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La capitulation ?

Les élites françaises ont-elles déjà capitulé face à l'islamisme? C’est la question que pose Paul Landau au regard des 17 ans écoulés entre l'affaire Rushdie et l'affaire Redeker, dans ce premier article sur LibertyVox.

Moins de vingt ans séparent l'affaire Redeker de l'affaire Rushdie. Dans les deux cas, un homme seul a été jeté en pâture et frappé par une "fatwa de mort", pour avoir exprimé des idées iconoclastes sur l'islam. On mesure, en comparant les réactions aujourd'hui et il y a 17 ans et le sort réservé aux deux hommes, comment a évolué la situation morale et politique de l'Occident.

L'affaire Rushdie, on s'en souvient, avait commencé par des manifestations et des démarches politique, menées par les associations musulmanes du Royaume-Uni, visant à faire interdire le livre de Rushdie, Les versets sataniques. Mais c'est lorsque l'ayatollah Khomeiny s'empara de l'affaire, en lançant sa fatwa contre Rushdie, qu'il lui donna un retentissement international. Gilles Kepel a analysé la portée immense de l'acte politico-juridique par lequel Khomeiny a condamné Rushdie, en étendant le champ d'application de sa fatwa au monde entier:

"Par son coup d'éclat, Khomeiny faisait de la terre entière sa juridiction: non seulement il s'imposait symboliquement aux chi'ites comme aux sunnites, dépassant le territoire du seul Iran, mais il jugeait de son ressort les populations émigrées en Europe, les intégrant du même coup dans le "domaine de l'islam". Ce double bouleversement eut des conséquences majeures dans les rapports de force au sein du monde musulman et dans les perceptions réciproques entre celui-ci et l'Occident (1)".

Menacé, pourchassé, Rushdie est devenu le symbole de l'intellectuel et de l'homme de plume victime de l'obscurantisme et de l'intolérance. Depuis lors, les fatwas de mort se sont multipliées, l'islam politique a poursuivi ses menées conquérantes et la révolution Khomeinyste a fait école dans le monde entier, depuis le Hezbollah libanais jusqu'au Hamas palestinien.

Mais c'est en Europe que l'islamisme a marqué le plus de points, tant politiquement que symboliquement, comme le faisait remarquer Kepel dans son livre Jihad. À cet égard, nous vivons toujours les conséquences de l'affaire Rushdie et de la fatwa de l'ayatollah Khomeiny. En étendant le "dar al-islam" - le domaine de l'islam - à la terre toute entière, et notamment à l'Europe, ce dernier a bouleversé la situation juridique et politique des Musulmans d'Europe.

Aussi lucide soit-elle, l'analyse de Kepel néglige pourtant un aspect important, en se focalisant presque exclusivement sur le rôle de Khomeiny. En effet, bien avant lui, d'autres théoriciens de l'islamisme avaient pressenti que l'avenir de l'islam se jouerait en Occident, et principalement en Europe. C'est le cas de Saïd Ramadan, dirigeant des Frères musulmans et fondateur de l'Internationale islamiste des Frères, qu'il a implantée en Europe.

C'est aussi le cas d'un dirigeant islamiste charismatique et mal connu en Occident, le cheikh Youssouf Qaradawi. Proche des Frères musulmans - qui l'ont un moment pressenti pour être leur dirigeant - ce prédicateur d'origine égyptienne est installé au Qatar, d'où il anime une émission très regardée sur Al-Jazira, "La charia et la vie". Il s'est rendu célèbre en autorisant par ses fatwas les attentats-suicides commis contre des civils en Israël, y compris par des femmes kamikazes.

Considéré parfois à tort comme un "islamiste modéré", Qaradawi est notamment l'organisateur de la collecte du Hamas en Europe, par un réseau d'associations implantées sur le continent européen, et en France notamment (le CBSP) et le fondateur du CEFR (Conseil européen de la Fatwa et de la Recherche), instance juridico-politique qui tente de transformer les populations musulmanes installées sur le sol européen en cheval de Troie de l'islamisme.

Or, c'est ce même Qaradawi qui est l'instigateur de l'affaire Redeker. Dans une émission diffusée sur Al-Jazira au mois de septembre, il a en effet dénoncé les récents propos du Pape sur l'islam, et a condamné dans la foulée plusieurs journaux occidentaux, coupables à ses yeux d'avoir publié des articles hostiles à l'islam. Parmi ceux-ci figurait Le Figaro, incriminé en raison de la tribune de Robert Redeker, auquel Qaradawi reprochait d'avoir comparé le Prophète à un «bandit de grand chemin». (2)

"Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre?", s'interrogeait le philosophe dans son article. La réponse qui lui a été donnée est éloquente à plusieurs égards. Les réactions en France témoignent de l'état de dhimmitude avancé dans lequel se trouvent aujourd'hui la société française et ses élites. Loin de prendre la défense du professeur menacé de mort, le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien, a ainsi estimé que Redeker avait "manqué à son devoir de réserve" en critiquant l'islam, tandis que plusieurs élèves du lycée de Toulouse dans lequel celui-ci enseignait ont justifié implicitement la fatwa dont leur professeur était victime, en déclarant aux journalistes qu'il avait "été trop loin".

D'autres faits récents témoignent de cette situation de dhimmitude des élites françaises, que l'affaire Redeker vient subitement de révéler au grand jour. On en donnera un seul exemple, qui concerne le monde de l'édition. Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans Hassan al-Banna, et figure emblématique de la mouvance islamiste en Europe, est aujourd'hui privé de visa d'entrée aux Etats-Unis, en raison de son activité militante et des contributions qu'il a faites au CBSP, organe de collecte du Hamas en Europe, inscrit par les Etats-Unis sur la liste des organismes qui financent le terrorisme.

Mais Ramadan, tout comme Qaradawi, reste persona grata en France. Mieux, il y est considéré comme un intellectuel important, et les portes des grands médias lui sont ouvertes. Jusqu'à présent, cet auteur prolixe publiait chez des maisons d'édition spécialisées musulmanes, comme les éditions Tawhid de Lyon (qui éditent les grands noms de l'islamisme, de Qotb à Qaradawi). On se souvient de l'affaire de la cassette antisémite du prédicateur Hassan Iquioussen, qui avait fait quelques remous : elle est diffusée par les éditions Tawhid.

Mais Ramadan a désormais un éditeur parisien, non musulman, qui appartient au landernau de l'édition française : les éditions de l'Archipel. Celles-ci avaient déjà publié un livre d'entretiens avec Ramadan, en 2005. Elles récidivent aujourd'hui en publiant sa biographie du Prophète Mahomet. Loin d'être anecdotique, cela illustre l'évolution des élites intellectuelles françaises face à la vague montante de l'islamisme.

D'un côté, un intellectuel islamiste, au sourire séducteur, qui publie une biographie du prophète chez un grand éditeur parisien. De l'autre côté, un professeur de philosophie de province, qui est menacé de mort pour avoir parlé librement de ce même prophète. Entre la raison occidentale vacillante et la foi musulmane conquérante, entre le philosophe rationaliste et le prédicateur islamiste, entre Redeker et Ramadan, une certaine élite française a déjà fait son choix.

Paul Landau pour LibertyVox

Paul Landau est journaliste et chercheur. Il a publié Le Sabre et le Coran, Tariq Ramadan et les Frères musulmans à la conquête de l'Europe, (éditions du Rocher 2005).*

Notes
1. G. Kepel, Jihad, p.298, Gallimard 2003.
2. Voir Gulf Times, "Qaradawi urges boycott of the Vatican", 26 septembre 2006.


Le maire de Londres et Qaradawi

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© Paul Landau pour LibertyVox - Article paru le 01/10/2006 Imprimer cet article
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