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Les nouveaux penseurs de l'islam

Arouet le Jeune, nouveau venu au sein de notre rédaction, taille en pièces dans cette brillante analyse, Rachid Benzine et les “nouveaux penseurs” de l’islam.

Les nouveaux penseurs de l’islam ont beau avancer au mélange, 50% de cacahouètes, 50% d’essence, ils ne vont pas loin.

Il y a quelques années, le dénommé Etienne se répandait dans les studios de télévision pour vaticiner à la manière d’une pythonisse illuminée. Il prédisait que les portes de l’ijtihad allaient s’ouvrir (ça fait quatorze siècles qu’elles sont fermées) et que c’est en France que cela se ferait, pas au Maroc, encore moins en Arabie, pays mosquée. L’oracle annonçait la prochaine venue des «nouveaux penseurs de l’islam». Bien entendu, seuls les gogos ont cru le mage. Les habiles, les personnes éclairées, ceux qui n’ignorent rien de la marche du monde, savent que, pendant des années, Etienne s’est abreuvé aux mamelles d’un marxisme léninisme maoïsme de pacotille, annonçant déjà, il y a une trentaine d’années, qu’au XXIe siècle, le monde entier serait communiste, que l’Internationale serait le genre humain et qu’il suffisait de faire table rase du passé pour que les dominés dominent les dominants. Les dernières prédictions sont de la même eau que les premières. Comme chacun a pu constater que le communisme n’a même pas franchi la barre de l’an 2000, chacun peut constater que les nouveaux penseurs de l’islam ressemblent furieusement aux anciens penseurs de l’islam, dans la mesure où ni les premiers, ni les seconds ne sont capables d’élaborer la moindre pensée. Le constat est aisé à faire, car les nouveaux penseurs sont arrivés, non pas comme le Beaujolais, au jour dit et à l’heure prévue, mais avec un peu de retard. On peut les lire sur oumma.com, en particulier le plus brillant, le plus génial, le plus nouveau, le plus révolutionnaire, le plus rebelle, le plus anticonformiste, le plus persifleur, le plus insolent, le plus briseur d’idoles, etc. d’entre eux : Rachid Benzine.

Analysons ce que pense ce nouveau penseur dans «Lire le Coran autrement». L’article est en deux parties, comme les feuilletons télé. Pour que les lecteurs comprennent la démonstration qui suit, ils doivent savoir que, à partir de la fin des années 1950, sont apparues dans les universités d’Occident de nouvelles méthodes d’analyse des textes et des discours, que l’on a nommées, suivant les cas, nouvelle sémantique, nouvelle herméneutique, nouvelle rhétorique, nouvelle linguistique, nouvelle sémiotique, etc. En moins de vingt ans, ces nouvelles montagnes méthodologiques qui promettaient monts et merveilles ont accouché d’une toute petite souris, minuscule et insignifiante, qui n’a rien apporté de nouveau, sinon un jargon prétendument savant.

Voici les thèses de Benzine.

1. Le Coran est un acte de communication. La théorie de la communication est à la fois positiviste et matérialiste. Elle a été élaborée dans les années 1920 par les ingénieurs américains du téléphone sous la forme d’un schéma, qui a une utilité immédiate et pratique : il faut que les lignes, connexions et centraux soient clairement montés pour que se fassent les communications téléphoniques. Ainsi, les deux réalités que sont le canal et le code sont essentielles dans cette communication à distance: le canal, ce sont les fils qui transportent au loin le message; le code, c’est ce qui transforme l’air mis en vibration par les organes de la parole en impulsions électriques qui sont transportées par le fil à la vitesse de la lumière et qui, pour qu’elles soient reçues, sont recodées ou décodées, au niveau du récepteur, en ondes sonores, transmises à l’oreille de celui qui écoute. Ce qui caractérise ce schéma, c’est que les deux «pôles» - émetteur et récepteur, termes techniques du téléphone – sont interchangeables: tout récepteur devient émetteur, et vice versa, et toute communication implique un feed-back ou retour. Une communication sans retour est tout ce que l’on voudra, une injonction, une intimation, un ordre, ce qu’est le Coran, mais pas une communication. C’est dans les années 1960 que Roman Jakobson, linguiste structuraliste et formaliste s’inscrivant dans la pensée positiviste du XIXe siècle, a plaqué ce modèle, sans examen véritable, sur les discours et les textes littéraires. C’était l’époque où triomphaient les structures (l’homme est mort, seules comptent les structures) et la matérialité des textes. Dans une première partie, Benzine désigne Allah comme l’émetteur du message (Allah transformé en combiné téléphonique, c’est osé !) et Mahomet comme le récepteur: jamais l’inverse, comme la communication pourtant l’exige. Il n’est pas précisé par quel canal (fils électriques ?) se fait la communication à distance, ni même quel code assure la transformation des ondes sonores qui sortent de la bouche d’Allah en langue arabe. Dans une deuxième partie, ce sont les croyants qui sont les récepteurs, et non le seul Mahomet du premier schéma, mais ils ne sont pas les émetteurs. De fait, appliquer la théorie de la communication au Coran, c’est faire de ce texte une réalité matérielle et positiviste, laquelle, comme toute réalité de ce type, est dépouillée de tout caractère sacré ou divin. Dans ce cas, rien n’empêche que le Coran soit corrigé, modifié, réécrit.

2. Benzine affirme aussi que le Coran est un acte. Les habiles savent à quelle théorie, là encore matérialiste, il se réfère: celle des actes de langage que résume le titre «Quand dire, c’est faire» qu’Austin a donné à l’ouvrage dans lequel il expose sa théorie. La pragmatique consiste à poser, comme Aristote d’ailleurs, que parler, c’est agir. Dans toutes les langues du monde, il existe des verbes qui, quand ils sont énoncés, sont en eux-mêmes des actes: ainsi promettre, jurer, souhaiter, déclarer (dans «je déclare la séance ouverte» par exemple). Il existe aussi des formes particulières qui expriment l’ordre: l’impératif, l’infinitif négatif («ne pas fumer») ou des noms comme défense («défense d’entrer»). Il est assez pertinent d’analyser le Coran comme une succession d’actes de langage ou de paroles en acte, dans la mesure où les phrases du texte sont, pour une grande partie d’entre elles, à l’impératif, du type «tuez le infidèles partout où vous les trouverez», et où la modalité la plus fréquente est l’injonction: faîtes ceci, ne faîtes pas cela. La théorie des actes de parole, appliquée au Coran est juste. Mais il n’y a là-dedans aucune pensée nouvelle, ni aucune pensée. Celui qui pense est Austin: Benzine répète. Compte tenu du fait que le passage à l’acte est courant chez les musulmans, la réduction du texte coranique à une théorie pragmatique du langage est, sans aucun doute, la meilleure manière de faire apparaître les intolérables incitations au meurtre dont le texte est parsemé. Si Benzine avait voulu démolir ce texte, il ne s’y serait pas pris autrement. Autrement dit, le Coran contient bien des paroles en acte, mais il n’est pas, sauf à tordre le sens des mots, de la communication. La démonstration de Benzine est fondée sur des postulats : 1 Le Coran est révélé, 2 Dans le Coran, c’est Allah qui s’exprime. De fait, si Benzine faisait preuve d’un véritable esprit critique, sans lequel il n’existe pas de pensée, il ne plaquerait sur le texte coranique une théorie qui n’a aucune validité ou qui y est totalement étrangère, mais il mettrait au jour, pour les examiner, éventuellement pour les critiquer, ces postulats ou présupposés. S’il avait une pensée, il n’aurait pas singé les linguistes qui versent dans le structuralisme stupide depuis 60 ans ou plus, ce qui est à la portée du premier venu, mais il aurait examiné ce qu’il postule comme vrai par essence et que, grâce à une théorie inepte, il soustrait à tout examen.

3. Le texte coranique forme un tout. «Le texte coranique n’est pas considéré (par les penseurs habituels) dans sa totalité, en tant que système de relations internes. Il est pris comme une suite d’unités isolées de la totalité», écrit-il. Cette théorie nous vient des Romantiques allemands qui écrivaient dans la revue Athenaeum (fin XVIIIe, début XIXe s). Elle postule que toute œuvre définie comme un tout possède une cohérence interne et qu’elle se présente comme un système dont le sens est produit par les relations qui unissent les diverses unités du système (en l’occurrence les versets). Elle est inapplicable au Coran. D’abord, parce qu’il a fallu 22 ans pour que le texte soit constitué (cette durée d’ailleurs n’est pas un argument solide pour démontrer la nature divine du texte); ensuite, parce que ce texte est plein de versets contradictoires – le sens d’un verset x – verset de Médine - est situé à l’opposé exact d’un verset y – verset de La Mecque – ce qui a conduit les théologiens à avancer la théorie de l’abrogation pour lire le Coran: quand deux versets se contredisent, le plus récent abroge le plus ancien. Postuler de la cohérence dans ce qui n’en a pas est une erreur épistémologique, sauf à introduire, par des contorsions comiques, une cohérence à un sixième ou septième niveau, là où le texte est occulté, comme s’il n’existait plus. Cette théorie postule que chaque partie est homologue au tout ou que le tout (l’ensemble, la totalité, le sens de l’œuvre) se trouve enfermé dans chacune des parties ou unités qui le composent. C’est parce que cette propriété existe que l’on peut entrer dans l’œuvre et en constituer une herméneutique: d’où le nom «cercle herméneutique» que Schleiermacher a donné à cette interprétation. Autrement dit, tout verset contiendrait le sens total de l’œuvre. C’est justement ce que refuse Benzine, à juste titre d’ailleurs, et ce que confirme une lecture du Coran. Autrement dit, Benzine applique au Coran une théorie qui nie la nature même du Coran.

4. Benzine affirme aussi que le texte coranique est polyphonique ou, comme tout texte littéraire, polysémique, susceptible de recevoir plusieurs interprétations, toutes autant légitimes les unes que les autres, même si elles sont contradictoires. Cette théorie est formulée par un courant philosophique matérialiste en diable que l’on nomme la déconstruction (Heidegger, Adorno, Derrida, Barthes, etc.) et qui est fondé sur cette variété de relativisme qu’est le «relativisme généralisé» que l’on résume par «tout se vaut». Ce qu’il y a de cocasse (ou de très rigolo) dans l’affaire, c’est qu’un texte divin soit soumis à cette théorie relativiste qui, à cause de ce qu’elle postule, nie le caractère «divin» de tout texte, quel qu’il soit. Autrement dit, ce n’est pas Allah qui a dicté le Coran à Mahomet, ce sont les musulmans d’hier et d’aujourd’hui qui, par les lectures variées et contradictoires qu’ils en font, disent le sens du texte: c’est-à-dire, en fin de compte, qu’ils l’écrivent. C’est eux les vrais émetteurs. Si cette thèse était soutenue à Al Azhar ou à La Mecque, elle vaudrait à Benzine ricanements et quolibets. Il est évident qu’elle contredit la Révélation ou le texte divin, et même Allah. Si Benzine l’expose, c’est à l’intention des seuls gogos ou crétins finis, qui vivent en Occident et qui sont ravis d’entendre un discours familier, nihiliste et matérialiste, qui flatte en eux les positivistes illuminés qu’ils sont restés. La méthode de lecture – dite de réception polysémique ou de déconstruction – a beau être en vogue (ou avoir été à la mode) dans les Universités d'Occident il y a trente ans, cela n’empêche pas qu’elle soit délirante et qu’elle ait donné naissance aux analyses les plus farfelues qui soient: n’importe qui peut dire n’importe quoi de n’importe quel texte, puisque aucun texte n’a de sens établi ou positif ou que court, sous le texte, le discours du corps ou de l’inconscient. La déconstruction des textes (textes pluriels, polysémiques, polyphoniques) est issue du «relativisme généralisé». Au XVIIIe siècle, le relativisme, à savoir les idées, les mœurs, les dogmes, les pensées sont relatifs aux «climats» - aux lieux et aux moments où ils apparaissent, a été opposé à l’Eglise catholique afin de faire apparaître le caractère dogmatique ou arbitraire, donc impossibles à universaliser, des croyances et du credo. Au XXe siècle le relativisme généralisé est opposé à la seule pensée occidentale (jamais à la pensée islamique) pour la disqualifier ou la discréditer et surtout pour discréditer ceux qui s’en réclament et ôter à leurs jugements, travaux, actions, etc. tout validité. Généralisé, le relativisme ne s’attaque plus aux dogmes, mais à l’esprit critique et au libre examen. Autrement dit, il se retourne contre ce qui le fonde. En fait, c’est l’éternelle ruse de la raison qui rétablit par la bande le principe d’autorité. En effet, au nom de quoi décide-t-on que tout se vaut ou que ce qui est occidental ou français ou judéo-chrétien n’a aucune valeur? C’est la peau d’âne, doctorat en ethnologie ou autres, qui légitime le «tout se vaut». Comme à l’armée, c’est le grade qui décide que x et y se valent ou que z n’a aucune valeur ou que Platon doit être mis sur le même plan que l’infibulation des fillettes. Ce que réintroduit le relativisme généralisé, c’est le triomphe du bon et vieil argument d’autorité des puissants et des nantis. On comprend qu’un musulman y recoure.

À la lecture, le texte de Benzine apparaît comme un tissu de clichés et de poncifs qui sont, hélas, enseignés dans les «Universités» d’Occident et reçus par les étudiants comme des vérités coraniques. De ce point de vue, Benzine a été formaté: c’est un vrai «savant» qui connaît en surface les théories en matière d’interprétation ou de lecture des textes «littéraires»: théories sur la communication, la réception d’une œuvre, l’œuvre comme une totalité, l’herméneutique polysémique, etc. Il s’y réfère (mais de loin), sans les avoir comprises en profondeur, et il les applique en même temps ou dans une même «récitation», bien que certaines de ces théories soient mutuellement exclusives et qu’elles ne soient pas adaptées à l’objet auquel elles sont appliquées – à savoir le Coran. C’est à la fois de l’anachronisme, du psittacisme et du comique, entendu dans la définition qu’en donne Bergson : « de la mécanique plaquée sur du vivant ». En l’occurrence, la mécanique, ce sont les théories toutes faites, et jamais examinées ou mises en perspective, et le «vivant», c’est le Coran. Pour donner plus d’ampleur à la définition de Bergson, on dira que c’est de la mécanique qui tue définitivement ce qui pourrait encore être vivant.

Arouet le Jeune pour LibertyVox

Rachid Benzine

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© Arouet le Jeune pour LibertyVox - Article paru le 23/05/2006 Imprimer cet article
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