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L’oublié d’Outreau

Ludovic Lefebvre, à la faveur de la sortie de son livre «L’oublié d’Outreau», témoigne sur LibertyVox d’une autre affaire, dans la même ville, dont il fut la victime.

Pas prévu dans le scénario.

Qui n'a pas entendu parler de l'affaire de la «Tour du Renard» dans cette petite ville du Pas-de-Calais collée à celle du port de Boulogne-sur-Mer : Outreau ?

Dans ce tapage judiciaire, médiatique, politique, il y eut des gens accusés à tort de se réunir en réseau pour se livrer à des actes de viols et de barbarie sur des enfants.

Pas de chance pour moi, j'étais de la même ville et j'avais déposé plainte pour viols en réunion, subis à partir de l'âge de quinze ans, contre le docteur Q, défendu par maître P-D, ainsi que sa complice d'épouse. Hormis un chauffeur de taxi dont je fus le client pendant une trentaine d'années et dont je pris la défense contre ces accusations, je suis totalement étranger à cette «Affaire d’Outreau» qui ne devrait me concerner en rien. Seulement, ma plainte ne cessa d'être pervertie par cette histoire à rebond, ce feuilleton judiciaire qui fut notre quotidien télévisuel pendant des années. Ils ont rendu la justice en dépit du bon sens pour ces malheureux, mais ce n'était pas assez. Pour des raisons mercantiles, d'audience, de politique locale et nationale, j'eus le droit, non à une erreur judiciaire, mais à une véritable réécriture des faits et autres malversations. La justice rendue «au nom du Peuple Français» protégea sciemment un médecin pédophile... il me semble pourtant que le peuple français n'aime pas du tout les actes d'abus sexuels sur ses enfants et veut faire appliquer la loi contre ce crime!

Cette plainte que j'avais déposée à vingt sept ans était en «attente» depuis déjà trois ans. A vrai dire, je n'y pensais guère. J'étais bibliothécaire sur Paris. En plus, j'écrivais et montais des pièces de théâtre où je me moquais des bobos, bien qu'ils n'avaient pas encore cette appellation d'origine contrôlée, pour le plaisir de les voir rire trop fort pour que ce soit naturel, réprimer de la colère, voire rire jaune lorsqu'ils venaient du treizième arrondissement.

J'avais l'espoir un peu vain de vivre un jour des lettres, les soirs, j'allais lire des poésies et des nouvelles de ma composition dans les bars à thème pour améliorer le quotidien et en tirer un peu de gloriole. Quand il restait un peu de temps libre, j'allais courir le jupon. Le temps présent m'absorbait tant, qu'il n'y avait plus de place pour le futur et le passé et c'était très bien ainsi.

Certes, j'avais été victime d'un fou et de son épouse, mais j'avais délégué cette charge à la justice afin de ne rien faire qui puisse entraver une vie qui avait été suffisamment gâchée. Seul un thérapeute recevait mes états d'âme, mes doutes, m'aidait à remonter la pente... Une vie bien huilée en somme, faite d'amis, de lectures, d'écriture, de sport, qu'il m'aurait fallu avoir la sagesse de préserver, mais voilà, je venais encore une fois de tomber amoureux ! J'ai tout quitté pour rejoindre ma belle dans le Pas-de-Calais : la troupe que j'avais constituée, les femmes, les amis, le travail, le logement etc. Comment le regretter ? Elle était prof de lettres et de danse, un esprit et un corps me convenant on ne peut mieux donc, des cheveux bruns bouclés, de grands yeux dorés et une multitude d'autres trésors que je ne veux vous conter. C'était l'occasion de se rapprocher des vieux fantômes, d'être plus proche de la procédure et de ses obligations, de profiter du chômage de masse dans cette région pour reprendre des études sans se sentir coupable, de commencer la journée par un long footing sur les plages de la côte d'Opale. L'argent n'était plus au rendez-vous, mais il y avait l'amour, la santé, le retour au pays.

Rapidement l'instruction tourna à mon avantage, les expertises révélèrent une absence de mythomanie. En me cramponnant à la plus stricte vérité, je déjouais les pièges grossiers de l'avocat de la défense. La confrontation fut un début de réparation, il fut retrouvé un jeune homme ayant vécu les mêmes horreurs par le même individu. Pendant que ce médecin s'enferrait dans les mensonges, tuait trois personnes, ivre et en excès de vitesse à bord de son bolide, insultait les juges, ma vie s'organisait autour de la pensée stoïcienne, de la culture. Les diplômes plus valorisants et les mentions vinrent me redonner un peu d'une estime qui avait été perdue dans l'humiliation. Cette femme, tout aussi passionnée que je l'étais, me proposa de nous unir, de faire des enfants, de recommencer une vie et, un soir, nous nous fiançâmes de façon «païenne» pour le plaisir de conserver ce moment rien que pour nous.

Un matin avant d'aller en cours, pendant que je dégustais un crème dans un bar, je lus dans la Voix du Nord qu'un cercle de notables, soupçonnés d'actes pédophiles, venaient d'être arrêtés dans la ville voisine, celle de mon enfance et de mes malheurs : Outreau. Parmi ces derniers, il y avait un chauffeur de taxi que je connais depuis une trentaine d'années. Si les années de thérapies, les centaines d'ouvrages de psychologie, une expérience personnelle de ce vécu m'ont appris une seule chose, c'est de savoir reconnaître un pervers égocentrique, de ne pas avoir peur de le voir plutôt comme le commun de la vox populi qui ne se rend compte qu'après... soi-disant ! Ce taxi était innocent malgré ce que disait la presse et je pris sa défense en sachant ce qu'il pouvait m'en coûter dans le procès à venir, juste parce que c'était juste.

La suite, les médias vous en ont abreuvé pendant deux ans, donc vous la connaissez. Par contre, ce que vous ne savez pas, c'est que ma procédure fut gelée encore cinq ans, ma fiancée, usée, partit, mes amis se mirent à me fuir et cette instruction prit un virage à 180 degrés à mon désavantage naturellement : deux histoire de viols dans la même petite ville, il y en avait une de trop !

Il me fut inventé un beau-père fratricide, alcoolique et incarcéré (rien que ça !), ce jeune homme retrouvé fut d'un coup, d'après eux, un complice d'un stratagème que j'aurais monté, la date du dépôt de plainte fut changée pour qu'elle devienne prescriptible. Chirac refusa, dans son honnêteté légendaire, de bafouer l'indépendance de la justice lorsque je le sollicitais... une semaine après, il amnistiait Guy Drut. Une nouvelle plainte ordonnée par Perben fut «égarée» en courrier interne entre le tribunal de Thionville et celui de Boulogne-sur-Mer, les pièces que j'amenais au fil des semaines en complément également, il faut croire qu'il y a un facteur particulièrement maladroit. Les avocats, dont les ténors du barreau que vous voyez plusieurs fois l'an sur votre petit écran, furent tous embarrassés, pas un n'accepta de m'aider.

Idem pour les journalistes à la compassion choisie et particulièrement ceux qui étaient intervenus dans l'affaire d'Outreau. Aubenas, la journaliste au grand coeur et aux grandes chemises, avec son air à la Brel, me tutoyait, j'étais son ami, elle allait faire un article dans Libé, elle ne pouvait laisser passer cela. L'article, elle le ferait la semaine prochaine, dit-elle pendant quatre mois, y compris la veille de sa démission. Elle avait, en fait, signé pour un film et fait un livre, les deux en rapport avec l'histoire d'Outreau et je n'étais pas dans le scénario puisque maintenant tout le monde était innocent, il ne devait plus y avoir de pédophiles, juste des accusés à tort. C'est que chez les gauchistes, quand on a un nouveau Dreyfus face à l'état réactionnaire, on ne le lâche pas comme cela et là, il y en avait une brochette dépassant la dizaine. Un éventuel prix à Cannes vaut bien le sacrifice de la réalité sur la fiction. Les soi-disant notables, qui ne le furent jamais, se transformèrent de démons en anges en un tour de presse. Les mêmes acteurs furent conservés, mais avec toujours une volonté d'améliorer le réel. Ainsi les nouveaux anges, rmistes pour la majorité, se muèrent en étudiants, c'est plus «classe» que toxico et fille mère et je fus spolié du procès que j’attendais depuis onze longues années pour les besoins du médiatico-politico-judiciaire.

J'ai aujourd'hui trente-huit ans et en onze ans de procédure, avec un passif qui m'obligea à tout endurer en silence, y compris l'insurmontable. J'ai appris à ne jamais renoncer, j'ai trouvé un instinct de survie, un moral assez peu banal et surtout le goût de me battre pour ce qui est juste et important d'où, entre autre, ma si longue présence sur LibertyVox.

Alors malgré la pudeur, la honte que vous sachiez, que la France entière sache, j'ai décidé de faire un livre pour le plaisir de leur casser les pieds, dans l'espoir que justice me soit rendue un jour, mais aussi parce que si j'avais abandonné l'idée de lutter avec tout ce que la justice, les politiques, les médias et ce couple de pervers m'ont fait, je me serais écroulé. J'ai connu les gouffres de la toxicomanie, de l'alcoolisme, de la dépression à une époque devenue lointaine et jamais plus jamais, je ne me mettrai en situation de revivre cela un jour ! Et puis de quoi puis-je encore avoir peur ?


© Ludovic Lefebvre pour LibertyVox

Auteur, metteur en scène, vient de publier l’Oublié d’Outreau aux éditions Tatamis. Déjà disponible sur le site de l'éditeur: http://www.tatamis.fr/ ou en librairie dès le 7 février.
Le blog de l’auteur : http://outreau-ludo.blogspot.com/

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© Ludovic Lefebvre pour LibertyVox - Article paru le 26/01/2008 Imprimer cet article
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