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Néantitude

Pas une semaine sans une “perle” “pondue” par notre Ségolène nationale! Schlomoh Brodowicz entreprend un voyage au pays du néant absolu. Personnes sujettes au vertige s’abstenir !

"Du haut de cette muraille, trente millions d’électeurs me contemplent"

«Ne faites pas attention à ce que l’on dit de vous, mesurez-le en centimètres» disait Andy Warhol. Et il est vrai qu’à cet égard, la Muraille de Chine a de quoi faire monter l’adrénaline de ceux qui par «être» entendent «paraître». Et on imagine sans contorsions mentales outrancières que notre aspirante nationale à la magistrature suprême, tel Bonaparte devant les pyramides, n’allait pas laisser passer l’occasion de pérenniser le moment.

Et on ne se trompe pas: sitôt juchée sur ce haut vestige de l’Empire du Milieu et investie de l’esprit qui anima toujours ceux dont les mots ont infléchi l’Histoire, Madame Royal y est allée de sa faconde. «Qui va sur la Grande Muraille conquiert la bravitude». On ne sait pas trop ce que cela veut dire mais on apprend au moins qu’il suffit désormais d’un billet d’avion pour devenir un conquérant. Reste que pour une personne dont la vocation est censément de faire passer un message, ce genre de sortie possède autant de relief que le plat pays de Jacques Brel.

«Bravitude» ? Les écoliers, dont jadis le destin était entre les mains de Madame Royal, se disent que s’il leur prenait l’envie de glisser un mot pareil dans une rédaction, on leur souderait un bonnet d’âne à la colle néoprène, pour barbarisme aggravé. Oui mais pour paraphraser Staline: «les écoliers, combien de bulletins de vote?».

L’homme de la rue ouvre son dictionnaire, dont le mot est désespérément absent. Mais son indéfectible civisme lui dicte qu’une femme qui possède un passé de ministre de l’«Éducation scolaire» doit savoir de quoi elle parle, comme d’habitude du reste. Mais Ségolène Royal sait ce que «prendre ses responsabilités» veut dire. On s’inquiétait, il est vrai. Devant un parterre d’étudiants chinois francophones, elle explique le néologisme de «bravitude» –à la place duquel «bravoure» n’aurait certes pas démérité– en disant qu’elle n’a «pas fait d’erreur de français» et que «c'est l'expression de la densité de ma pensée». On ne se doutait pas qu’une quelconque densité y fût pour quelque chose, mais si c’est celle de la pensée de Madame Royal, le mercure n’a plus qu’à bien se tenir.

Jean-Louis Bianco, son co-directeur de campagne, croit bon de préciser: c’est «la plénitude de la bravoure. Ce n’est pas un lapsus, c’est de la création». Si j’ai donc bien suivi, on conquiert la plénitude de la bravoure en arpentant la Muraille de Chine. En d’autres termes, la Butte Montmartre, c’est déjà un peu la bravoure, mais pour la plénitude c’est un peu plus haut. Quant au sommet de l’Everest, c’est probablement quelque chose comme la bravitudité, ou le bravitudisme. (Soit dit en passant, j’imagine que pour ce qui est de la bravoure et de sa plénitude, certains médaillés de la Résistance doivent trouver le bouillon saumâtre...). Et comme le terme de «créativité» est un peu blafard pour qualifier cette témérité qui ne se déjuge pas, on parle de «création». Si la teneur de cette terminologie préfigure la recette de Madame Royal pour «créer» des emplois, notre industrie est dans le bon couloir. Mais tout de même, qu’est-ce qu’il faut pas faire pour s’assurer un retour d’ascenseur !

Pour l’ineffable Jack Lang, «conseiller spécial» de Ségolène Royal –on l’avait presque deviné– il s’agit d’un «beau mot» qu’il "regrette de n’avoir pas fait". Alors qu’il se rassure. Des beaux mots, il en a faits. Comme lorsqu’à la suite des insultes lancées par le groupe Nique ta mère aux forces de l’ordre, il avait réagi en citant Paul Éluard: «Je choisis la liberté». Vraiment «space» le conseiller.

Parlons vrai: le néologisme n’est pas un péché en soi. Des écrivains, et pas des moindres, en ont pavé la langue française. Mais ces mots là étaient issus d’un besoin de signifier que la langue ne semblait pas pouvoir assouvir et qui n’avait pas grand-chose à voir avec un agenda politique. Ainsi lorsque Rimbaud inventa le désormais célèbre «abracadabrantesque», pour les besoins d’un poème, il était loin de se douter que son inspiration serait un jour pérennisée par un président de la République tentant de sauver sa tête.

La Royal n’en est pas demeurée là pour les bons mots. À la Cité Interdite, elle récidive: «Un coup d'œil vaut parfois mieux que des centaines de commentaires». C’est donc vrai qu’un voyage est plus édifiant qu’un dépliant touristique ! Notre digne candidate a quand même sauvé l’honneur. Enfin presque. «Rien de grand ne se fait sans passion et donc tout ce qui se fait de grand se fait avec passion», a-t-elle déclaré pendant sa visite d’un centre de recherche et développement de France Télécom à Pékin. C’est beau ! Sauf que c’est une paraphrase de… Hegel.

Mais la messe n’était pas dite et Ségolène avait probablement gardé quelque chose d’authentiquement pénétrant en réserve. Alors s’adressant à des étudiants, elle a affirmé souhaiter «incarner un changement politique profond». Voilà une profession de foi bien inédite que j’invite son «auteure» à faire breveter avant de se la faire piquer. Mais peut-être l’est-elle déjà… brevetée. Je m’aventure même à imaginer que si le fauteuil n’était pas déjà occupé par Giscard d’Estaing, Ségolène Royal aurait voulu «regarder la France au fond des yeux». Mais à propos de fauteuil justement, sachez que le pire est peut-être à venir. Car Edouard Balladur, que le néologisme de Madame Royal a tout émoustillé, lui entrevoit un possible «destin» à… l’Académie Française ! Il est vrai que depuis Giscard, on est en droit de s’attendre à tout, mais moi qui croyais que cette confrérie réunissait des écrivains à la plume attestée et non des voyageurs de commerce…

Ceci dit, si un tel événement est envisageable, alors c’est l’occasion pour les plus fieffés agnostiques de croire à la résurrection des morts. Car nul doute que le jour où Ségolène Royal fera son entrée chez les Immortels, le secrétaire perpétuel de l’Académie française sera l’auteur d’un autre néologisme, tout aussi immortel. J’ai nommé Alfred Jarry dont le «Merdre» n’est, lui, pas encore enterré et dont le personnage Ubu caractérisera à merveille cette joyeuse circonstance.

Reste qu’une question se pose et cette fois-ci c’est bien sérieux. S’agit-il bien d’une personne élue par un parti qui se réclame de Jaurès, de Blum, et de Mendès France ou d’un personnage hybride, d’un cocktail exotique fait de vacuité politique issu de rancunes recuites, arrosé de punch médiatique? Est-ce bien à ces mains que la France doit seulement envisager de confier ses rênes pendant cinq années ?
La France va t-elle donner raison à Philippe Bouvard lorsqu’il affirme que «la démocratie c’est la moitié des cons plus un» ?

C’est quand même Pierre Dac que je paraphraserai en dernier: «Un candidat est cuit lorsque ses mots ne sont pas crus».


Schlomoh Brodowicz pour LibertyVox


Pierre Dac et Francis Blanche.

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© Schlomoh Brodowicz pour LibertyVox - Article paru le 12/01/2007 Imprimer cet article
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