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Télés Mille Collines

Les images et les mots peuvent tuer autant que les armes. Jean-Gérard Lapacherie dénonce une manipulation haineuse commise par l’équipe de Laurent Ruquier sur France2 le mois dernier.

Jeudi 21 septembre, à France 2, vers 7 heures et demie du soir, sur le plateau de l’émission de Ruquier, il a été traité de «la délinquance dans le 93». Un chroniqueur a filmé avec son mobile un décor de maternité. La première séquence montre un bébé qui, pour être identifié, porte comme tous les bébés nés en France, un bracelet au poignet. Sur les images, s’incruste en grosses lettres le prénom LAURA. La seconde séquence se passe dans le même décor: même plan, même lit à barreaux, même mobile, sans doute le même bébé. Le même bracelet entoure ses deux poignets liés: ce n’est plus une marque d’identification, ce sont des menottes. Sur l’image, s’incruste en grosses lettres le prénom ABDEL. Le public présent sur le plateau a applaudi vigoureusement ce film par lequel France 2 entend illustrer le principe fondateur de «l’égalité des citoyens devant la loi».

Ces images, même si elles semblent réalistes, au sens où elles représenteraient, comme dans un reportage vérité, une réalité prise sur le vif, sont une mise en scène grossière. De toute évidence, elles sont fausses. Dans aucune maternité de France, les bébés ne sont menottés, qu’ils se nomment Abdel ou Mamadou ou Mehmet ou Oussama. En France, il n’y a jamais eu de lieu, il n’y a actuellement aucun lieu, il n’y aura pas de lieu, où les bébés, nés de parents maghrébins, musulmans, arabes, noirs, etc. sont, à peine sortis du ventre de leur mère, condamnés à faire de longs séjours (injustes, évidemment) en prison. Le message poursuit un objectif: noircir la France pour justifier la «lutte», le «combat», la «guerre civile» contre la France et les Français. Car, un pays qui enchaîne les nouveau-nés est indigne de survivre.

Cette tentative de désinformation n’est pas nouvelle. Au XXe siècle, se sont succédé des manipulations du même type: utilisation de techniques nouvelles et d’avant-garde, diffusion de messages frustes et haineux dans les mass media (moyens de communication de masse: radio, télévision), images ou propos désignant un ennemi et visant à le noircir, messages savants condensant les thèses élaborées par des docteurs en sciences sociales ou des idéologues, falsification de la réalité. Au Rwanda, pendant deux ou trois ans, de 1991 à 1994, ont été diffusés par la radio et télévision dite des «Mille Collines», des messages frustes, haineux, faux et mensongers, visant à noircir les Tutsis. Le Rwanda est un pays rural. La radio, technique moderne, y touche des millions d’individus. On sait ce qu’il est advenu: massacre de centaines de milliers de Tutsis et de dizaines de milliers de Hutus. Dans le journal qu’il a rédigé de 1933 à 1941 (traduit sous le titre Mes Soldats de papier, Le Seuil, 2000), Victor Klemperer analyse les formes, toutes modernes et d’avant-garde, qu’a prises, à partir de 1933, la propagande des socialistes nationaux au pouvoir.

«À noter, écrit-il, le rôle de la radio! Pas comme d’autres acquis techniques: nouveaux contenus, nouvelle philosophie. Mais: nouveau style. Refoulement de l’écrit. Oratoire, oral. Primitif, à un degré plus élevé!». Hitler et ses sbires, dont l’objectif était de faire communier les Allemands dans la haine de la France, des juifs, de la démocratie, ont opté pour un style nouveau et résolument moderne: ils rejettent l’écrit, ils le refoulent, ils y préfèrent l’oratoire. Martelés, les discours de haine pénètrent dans les subconscients, s’y insinuent, s’y pétrifient, poussant les Allemands dans le néant. Les socialistes nationaux ont utilisé les mêmes formes que France 2: technique nouvelle (les uns la radio, les autres la vidéo); diffusion de messages par les moyens de communication de masse; messages frustes; falsification de la réalité; rejet de l’analyse et de l’argumentation; pas de débat contradictoire prévu; même volonté de noircir une population (les uns les Juifs, les autres les Français).

Ce que l’on retrouve dans les trois exemples cités ci-dessus, c’est d’abord une technique nouvelle et éminemment moderne mise au service d’une propagande haïssable: dans l’Allemagne nazie et au Rwanda, la radio; sur France 2, la fonction vidéo des téléphones mobiles. Les jeunes sont friands de vidéo. C’est avec leur mobile qu’ils filment des agressions gratuites, des ratonnades racistes ou des viols en bande. La fonction vidéo de ces mobiles met l’image fruste ou le message simplifié à la portée de tous, comme la radio, technique moderne dans les années 1930, donnait une forme d’avant-garde à des messages anciens.

Ce qui caractérise cette propagande, c’est qu’elle s’adresse aux masses. Les images filmées par un mobile sont en théorie destinées à un usage privé. France 2 en a fait un usage public. Le bébé enchaîné a été montré à une heure de grande écoute. Des millions de téléspectateurs l’ont vu. De même, des millions d’individus entendaient les messages haineux dans l’Allemagne nazie et au Rwanda.

Le troisième trait est l’appel à l’émotion. Le message diffusé sur France 2 est purement visuel. Il ne comprend pas une seule phrase dans laquelle aurait pu être ébauchée une analyse raisonnée ou exposés des arguments. Les seuls mots qu’il contient sont les deux prénoms écrits en grosses lettres. Dans l’Allemagne nazie et au Rwanda, les messages étaient tout autant primitifs, comme l’écrit Victor Klemperer: ils se réduisaient à des éructations ou à de l’oratoire.

Le message de France 2 s’apparente dans ses formes à ces messages subliminaux de la publicité, que la déontologie, même sommaire, interdit en théorie à la télévision. Il semble que France 2, chaîne publique, se soit affranchie de toute déontologie. Il en allait de même des messages du Rwanda et de l’Allemagne nazie. Le sens, tout en allusions et en non-dits ou en évidences martelées et en doxas ou en ce qui va de soi, est destiné à s’imprimer comme les messages subliminaux dans les subconscients, au plus profond des êtres, là où les émotions, les fantasmes, les pulsions tiennent lieu d’analyse et où la connaissance de la réalité et le sentiment raisonné ou argumenté que l’on peut en avoir sont bannis.

Ce qui rapproche les formes de ces propagandes différentes, c’est que le sens y est un condensé de prises de position politiques et idéologiques, élaborées et diffusées par des docteurs de l’université, et que, dans le cas du film de France 2, on peut résumer ainsi: la France est un pays d’apartheid ethnique, de ségrégation raciale, de discrimination religieuse. En Allemagne, les Juifs étaient la cible d’une même stigmatisation; au Rwanda, c’était les Tutsis. Ce que France 2 a montré le 21 septembre, c’est ce que répètent depuis trente ans ou plus les illuminés de l’intervention révolutionnaire, les gauchistes sociologues, les journalistes de la presse à un sou.

Jeudi 21 septembre, France 2 a sans doute franchi une limite. Cette chaîne, qui n’a de publique que le nom, mériterait d’être baptisée, à l’instar de la radio et télévision du Rwanda, «Télé Mille Collines».


Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox

Laurent Ruquier

Source image: http://www.onatoutessaye.com/IMG/arton1334.jpg

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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 25/10/2006 Imprimer cet article
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