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De la véritable universalité française

A quoi mesure t-on “l’universalité française” ? Les conclusions de Jean-Gérard Lapacherie pourraient bien nous surprendre...

Il est un discours obligé et convenu, dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies. La France serait porteuse de valeurs dans lesquelles tous les hommes, où qu’ils vivent, se reconnaissent et qu’ils feraient volontiers leurs, s’ils en avaient le pouvoir : les droits de l’homme, l’égalité des citoyens en droits, l’égalité dignité des hommes et des femmes. La France serait ou voudrait être ou aurait été l’institutrice des nations.

La fable est belle ; des Français y croient volontiers ; on aimerait y croire aussi : si non è vero, è ben trovato. Au début, il y a eu Rivarol, ce Piémontais, qui a écrit, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, un bel et émouvant discours sur l’universalité de la langue française. Le problème est que, du temps de Rivarol, le français était parlé par moins de la moitié des 25 ou 26 millions d’habitants du royaume de France : comment une langue aussi peu répandue aurait-elle pu être universelle ? Aujourd’hui, le français est parlé par 140 millions de personnes environ - peut-être 200 millions au maximum. A peine 3% de la population mondiale parlent le français, qui compte moins de locuteurs que le portugais, l’hindi ou le swahili, dont personne ne prétend, ni n’a jamais prétendu, qu’ils sont universels.

L’universalité supposée de la France est une réalité de discours, qu’aucun fait n’établit, ni n’avère. Malgré cela, il se dit volontiers, en France surtout, qu’en 1789, la France aurait enseigné aux hommes qu’ils avaient des droits naturels et imprescriptibles. Pourtant, en Angleterre, au début du XVIIe siècle, un souverain avait reconnu le bien fondé d’une Petition of Rights. Les anciennes colonies anglaises d’Amérique, bien avant 1789, avaient reconnu aux Américains des droits inaliénables et proclamé l’égalité en droits des citoyens. Les droits qui ont été reconnus « naturels et imprescriptibles » en 1789, à savoir la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression, étaient inscrits depuis longtemps dans les coutumiers de l’Ancien Régime. Le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863) étudie, dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), les libertés anciennes du Dauphiné. Il écrit page 321, tome 1 : « l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (à savoir la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…) ».

Il est un moyen plus sûr que l’auto-célébration, qui n’est rien d’autre que la méthode Coué, pour évaluer en quoi consiste l’universalité française : c’est la langue ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, les mots spécifiquement français, fabriqués par les Français et en usage dans le monde entier. Il est des mots français qui ont été empruntés par la plupart des langues du monde : ce sont bureaucratie et terrorisme.

Bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Vincent de Gournay (1712-1759), comme le confirme Grimm dans sa Correspondance littéraire : « Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie » et, joyau de lucidité : « le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant ». Le mot est relevé pour la première fois dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), avec un sens restreint et affaibli par rapport au sens qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une « forme de gouvernement », ni « le véritable esprit des lois en France », mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le « pouvoir des chefs et commis de bureau », c’est-à-dire des subordonnés. Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les Académiciens atténuent la portée de ce phénomène, comme l’atteste cette remarque de la sixième édition, 1832-35 : « ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration » ou cette autre définition (huitième édition, 1932-35) : « il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration ». Ces définitions affaiblies sont à des années lumières de la « forme de gouvernement » qu’est, selon Gournay, la bureaucratie. A l’opposé des Académiciens, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend la conception de Gournay : « néologisme très peu correct (sans doute, parce qu’il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises ». A cette conception politique, il oppose la définition affaiblie du Dictionnaire de l’Académie française : « influence abusive des commis dans l’administration ».

Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : aussi bien dans les langues romanes (italien, espagnol, portugais) que dans les langues germaniques (néerlandais, allemand, anglais). Il est aussi en usage en russe et en turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement répandu. Alors que les Académiciens réduisent la bureaucratie à un phénomène de petits sous-chefs de bureau et de leurs subordonnés, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, la déplacent hors de France. La bureaucratie serait propre à la Russie éternelle : « Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle » (Mauriac, 1959), alors qu’il y avait en Russie du XVIIe au XIXe siècle sans doute moins de fonctionnaires qu’en France ; elle serait propre à l’Allemagne (« la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique », Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, où le mot n’était pas en usage (« et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois. Ces machines avaient l’avantage d’employer l’homme comme force régulière, la vie, moins ses caprices, ses inégalités », Michelet, 1846). Le seul écrivain qui fasse de la bureaucratie une spécificité de la France, le pays qui l’a inventée, est Péguy : « les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle » (1913). En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le « pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire » ; c’est aussi le « corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier » ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, le « corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante ».

Le mot bureaucrate est un peu plus tardif que bureaucratie. Il est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. Bureaucratie est antérieur à la Révolution, mais il est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de « homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux », précisant que ce mot « ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part ».

Ce que la France révolutionnaire a exporté partout dans le monde, ce ne sont pas les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, après 1794, le terrorisme. Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 pour désigner un mode de gouvernement dans lequel la police, l’armée, la justice, l’Etat sont utilisés, non pas pour défendre les citoyens, mais pour les forcer à adhérer à une politique contraire à leurs intérêts. C’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, « système de la terreur, pendant la Révolution française ». De même un « terroriste » ne pose pas de bombe, il est un « partisan » ou un « agent du système de la terreur ». Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Du français, ce mot est passé dans les langues romanes (espagnol, italien, portugais), dans les langues germaniques (anglais, allemand), en russe et en turc. Il est aussi universellement répandu que bureaucratie.

La France a exporté deux formes de gouvernement : la bureaucratie et le terrorisme. La première forme est l’œuvre de fonctionnaires et assimilés, la seconde se répand par la terreur. Elles se sont confondues en 1794. De France, elles ont été exportées en Russie soviétique, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Corée, dans les pays d’Afrique, en Allemagne nazie, etc. Telle est la véritable universalité française. Peut-on en être fier ?


Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox

Source image ci-dessus: "Bureaucratie" : http://www.sevensheaven.nl/imagedetails/illustraties/gestyleerd/bureaucrazy02/

Source image à la Une: "Le Labyrinthe de Notre-Dame d'Amiens" : http://www.u-picardie.fr/~patrick/Cathedrale/Interieur/nef/Labyrinthe.html

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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 23/04/2007 Imprimer cet article
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