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Blocages

Rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan

Ô mon oncle, frère cadet de feu mon père, quand vous m’ordonnâtes de préparer un doctorat en science humaine et que vous m’inscrivîtes d’office à la Mosquée de Cantabrique, la plus éloignée de la Capitale du Monomotapa, je crus que vous vouliez m’humilier. Honte à moi, j’étais près de vous vouer aux gémonies. Les lumières de la capitale, les fresques, les musées, les ors des palais, les lieux de plaisir et autres douceurs, m’attiraient plus que l’air pur des montagnes. J’étais candide, mais mes yeux se sont ouverts. Votre sagesse éclairée m’a initié à l’art de manipuler les hommes.

La Mosquée est bloquée. Quelques talibans ont entassé des tables et des chaises aux entrées et ils se sont barricadés à l’intérieur. Le Cheikh et son majlis restent cois. Les cours ne peuvent pas avoir lieu, faute de salles de remplacement. Les étudiants s’en désolent. Les satrapes, eux, se frottent les mains, car ils vont bénéficier de deux ou trois mois (ou plus) de congés payés, d’autant de mois ou d’années de congé que de mois ou d’années de blocage. A eux, la belle vie, les randonnées au soleil, les parties de cartes, la cueillette des cèpes et des châtaignes dans les sous-bois.

Voici comment on en est arrivé là.

Il y a une semaine, le grand satrape a convoqué le majlis des talibans ou AG, comme il faut dire dans la langue du Monomotapa. Les talibans ne sont pas venus en nombre, à peine 1 sur 10. La Mosquée compte 12438 fidèles ; ils étaient moins de mille à se presser au soleil, devant le grand escalier. Un vieux doctorant, qui est spécialiste de chiffres, m’a assuré que, dans la foule qui se pressait là, il y avait plus de hittistes ou de trafiquants de drogue, etc. que de talibans et que ceux-ci n’étaient pas plus de 300. Le grand satrape, au porte-voix, a demandé à la foule son avis ; il a compté les mains levées ; il y en avait plus que de mains non levées ; le blocage était voté. En un instant, la démocratie avait triomphé. J’ai jugé cela merveilleux et digne des exploits accomplis par notre Prophète bien aimé (qu’Allah le glorifie !).

Le blocage peut durer trois mois, un an, éternellement.

Pour moi, les mains levées, l’AG, le vote, le décompte, la démocratie, etc., c’est quelque chose d’efficace qui tient de la magie, tant ça va vite, mais c’est une langue qui m’est aussi étrangère que le chinois. J’ai dû m’en faire expliquer les mystères par des doctorants plus âgés et sages. Je vous traduis leur réponse en quelques mots simples. Une bonne femme, qui prétendait exercer les fonctions de ministre, a publié une fatwa. Etant femme, la chose lui était interdite. C’est ce qui a provoqué l’ire du grand satrape, qui ne badine pas avec le dogme : « loi scélérate, loi scélérate, loi mille fois scélérate », s’est-il indigné à s’en étouffer : « la fatwa de cette moukère viole la Loi, la seule, la vraie, celle qui a été révélée par Allah, dont moi, grand satrape, je suis le gardien attitré ». Et, reprenant son souffle, d’une voix inspirée, il a annoncé que la démocratie allait annuler la fatwa.

Tous les satrapes croient dans la démocratie. Je ne sais s’ils sont sincères ou fourbes. En tout cas, ils semblent sincères. Au Qoranistan, nous tenons la démocratie pour l’invention de Chitan. Je me demande parfois si nous n’avons pas tort et s’il ne serait pas dans l’intérêt de notre Qoranistan que Sa Majesté (qu’Allah le glorifie) substitue à notre vieille tyrannie à bout de souffle cette démocratie, toute jeune et dynamique. Au Qoranistan, les fouets font taire les mécontents. Au Monomotapa, c’est la démocratie qui impose le silence. Si les fouets ne suffisent pas, on sort les baïonnettes, les mitrailleuses, les canons, les sabres coupeurs de têtes ; on recourt à la torture ou à l’égorgement public, etc. Mais cette verroterie puante jette l’opprobre sur notre pays. Avec la démocratie des satrapes, il n’est pas besoin de fouets. Les peuples consentent d’eux-mêmes, sans qu’ils y soient contraints, à leur propre servitude ! Deux ou trois AG, et les satrapes se chargent de remettre les rétifs ou les récalcitrants sur la juste voie. El hamdou li Allah, longue vie à la démocratie !

Ô mon oncle, l’illuminateur des peuples, qu’Allah vous glorifie, vous, vos neuf épouses, vos soixante-quinze concubines et vos milliers de marmots.

© Qahir Ezzalam pour LibertyVox

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© Qahir Ezzalam pour LibertyVox - Article paru le 12/11/2007 Imprimer cet article
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