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Koufardises

Cinquième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan.

O mon oncle, frère cadet de feu mon père, vous qui m’enseignâtes l’art de la kalachnikov et me mîtes sur la juste voie de l’éradication de l’erreur, je vous appelle par la présente à mon secours. Je vous en supplie : aidez en moi le sang de votre frère hélas décédé, prêtez main forte à votre consanguin, conseillez-moi.

Comme nos ancêtres en décidèrent, nous les vrais croyants, nous avons tout appris aux koufars. Avant nous, ils étaient ignorants, stupides, brutaux, de vrais ânes bâtés ; grâce à nous, ils sont devenus quelque chose. Ils comptaient sur leurs doigts, nos chiffres ont libéré leurs mains ; ils ne savaient pas faire une addition, et encore moins une division, notre zéro leur a prodigué la connaissance et ils ont abandonné leurs abaques ; ils étaient barbares, nous les avons initiés aux mystères de la raison ; ils avaient oublié la science grecque, nous les avons illuminés avec notre Aristote ; ils n’étaient rien, grâce à nous, ils ne sont plus rien, etc. ; j’en passe et des meilleures.

Mon maître, l’ouléma Baba Yaga, rechigne à adhérer aux idées reçues partout. Il s’indigne que les fidèles les répètent, la bonne conscience béate, à tous les vents du monde. Il prend plaisir à aller à rebrousse-poil ou à nager à contre-courant. Ainsi, selon lui, nous les vrais croyants, nous ne serions plus ce que nous sommes de science sûre, comme cela est attesté, avéré, vérifié, répété depuis quatorze siècles, ce qu’il n’est pas possible de discuter, sauf à nier l’évidence. Au lieu d’être les lumières des nations, les phares de la civilisation, les Saint-Georges qui terrassons le dragon de l’ignorance, la meilleure communauté qui soit au monde, comme l’a décrété l’Envoyé d’Allah, nous n’aurions rien apporté à l’humanité. Nous qui étions tout, nous ne serions plus rien. Même le naphte qu’Allah a prodigué en abondance dans la terre d’islam viendrait à manquer, comme si Allah qui a créé le naphte était incapable d’en créer d’autre ; même les habitants du Monomotapa, qui ne valent pas plus que les blattes, ne nous devraient rien, ni le zéro, ni les chiffres, ni Aristote, ni Platon, ni la grammaire, ni Galien, ni la médecine, ni l’astronomie, ni la physique, ni l’algèbre, ni la traction hippomobile, ni la foi, ni la charia, ni la Vérité vraie et de toute éternité, ni la matraque, ni l’amiral, ni le papier, ni l’écriture, ni le dessin, ni qoret el qadam, ni le thermomètre, ni le soleil, ni la lune, ni les quartiers de lune, ni le calendrier, etc. etc. etc.

Voilà ce que notre maître, auprès de qui je m’initie aux ténèbres de la koufardise, a enseigné : non pas lui-même, bien sûr, de sa propre bouche, car il est prudent, mais en faisant parler en ses lieu et place un docteur de la Mosquée du Sud-Est, qui a prononcé, à son invitation, une conférence dans la salle culturelle de la mosquée de Cantabrique. Il y avait foule pour écouter ce docteur, et surtout des fidèles à la barbe fournie et au regard enfiévré.

Entendant cela, le grand satrape est sorti de ses gonds, comme une porte battue par le khamsin, son sang porté à ébullition par l’indignation, prenant soin d’invectiver le conférencier, assez balourd à dire vrai, et non l’ouléma, le soupçonnant de porter atteinte à la Sainte Vérité et de vouloir semer en Cantabrique les mauvaises graines de l’erreur, l’accusant de faire de l’histoire fiction, d’appeler à la croisade, de préparer le grand choc des civilisations, le suspectant de racisme, de xénophobie et d’islamophobie, s’indignant que de tels propos puissent être tenus dans l’enceinte d’une Mosquée, qui est un lieu sacré dans ce pays koufar qu’est le Monomotapa.

Son intervention a laissé le conférencier coi, mais il a attisé les braises de la foule. Je n’ai pas eu le temps de prendre la parole pour rendre hommage à mon maître Baba Yaga. Quelqu’un a crié « à mort » ; toute la salle a repris en chœur « mort à l’Amérique, aux Juifs et à l’infidèle ». Le petit satrape qui hait l’ouléma Baba Yaga a hurlé « mort à l’ouléma qui diffuse l’impiété ». Soudain, une voix a hurlé : « alerte, une bombe va exploser ». Ce fut le sauve qui peut ; l’ouléma et son conférencier ont profité de la panique pour s’éclipser par les coulisses et échapper ainsi au lynchage. La police est arrivée, les pompiers aussi, qui ont pointé leurs lances à incendie sur les barbus : en un instant, l’eau froide a refroidi les cervelles, de sorte que l’émeute en gestation s’est transformée en monôme, les barbus défilant dans les rues pour condamner le racisme et la xénophobie. Ils ont promis de régler le cas du conférencier. Ils allaient rameuter la presse, le show biz, la télévision, les associations, les canaux de l’indignation officielle.

O mon oncle, éclairez-moi, que faut-il penser ? Est-ce que la réécriture de l’histoire est acceptable ? Est-ce que les koufars en ont le droit ? Allons-nous rester les bras croisés, quand nous entendons que nos ancêtres sont tenus pour des riens ?

© Qahir Ezzalam pour LibertyVox


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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 30/04/2008 Imprimer cet article
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