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L’asservissement ou quand l’Europe sera esclave

Loin de se libérer en développant des alternatives au Gaz et au pétrole, l’Europe crée les conditions de son propre asservissement. Michel Poirier en examine les conséquences géopolitiques.

Pour des raisons difficiles à cerner, mais qui se rattachent toujours à l’angélisme américain exacerbé par le souhait de l’Administration Bush de laisser sa marque dans la pacification et la «démocratisation» du Proche-Orient, le monde entier, et surtout l’Europe, assistent au forcing visant la création d’un état palestinien. A supposer que cela soit possible, après les quelques années nécessaires pour que cet état sorte de ses limbes, les Etats-Unis se trouveront devant un Iran nucléaire et une Europe asservie. Cassandre ?

L’Administration Reagan avait averti l’Europe qu’elle allait se trouver devant un chantage permanent de la part de la Russie si elle lui accordait la place de premier fournisseur pour ses approvisionnements en gaz et pétrole. «L’Histoire nous apprend que prendre nos désirs pour des réalités et rechercher naïvement la conciliation avec nos adversaires n’est que folie. Cette attitude reviendrait à trahir notre passé et à dilapider notre liberté» disait-il au cours de son discours sur «L’Empire du Mal» en 1983.

25 ans après, la Russie occupe la place de premier fournisseur de gaz de l’Europe avec un total qui représente le quart de ses besoins, mais plus de la moitié de ses importations. Les crises à répétition entre l’Ukraine et la Russie ont montré la capacité de chantage de cette nouvelle démocratie avec laquelle l’Europe s’est acoquinée. Encore que, ces crises sont de très courte durée. En effet, la capacité de la Russie de stocker le gaz qu’elle ne livre pas ne dépassant pas l’équivalent de trois ou quatre jours de production normale, elle est obligée de reprendre ses livraisons car autrement ses installations en pâtiraient ! Mais ce à quoi l’Europe se prépare, ce sont des crises de longue durée à partir du moment où les principaux gazoducs l’alimentant ne passeront plus par l’Ukraine. Le pays en pointe pour arriver à ce premier asservissement, c’est l’Allemagne, dont 45 % des besoins sont fournis par la Russie, qui construit avec elle le «gazoduc de la dépendance» sous la houlette de Gazprom, bras séculier de la Russie pour la domination des marchés de l’énergie. Le président du conseil de surveillance de Gazprom n’est autre que l’ancien chancelier Gérard Schröder, l’ami de Monsieur Poutine… Il est utile de rappeler que l’excédent commercial de la Russie avec l’Europe dépassait en 2006, avant la flambée des prix des produits énergétiques, les 50 milliards d’euros !


Provenance de la consommation européenne. Données 2005, selon J. Percebois, CREDEN - Montpellier


Mais si les besoins annuels en gaz de l’Europe étaient de 220 milliards de m3, ils seront de 530 milliards de m3 en 2020 et, probablement, de plus de 650 milliards de m3 en 2030.

La boulimie énergétique de l’Europe, dont les besoins dans 20 ou 30 ans devront être couverts à plus de 70% par des importations, nonobstant la contribution du gaz brûlé à l’augmentation de l’effet de serre, impose au continent de se trouver de nouveaux fournisseurs. La Russie ne semble pas disposer des investissements nécessaires, pour maintenir sa part de marché actuelle, évalués par la Commission Européenne à 735 milliards de $ d’ici 2030. Ceci sera le facteur limitant la contribution de la Russie aux besoins de l’Europe à moins de 30% du total en 2030. Mais entre temps, vu sa position de fournisseur préférentiel, la Russie obtient via Gazprom une rente financière à nulle autre pareille. En effet, avec le prix actuel du gaz à 230$/1.000m3, la rente de Gazprom est d’environ 168$/1.000m3 ! L’Europe a donné à la Russie, non seulement les clés de sa dépendance énergétique, mais aussi la possibilité de créer ex nihilo la première capitalisation mondiale pour une société. Il est instructif de regarder en parallèle l’évolution de Gazprom, en moins de cinq ans, par rapport au mastodonte Microsoft qui était la première capitalisation mondiale depuis de longues années :



Et voilà l’Europe, qui n’a pas fait sienne la prophétie de Ronald Reagan, se lancer corps et âme dans une autre aventure beaucoup plus risquée. Curieusement, le pays précurseur est la Suisse, suivie de près par l’Italie.

La Suisse produit sur son territoire (nucléaire et hydraulique) environ 35% de ses besoins brutes d’énergie (Source : Office Fédéral d’Energie Suisse). Le gaz ne représente que moins de 10% et pourtant, ce pays vient d’annoncer la conclusion d’un contrat de 20 ans de fourniture de gaz par l’Iran, via un gazoduc qui n’existe pas encore mais pour la construction duquel l’Italie est déjà en lice. Pourquoi diable la Suisse s’offre-t-elle à l’Iran ? L’Iran des mollahs, l’Iran dont plus de 25% de la population est analphabète, l’Iran dont le taux de chômage (car économie contrôlée par l’état) dépassait 30 % en 2003 et qui, selon l’indicateur du développement humain (IDH), est au 101ème rang mondial… La raison majeure du contrat est constituée par la décision des mollahs de fournir le gaz à un prix dérisoire, de l’ordre de 10% du prix payé pour le gaz russe… Ce que l’Iran cherche, par delà le besoin d’exploiter ses réserves (deuxièmes plus importantes du monde), c’est de prendre pied sur le continent européen, en suivant à peu près la politique de la Russie et de Gazprom. Pour cela ils ont besoin d’un côté de têtes de pont et, d’un autre, d’un gazoduc pour livrer le gaz en plein centre de l’Europe.

Certes, acheter du gaz à des prix dérisoires est une bonne affaire pour un pays comme la Suisse qui est un des fournisseurs principaux de l’Iran pour des machines outils à double utilisation, civile et militaire. D’ici à voir son ministre des affaires étrangères, Madame Calmy-Rey, attifée d’un voile traditionnel pour signer le contrat avec un Mahmoud Ahmedinejad rigolard, cela peut paraître en deçà de la dignité d’un pays européen. Encore que …




Encore que, la Suisse est en très bonne compagnie. Deux pays la suivent (ou la précèdent), il s’agit de la France et de l’Italie.

Tout d’abord la France. Par son «champion» pétrole-gaz (Total) notre pays est l’un des premiers opérateurs en Iran. On sait (Iran Resist – 10.10.2007) que cette société produit environ 380.000 barils par jour, soit 16% de la production totale du pays. Nonobstant les rodomontades de notre président quant à sa décision de dissuader ceux qui voudraient investir en Iran (vu sa position sur la «bombe» iranienne), Total dispose maintenant d’un accord d’actionnaires avec la NIOC (National Iranian Oil Company) pour l’exploitation de South Pars 11 d’une capacité de 8 Millions de tonnes de gaz liquide au démarrage.

Ensuite l’Italie. Le régime des mollahs vient de passer un incroyable accord avec la compagnie gazière italienne Edison, à l’issue duquel cette compagnie s’est adjugée 147 milliards de mètres cubes de gaz pour un tarif presque nul. Edison a acheté 147 milliards de mètres cubes de gaz pour environ 30 millions d’euros, soit moins de 0,5$ les 1.000m3, à comparer avec les 230$ du prix du gaz russe. De prime abord, l’affaire paraît déraisonnable et louche, mais les mollahs ont à y gagner plus qu’on ne le croit. Quant à la Suisse, elle réalise qu’elle a payé trop cher et que les mollahs l’ont utilisée pour montrer leur sérieux…

Et le patron d’ENI (champion italien de la collaboration pétrolière avec les mollahs) de dire «l’Iran est l’Eldorado du marché mondial du gaz !» (Paolo Scaroni). Si l’on ajoute le gaz exploité par les Italiens à celui de Total, l’Iran est en train de devenir l’un des principaux fournisseurs de gaz de l’Europe. Un des problèmes à résoudre, la construction de gazoducs.

Deux projets sont prêts, les financements assurés, l’un va de l’Iran jusqu’en Ukraine pour disposer du réseau de distribution en Europe, le deuxième traverse la Turquie (point de passage obligé pour l'évacuation du pétrole et du gaz en provenance de l'Asie Centrale, la Mer Caspienne, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et l’Iran) et remonte l’Italie pour aboutir au centre de l’Europe.
Les financements ? Tout le monde se presse pour en tirer bénéfice. La chose se rapproche de la formule «prête-moi ta montre, je te dirai l’heure» mais, si Gazprom a réussi, pourquoi d’autres n’auraient-ils pas la même chance ?



Les compagnies européennes opérant en Iran espèrent remplacer le gaz russe par le gaz iranien et ce pour deux raisons : le gaz iranien est presque gratuit et, en réduisant la part de la Russie dans le marché européen, ces compagnies vont diminuer les bénéfices du Gazprom qui réalise 60% de son chiffre d’affaires en Europe. Les compagnies européennes cherchent donc à éliminer un concurrent qui s’est montré peu commode sur le marché mondial du pétrole et du gaz, car vecteur de la volonté russe de redevenir un des maîtres du monde. On pourrait remarquer que cela ressemble au mode opératoire du sapeur Camembert : il creuse un deuxième trou pour y mettre la terre extraite du premier. Ou aller de Scylla en Charybde …

Les mollahs sont disposés à vendre leur gaz «pour rien» (sauf des commissions occultes) car, entre autres, ce qu’ils obtiennent de l’Europe, c’est une sorte d’assurance de «non agression». En même temps ils deviennent grand acteur géopolitique de la scène internationale. Et comme l’Europe, en voie d’islamisation, figure parmi les premières cibles de conquête des mollahs, le jeu vaut la chandelle, d’autant plus que dès qu’il deviendra un fournisseur important de l’Europe, celle-ci perdra tout moyen de faire pression sur lui. De plus, dans la même perspective, l’Europe ne pourra qu’accentuer sa pression sur les Etats-Unis ou sur Israël pour qu’ils n’envisagent même pas d’arrêter la marche de l’Iran vers la bombe. Quant aux pays arabes, pendant presque 50 années, leurs soucis au sujet d'un Proche-Orient nucléaire, ont porté sur Israël. Ils acceptaient mal qu'Israël soit la seule puissance de la région créditée d’une capacité nucléaire, qui plus est, avec l’assentiment tacite des Etats-Unis. Mais ils savaient parfaitement qu’Israël, qui n’a jamais explicitement reconnu avoir des armes nucléaires, ne les utiliserait qu’en dernier recours. C'est pourquoi l'Egypte et la Syrie ont attaqué Israël, sans grand risque, pendant la guerre de Yom Kippour en octobre 1973. Aujourd'hui le jeu nucléaire dans la région a changé. Quand le secrétaire général de la ligue arabe, Amr Moussa, réclame «un Moyen-Orient exempt d’armes nucléaires», ce n’est pas tant Israël qui est principalement visé, mais l’Iran, car ils savent que ce dernier pourrait réellement utiliser les armes nucléaires s'il les obtient. Et, dès lors, une attaque nucléaire sur l'Israël engloutirait la région entière. De plus ils sont shiites tandis que tous les pays arabes sont peuplés majoritairement de sunnites …

Devenir un acteur géopolitique de premier plan constitue non seulement une ambition pour les mollahs, mais devient une réalité en ce moment même. La presse (sauf celle de France, toujours bien intentionnée à l’égard de ce pays et toujours «pour ce qui est contre et contre ce qui est pour») nous apprend que la tragédie affreuse du Darfour et l’aide de Khartoum aux rebelles du Tchad ont finalement convaincu les fournisseurs d'armes (la Russie, la Chine et la Libye) d’arrêter la fourniture de matériel militaire à l'armée du Soudan, forte de 120.000 hommes. Pékin, vu ce qui se passe au Tibet et la proximité des Jeux Olympiques, a besoin de se refaire une nouvelle virginité, la Russie ne fait plus confiance aux intégristes de Khartoum, islamistes de première main, et la Libye s’est vue contrer par la France pour le support qu’elle accorde aux rebelles voulant renverser le président du Tchad, Idriss Debby. Tout naturellement, entre frères de la même religion, on vient de signer le 8 mars des accords de collaboration militaire entre l’Iran et le Soudan.

Pendant des années, Téhéran avait bâti des coopérations militaires avec Khartoum car son intérêt géopolitique est remarquable : une longue côte sur la Mer Rouge, une petite distance jusqu’au golfe Persique, un pays musulman disposant de frontières avec 8 pays d’Afrique (dont l’Egypte …), juste en face de l'Arabie Saoudite. Et si l’on ajoute les ressources pétrolières du Soudan et le Nil blanc, source d'eau essentielle pour l’Egypte, on voit qu’il s’agit d’un joyau stratégique qui vient tomber finalement dans l’escarcelle fondamentaliste de l'Iran. Dont les mollahs regardent avec confiance l’avenir car, ils auront la bombe, ils contrôleront une partie (en attendant mieux) des approvisionnements énergétiques de l’Europe et disposeront des têtes de ponts nécessaires et en Afrique et en Europe où l’islamisation continue en marche forcée.

Voilà que l’on prépare l’asservissement de l’Europe et que rien ne semble pouvoir s’y opposer : pour des raisons incompréhensibles l’Europe ne veut pas suivre la voie française (années 70) du nucléaire. Les intérêts particuliers des États membres et les affinités personnelles de leurs dirigeants, particulièrement Gerhard Schröder et Romano Prodi, avec Vladimir Poutine ont eu raison d’une hypothétique politique européenne de l’énergie. Le continent a préféré mettre sa tête, en alternance, soit sur le billot russe soit sur l’iranien. Et ce qui est curieux, c’est qu’il se lance avec enthousiasme vers le deuxième, sans vouloir observer, au moins, que la différence fondamentale entre l’un et l’autre, est la différence entre des individus dotés de rationalité et d’autres dont l’appartenance à une religion fossilisée ne les pourvoit que très modestement.

Et pendant ce temps, un spectre hante le monde, le Pape et George Bush, Tony Blair et Nicolas Sarkozy, l’Europe entière et trois quarts de la planète veulent, coûte que coûte, créer l’état palestinien. Pour que l’Iran ait une frontière, via Gaza, et avec l’Egypte et avec Israël. C’est le cadeau que le monde libre, héritier des Lumières, veut faire au juif des Etats, Israël, pour son soixantième anniversaire.

© Michel Poirier pour LibertyVox

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© Michel Poirier pour LibertyVox - Article paru le 05/04/2008 Imprimer cet article
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