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La Batrachomyomachie de la science arabe

Peut-on relativiser l’apport islamique à la «science» sans être cloué au pilori ? Arouet le Jeune en prend le risque.

L’ouvrage de Danielle Jacquart, L’épopée de la science arabe (Découvertes, Gallimard, 2005), publié avec le concours de l’Institut du Monde arabe à l’occasion de l’exposition «l’âge d’or des sciences arabes», est un chef d’œuvre. En 128 pages, Mme Jacquart brasse sept siècles d’histoire dans des territoires qui s’étendent de Séville, en Andalousie, à Samarcande, en Ouzbékistan, du limes nord de l’empire islamique, les Pyrénées, à son limes sud, le Sahel, Gao et Tombouctou, de Tachkent à La Mecque. Elle étudie dans cinq chapitres la constitution d’un empire, les traductions d’ouvrages grecs en arabe et des savoirs innombrables : arithmétique, unités et instruments de mesure, algèbre, médecine, biologie, chimie et alchimie, astronomie, trigonométrie, illustrant ces sciences par des images, qui en attestent, ou sont censés le faire, la réalité. En 128 pages de petit format, cela tient d’un travail d’Hercule ou d’une épopée homérique. Ou bien Mme Jacquart a l’art inné de la synthèse ; ou bien le savoir qu’elle expose est si mince qu’il tient sans difficulté dans aussi peu de pages et de mots. Un cynique ne serait pas loin d’adhérer à ce second terme de l’alternative, quand il constate que la réalité d’une science est attestée par des images pieuses, d’une façon peu scientifique à dire vrai, ou que le style de Mme Jacquart, tient plus, par sa pieuse onctuosité, des hagiographies médiévales que d’une enquête rigoureuse.

Sa thèse consiste à établir un lien étroit, de cause première et efficiente à effet tangible, entre la religion d’Allah d’une part et, d’autre part, la science (id est les sciences positives), comme si cette religion, son livre, son messager et la charia étaient la matrice de la science et même de toute science, et comme si la langue du Coran était la langue scientifique par nature : langue scientifique et non pas la langue ayant servi à diffuser des connaissances. C’est ce qu’exprime la phrase, citée en exergue (page 2 de la couverture), de Saïd el Andalousi : «Les savants ont été les flambeaux des ténèbres, les points indiquant la voie droite, les maîtres des hommes, et l’élite des nations ; ils ont compris ce que le Créateur (comprendre Allah) voulait d’eux et ont connu le but qui leur était assigné». Le traducteur de cette phrase, qui est peut-être Mme Jacquart elle-même, se garde bien de préciser quel mot arabe il ou elle traduit par savants. Il se pourrait que ce fût oulémas, mot qui désigne en arabe les seuls religieux, ceux qui sont allés jusqu’en Chine pour chercher quelque lueur sur Allah, et non pas ceux qui établissent les faits hors de toute référence à une transcendance première. Personne en Europe ne prend pour matrice de la science, que l’on ne qualifie pas «d’européenne» ni «d’aryenne» ni «de latine», etc. (la science est la science ; la qualifier, c’est la disqualifier), l’Ancien Testament, les Evangiles, Constantin, Justinien, etc... Sauf par dérision. Si, à propos de la «science européenne» ou chrétienne, un historien marchait sur les brisées de Mme Jacquart, faisant de Saint Victor, Saint Ambroise, Saint Jérôme, «les flambeaux des ténèbres» et des Livres des Juifs (id est la Bible) la matrice de la connaissance, il serait à jamais discrédité. Pour ce qui est de l’islam, c’est l’inverse qui se produit : ou bien on se prosterne, ou bien on est accusé d’être ignare, mécréant, sous-homme, la lie des nations, etc. et bien entendu : raciste, islamophobe, xénophobe, méprisant l’Autre, arrogant, etc. On se croirait dans une opérette de Francis Lopez.

François Jacob, qui est un grand biologiste et à qui a été décerné un prix Nobel dans les années 1960 pour ses travaux sur l’ADN, a écrit un chef d’œuvre en matière d’histoire des sciences : La Logique du vivant. Etant savant lui-même, il est en mesure de faire une analyse éclairée et sensée des lentes découvertes qui, à compter du XVIIe siècle, ont permis d’aboutir aux travaux sur le code génétique et sur le rôle de protéines dans la transmission de ce code. Mme Jacquart sait le latin et l’arabe, mais elle n’est pas, semble-t-il, ni médecin, ni biologiste. Pourtant elle s’extasie sur les grands progrès qu’a fait faire à l’humanité la science médicale arabe. Pourquoi pas ? Encore faut-il le démontrer. Il est des indicateurs sûrs qui avèrent les progrès de la médecine : c’est l’augmentation de l’espérance moyenne de vie et la croissance de la population. En Europe, cette espérance moyenne a quasiment triplé à partir du XIXe siècle. Antérieurement, elle a stagné pendant des millénaires. Cela signifie que les progrès de la médecine ont été effectifs à compter du XIXe siècle, et que même les pays arabes en ont profité, puisque l’espérance moyenne de vie qui y a crû dans des proportions plus fortes qu’en Europe a entraîné une croissance inouïe de la population. L’Egypte, à fin du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, comptait, selon Champollion, environ sept millions d’habitants. En 1800, trois millénaires plus tard, elle avait perdu près de 60% de sa population d’alors. Alexandrie, avant la conquête arabe et l’islamisation de l’Egypte, avait entre cinq cent mille et un million d’habitants. A l’échelle de la Méditerranée d’alors, c’était, comme l’atteste l’étendue de la nécropole, une mégapole. En 1828, quand Champollion y débarque, c’est un alignement de maisons de terre où quelques milliers de personnes vivent de la pêche. On sait ce qui a fait progresser la médecine : la découverte de molécules chimiques, l’hygiène, la révolution pastorienne, la pénicilline, etc. Pendant deux millénaires, en dépit de Galien et d’Hippocrate, la médecine n’a pas eu d’effet sur la santé publique. Dans les pays régis par l’islam, la grande science médicale arabe ou islamique, celle qui dominerait toutes les autres de mille coudées ou plus, n’a pas fait augmenter l’espérance de vie. Pis, la population a diminué. Cela signifie une seule chose : il n’y a pas eu de science. Sans doute des érudits - et c’est tout à leur honneur : Allah yebarek fikom – ont traduit Galien ou Hippocrate, ajouté des commentaires sensés à d’autres commentaires, tous pleins de bon sens, recommandé l’usage de telle ou telle plante pour soigner telle ou telle maladie, établi des listes de médecins célèbres. Mais publier un annuaire n’est pas faire œuvre de science. Même un commentaire savant ajouté à un texte savant ne fait pas de science : tout juste un savoir livresque dont Molière se gausse, à juste titre, dans ses comédies. Diafoirus père et fils ont beau avoir commenté savamment tous les médecins de l’antiquité pour obtenir le grade de docteur, ce sont des ânes bâtés. Même par rapport à la situation qui prévalait dans les pays d’Orient avant que les conquérants arabes ne les fassent leurs, on peut se demander quel progrès ceux-ci ont fait accomplir à la médecine. Dans l’Egypte pharaonique, les connaissances anatomiques sont avérées par la momification ou même par les trépanations effectuées par Sinouhé ; les médecins d’alors avaient un vrai savoir-faire. Il n’est même pas sûr que les conquérants l’aient préservé.

Le but de l’astronomie en terre d’islam est d’établir un calendrier pour fixer le début et la fin du mois lunaire de ramadan. Dans tous les exemplaires du Missale romanum, dont la publication a été décidée lors du Concile de Trente (1545-63), on trouve des tables savantes permettant d’établir un calendrier universel valable pour tous les siècles et le chiffre de l’épacte, quels que soient l’année et le siècle, grâce auquel est fixée la date de toutes les fêtes mobiles pendant tous les siècles, et bien d’autres savoirs issus de l’astronomie, mais il ne viendrait à l’idée de personne de tenir ces livres de piété, dont la théologie est peut-être digne d’être admirée, pour des œuvres de science : qui le ferait s’exposerait à la risée de tous. Dès qu’il est question d’islam, le rire fait place au sérieux. Les extraits, cités à la fin de cette Epopée, sont de la même farine. En quoi la construction de phares au Xe siècle de notre ère serait-elle une oeuvre de science inédite, sous le prétexte qu’elle a été décrite par un dénommé Al Quhi qui «aspire à se rapprocher d’Allah le Très Haut, à s’attirer la récompense dans l’autre monde et la renommée et les compliments dans ce monde-ci» ? C’est de la bouffonnerie que de tenir cela pour de la science, à moins que la science arabe selon Mme Jacquart ne se ramène à la récitation du Coran.

Tout cela ne mériterait qu’un haussement d’épaules, si les travaux de Mme Jacquart n’avaient pas été cités comme exemplaires par les pétitionnaires qui ont cloué au pilori Sylvain Gouguenheim, l’auteur d’Aristote au Mont Saint-Michel, dont le crime, inexpiable en effet, aurait été de contester l’importance de l’apport islamique à la «science» du haut Moyen Age. L’épopée est, on le sait peut-être, un genre poétique qui consiste à embellir un fait historique, souvent minuscule, comme l’attaque de l’arrière-garde de l’armée de Charlemagne par des montagnards basques, près de Roncevaux, et à broder, à partir de ce fait minuscule, anodin et quasiment insignifiant, non pas au point-de-croix, mais à grands coups d’épée, de taille et d’estoc, l’histoire majuscule d’un peuple, d’une race, d’une religion, d’une nation, etc. Jamais le titre d’un livre n’a été aussi juste que celui de Mme Jacquart. L’épopée de la science arabe, c’est la chanson de geste dont l’origine ou la matrice est double, Mahomet et la Révélation, le Coran et la langue arabe, et qu’a écrite en hexamètres sans mètre et irréguliers (id est en prose) un barde (osera-t-on dire une bardesse ?) aveugle. Il suffit de traiter de la langue arabe, de la science arabe, de la science dans les pays d’islam ou d’Islam, de l’injonction de Mahomet à aller jusqu’en Chine, de l’expansion de l’islam dans le monde, pour que les barrières, qui évitent de sombrer dans le ridicule, sautent comme par miracle. On verse dans la poésie primitive ; il n’y a plus de bornes à la déraison hagiographique, ni à la piété de soumission, ni aux délires épiques. C’est Lyssenko que singe la recherche d’Etat. Faire pousser du blé en plein hiver dans les glaces de Sibérie, se traduit en science CNRS : le Coran fait germer les graines de science qu’Allah y a semées.


© Arouet le Jeune pour LibertyVox

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© Arouet le Jeune pour LibertyVox - Article paru le 01/08/2008 Imprimer cet article
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