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L’imposture Grass

Suite à la révélation du passé de Günter Grass dans la Waffen SS, Jean-Gérard Lapacherie dénonce cette longue imposture intellectuelle et le silence de l'intelligentsia.

Depuis plus d’un demi-siècle, l’écrivain allemand Günter Grass est, disent les critiques et les journaleux, la «grande figure intellectuelle» de l’Allemagne. Figure intellectuelle, qu’elle soit petite ou grande, ça ne veut rien dire. Cela n’empêche les journalistes de répéter cette formule. S’ils avaient observé ou scruté la vraie figure de Grass, à savoir ce visage fermé de brute moustachue imbue d’elle-même, ils n’y auraient pas vu la moindre lueur qui pût justifier le qualificatif de figure intellectuelle.

Grass serait la conscience de l’Allemagne: la mauvaise conscience, devrait-on dire, toujours près d’imputer à crime, de soupçonner, de suspecter, d’accuser, toujours ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de l’ancienne RDA et l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route loyal, moral, progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout en Europe et dans le monde occidental, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l’ont pas lu, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement dans les universités et autres lieux savantasses sur la marche du monde ou sur l’arche de l’onde ou sur la morale de l’engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu’ils portent, futile ou sérieux, et même s’ils sont un tissu de sottises, sont commentés avec la ferveur des fidèles qui buvaient les prédictions d’une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’Académie suédoise, «pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire».

«Dépeint le visage oublié de l’histoire»: ces Académiciens ignoraient qu’ils faisaient de l’ironie, involontaire bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l’histoire a un visage et que ce visage était tombé dans l’oubli. Pour Grass, en tout cas, pendant un demi-siècle, l’histoire a toujours eu le même visage, celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie, exhibée en sautoir comme les décorations d’un maréchal soviétique. Involontaire, l’ironie confine à la bouffonnerie et, quand elle émane d’Académiciens sérieux et graves, elle fait éclater à posteriori leur stupide imposture. Car Grass, le Tartuffe, vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les Waffen SS: engagement qu’il a caché avec soin. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, depuis qu’elle lui a attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci: «après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946», etc.

Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire dans la défense antiaérienne. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS: «Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait». Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans cette armée d’élite politico-militaire, qui était chargée de défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n’aura pas à répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura l’en préserve.

Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de jeunesse, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass n’avait pas été, dès qu’il a écrit ses premiers livres (Le Tambour, 1959), un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d’Etat de première classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes Leçons de Droiture, de Courage, d’Engagement, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes tout en s’exonérant pieusement de toute repentance publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de la RDA et son mépris vis-à-vis de «l’impérialisme américain». La bonne conscience, il s’en engraissait; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester passifs entre 1933 et 1945 et de s’être accrochés, pour ne pas mourir de honte, à la RFA démocratique.

Le comique de l’affaire est le silence étourdissant des intellos et des thuriféraires de Grass. Panique dans les rangs, on ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas celle qui dépasse d’habitude. Les grands organes culturels restent cois. S’ils grattent un peu trop sous les prises de position pro-palestiniennes et anti-israéliennes, ils craignent de découvrir la Bête immonde. Les Professeurs de Vertu préfèrent fermer les yeux. Pétrifiés, ils ont perdu la voix d’avoir porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés. Seraient-ils de vulgaires collabos, eux aussi, ces compagnons de route d’un compagnon de route des nazis? Il y a plus. Sur Europe 1, les journalistes ont annoncé la nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne s’y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui – si clean, comme on dit en anglais – a-t-il pu cacher autant de saletés? Ces journalistes ignorent la loi de l’après-guerre. Le progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (ce fut sa principale utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du passé sale n’a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis. C’est l’engagement dans l’Armée du Bien. C’est le combat de la Vertu contre le Mal (toujours de droite, évidemment). La grande lessiveuse a bien fonctionné. Les communistes s’y sont lavé l’âme pour avoir le droit de revêtir les oripeaux de la résistance. Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous ont été blanchis dans la grande lessiveuse du progressisme. Grass est sans doute un imposteur, mais il a le mérite de révéler la nature de l’intelligentsia.

Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox

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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 16/08/2006 Imprimer cet article
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