y a permanence de la méthode russe, elle a été améliorée (!?) pendant la période soviétique et Poutine, bien formaté pendant ses années d’espion du KGB, n’est que l’héritier de l’histoire de l’oppression de la Russie. Du temps de Staline on avait déporté les habitants de la Tchétchénie car pendant la guerre, de 1942 à 1944, les troupes allemandes qui s’y trouvaient n’eurent pas de mal à faire collaborer une population opprimée depuis la création de sa «république» en 1922. Ensuite, pour faire bonne mesure, une fois les habitants déportés, on supprima «la république Tchétchéno-ingouche» pour la recréer en 1957 cinq années après la mort du dictateur. Avant la « pacification » de Poutine, en 1998, cette république comptait 400.000 habitants. Depuis, ils ne sont plus que 200.000.

L’exemple de la Tchétchénie est là pour nous faire comprendre ce qui pourrait se passer avec la Géorgie. Certes, les Russes n’aiment pas les Caucasiens (les Mongoles ou les Chinois que l’on appelle «chiens jaunes» non plus). Il suffit de vivre quelque temps dans une grande ville (Moscou par exemple) pour comprendre le mépris et la haine exprimés par «les autochtones» à l’adresse des Caucasiens. Curieux, les 70 années de communisme et de fraternité des peuples de l’Union Soviétique n’ont pas eu beaucoup d’influence pour changer les choses.

Alors, pourquoi la surprise ? De Bush à Chirac, de Mme Merkel à Tony Blair, tous les dirigeants des démocraties occidentales étaient convaincus d’assister après l’implosion de l’Union Soviétique à la création d’une Russie dont la marche vers la démocratie était inéluctable. Bon, il y avait aussi Schröder mais ce dernier s’est prostitué politiquement en devenant l’employé du gouvernement russe (Président du Conseil de Surveillance de Gazprom …). Il y a aussi notre Jacques Chirac qui fait des voyages (tous frais payés, c’est normal) en Russie à l’invitation de son ami Poutine pour «étudier les problèmes énergétiques des années à venir» quand il ne va pas fêter l’anniversaire de celui-ci (deux visites en moins de trois semaines en 2007…). On peut, sans grande difficulté partager les dirigeants occidentaux en deux catégories : les profiteurs (à titre personnel) et les «apaiseurs» qui vous démontrent qu’il ne faut pas fâcher le Russie, qu’il faut l’accompagner dans son chemin vers la démocratie.

Ce que la Russie vient de faire en Géorgie (tout en se moquant comme d’une guigne des réactions «fermes» de l’Occident) illustre parfaitement le renoncement mondial, mais surtout américain, à ce qu’a été la Doctrine Truman : «C’est la politique des Etats-Unis d’aider les peuples qui veulent être libres et qui résistent aux tentatives de minorités armées ou aux pressions externes de les subjuguer».

Devant l’énormité de la réaction disproportionnée russe aux incursions géorgiennes, elles mêmes justifiées par les provocations des protégés de Moscou (Ossétie du Sud), il y a d’un côté ceux qui défendent la Russie : Agents d’influence (Schröder), «intellectuels» émargeant à des budgets russes (Marek Halter qui préside deux universités russes et qui est le patron d’un mensuel franco-russe, se demande «Que veut l’Amérique en Europe»), géopoliticiens autoproclamés ou gloires anciennes de la «kremlinologie» (Hélène Carrière d’Encausse), les voilà tous qui vous démontrent que l’agresseur est la Géorgie et que la Russie ne pouvait pas se laisser marcher sur les pieds comme l’Occident s’est trop habitué à le faire. Et de vous expliquer que l’on a ouvert une boîte de Pandore en acceptant l’indépendance du Kossovo car cela donne la possibilité, par exemple à l’Ossétie du Sud ou à l’Abkhazie de se réclamer de la même «jurisprudence» en demandant la séparation d’avec la Géorgie. Nuance… ces deux «républiques dissidentes» veulent se rattacher à la Russie. Depuis des lustres la Russie accorde des passeports à ces populations pour pouvoir dire ensuite qu’elles sont ethniquement russes, créant un précédent qui pourrait être utilisé du côté des trois républiques baltes qui ont échappé à sa mainmise, mais dont une partie de la population est d’origine russe car leur territoire a été colonisé par la Russie à la faveur de leur occupation à la fin de la deuxième guerre mondiale. Quant à l’indépendance de Kossovo, à partir du moment où l’Europe a pris parti (merci Monsieur Kouchner) en faveur des Albanais musulmans contre les Serbes orthodoxes… les jeux étaient faits !

Il y a ensuite les «apaiseurs». Ils commencent par ne pas s’apercevoir que les colonnes de tanks russes avaient quitté leurs bases en se mettant en route vers la Géorgie trois jours avant la réaction géorgienne qui a mis le feu aux poudres. Ensuite ils font semblant de ne pas entendre les discours fulminants, qui reprennent mot pour mot les archives de la diplomatie soviétique, et parlent des «monstres criminels comme Saakachvili» ou des «Géorgiens que l’odeur du sang fait marcher». Et, quand les Russes les mènent en bateau au sujet de leur éventuelle retraite de Géorgie, ils vous expliquent que l’essentiel était d’obtenir un cessez-le-feu (Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner). Ils vont à Tbilissi proclamer le droit de la Géorgie à entrer dans l’OTAN en oubliant qu’au dernier sommet de cette organisation ils s’y sont opposés (Angela Merkel). Mais dès qu’il s’agit de faire quelque chose de sérieux, les mêmes disent qu’il ne faut pas couper les contacts avec la Russie. Tout cela découle de l’espoir (méthode Coué) que le pire n’arrivera pas. Comme si on pouvait faire confiance aux paroles des tyrans qui signent des traités et qui les transgressent sans vergogne. Ceux qui savent qu’il ne faut pas faire confiance aux Russes sont ceux qui ont vécu sous le talon de cette hydre qui refait ses tentacules dès qu’elle en perd une (les trois pays baltes, la Pologne, l’Ukraine, etc.).

Mais ce qui est incompréhensible, c’est l’incapacité des démocraties de réaliser que la Russie, une fois requinquée par ses exportations de pétrole, gaz et autres métaux, une fois débarrassée, avec l’argent américain, d’une partie de ses cimetières de sous-marins nucléaires et de moult missiles qui rouillaient sans entretien, fait ce qu’elle veut et ne fera rien de ce que l’Occident attend. Sur tous les fronts d’aujourd’hui : Afghanistan, Irak, Liban, Hezbollah, Gaza, Hamas, Soudan, Somalie, la Russie se trouve toujours du côté adverse à l’Occident : en fournissant des armes, en s’opposant aux sanctions contre l’Iran pour arrêter son programme nucléaire militaire, bref, en s’opposant à tout ce qui pourrait atténuer ou faire disparaître les menaces «extrémistes» (pour ne pas dire islamistes, pour ne fâcher personne…). De plus, l’Occident ne réalise pas que le peuple russe est intoxiqué, empoisonné, anesthésié par le discours belliqueux de ses dirigeants tant il veut croire à la renaissance d’une Russie forte. Forte de quoi ? Une économie sans industrie autre que celle des matières premières, une population en perdition dont le nombre pourrait se voir réduit de moitié dans les quarante ans à venir (75 millions au lieu des 150 actuellement, une espérance de vie à la naissance pour les hommes de moins de 60 ans -moins que le Mexique- en raison de causes multiples parmi lesquelles la violence, l’alcoolisme, un système de soins déplorable, etc.). Mais une industrie de l’armement qui fait feu de tout bois et qui vend, sans discernement aucun, tout ce que l’on veut à qui le veut : l’Iran et la Syrie (qui transfèrent les armes au Hezbollah et au Hamas), le Venezuela du clone castriste (qui vient d’apporter son appui à l’invasion russe en Géorgie), des pays d’Afrique qui n’assurent plus la subsistance de leurs populations mais qui s’arment. On en passe et des meilleurs. Mais ce pays où les milliardaires sont légion (à condition de ne pas s’opposer à M. Poutine) n’arrive pas à électrifier des milliers de villages où à assurer à ses habitants une vie normale. Parler de tout cela peut paraître futile. Et on trouve tout de suite des gens d’origine russe pour vous expliquer que vous n’avez rien compris de ce qu’est ce grand pays, européen de surcroît…

Que va-t-il se passer ? L’intégrité territoriale de la Géorgie sera sacrifiée sur l’autel de la realpolitik car l’Europe dépend pour ses besoins énergétiques de la Russie (n’ayant pas voulu suivre le conseil de Ronald Reagan qui, en son temps, avait esquissé ce qui allait se passer). Mais, vous dira-t-on, si on veut réduire la dépendance à la Russie, il n’y pas d’autre possibilité que de s’adresser à l’Iran. C’est déjà fait (Suisse, Italie et même l’Allemagne qui attend son tour). Alors, les sanctions contre l'Iran ? D’un côté les Russes s’y opposent et de l’autre, individuellement, les pays européens n’y trouvent pas leur intérêt. Et voilà l’Europe qui se prépare à changer «un bigle pour un bosco» comme on dit à la Royale : rien d’anormal car l’islamofascisme vert remplace le totalitarisme rouge…

Et vogue la galère… Et comme le disait si bien le Sapeur Camember, «quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limites».


© Michel Poirier pour LibertyVox

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© Michel Poirier pour LibertyVox - Article paru le 20/08/2008 Imprimer cet article
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