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Les cinq piliers de l'humanisme |
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Jacques Piétri décrypte pour LibertyVox un des fondements de notre système de pensée: l’humanisme... |
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Il y a une trentaine d’années, personne ou presque, n'osait aborder
le thème de l'humanisme et, à part sans doute les francs-maçons. Il
était à l’époque de bon ton de ridiculiser les humanistes, c'est ce que
faisait un philosophe marxiste, qui eut son heure de gloire, Henri
Lefebvre, quand il écrivait que l'humanisme était mort, mais que «son
cadavre sentait encore mauvais» et, qu'en conséquence, il fallait
l'achever… «L’homme est mort», disait Michel Foucault.
On expliquait, à cette époque, alors qu'il fallait opposer les droits
réels à la déclaration des droits de l'homme, les libertés concrètes
aux libertés publiques décrites par le droit bourgeois. Les Droits de
l'homme étaient une invention bourgeoise. Plus généralement, la morale
n'existait pas, elle n'était qu'une invention de la bourgeoisie pour
mieux exploiter le peuple. «La morale disait Lénine, c'est ce qui est
au service de la destruction de l'ancienne société d'exploiteurs». Plus
caricaturalement, mais encore plus significatif, on pouvait lire, en
1968, sur une banderole d'une vingtaine de mètres qui ornait la faculté
de Droit de Nanterre, cette formule définitive: «Les droits de l'homme
sont la vaseline dont la bourgeoisie se sert pour enculer le
prolétariat».
Aujourd'hui, tout le monde se veut, se prétend humaniste? Ce changement
s’explique pour au moins quatre raisons, les trois premières pouvant se
qualifier d’explicatives, la quatrième appartenant au domaine du
justificatif.
La première raison est la naissance du «droit victimaire», la prise de conscience que les victimes avaient des droits.
Durant des siècles, durant des millénaires, les victimes des guerres,
des répressions, des génocides, se situaient dans un état de non droit
dans une sorte de no man's land juridique, autrement dit la victime
n'existait pas. Il aura fallu l'image, le cinéma d'abord, puis
la télévision pour que l'on s'aperçoive que les victimes n'étaient pas
simplement une abstraction, des chiffres dans les journaux mais des
êtres de chair et de sang, que l'on voyait, réduit à l'état de
squelettes, encore vivants ou bien déchiquetés, blessés etc… Le premier
choc s'est naturellement produit par la vision des survivants et des
cadavres des victimes des camps de concentration nazis. Mais il aura
fallu plusieurs décennies pour que la prise de conscience du droit
victimaire s'opère.
Certes l'image peut donner lieu à toutes les manipulations, elle peut
être pernicieuse, elle n'en a pas moins joué un rôle déterminant dans
l'apparition du phénomène victimaire. François Furet rapporte "la
surprise horrifiée qui a saisi l'opinion publique occidentale…quand ont
paru les premiers reportages sur les camps et les premières
photographies de ces masses de survivants squelettiques en pyjama rayé,
à côté des vastes fosses pleines de cadavres"
Dans le domaine des massacres, le XXe siècle aura frappé fort: Les deux
guerres mondiales, le génocide arménien, la Shoah, les cent millions de
victimes du communisme, (les derniers en date étant les Khmers rouges
et les quelques millions de Coréens du Nord affamés par leur
gouvernement) le Rwanda, etc… Paradoxalement c'est dans ce XXe siècle
abominable où l'homme a été nié, ravalé, avili, que l'on se dit en
faisant le bilan, qu'après tout l'homme existe, que l'humanité existe
et qu'en définitive, par la force des choses, tout gravite autour
d'elle. D'une certaine manière, ce constat est une nouveauté, car
durant longtemps, on a dit l'individu ne compte pas, ce qui compte,
c'est la tribu, le clan, la Nation, la société, la classe, le parti,
l'homme est à leur service, il n'existe pas en tant que tel.
La seconde raison est le succès du phénomène humanitaire. Succès
récent au cours des trente dernières années, alors que l’humanitaire a
en fait émergé dans la dernière partie du XIXe siècle. Henri Dunant,
inventeur et fondateur de la Croix-Rouge, est en fait le père de
l'humanitaire au sens moderne du terme. En effet, une approche un peu
sommaire et sans doute réductrice de l'humanitaire, conduit à le
définir comme l'instrumentation de l'humanisme, la mise en pratique de
l'humanisme, l'action qui consiste à aider, soigner, nourrir, sauver
des êtres humains, quelles que soient leur nationalité, leur religion,
leur couleur etc… Idéologiquement, aux sources de l'idée humanitaire il
y a incontestablement la charité chrétienne. On peut, non sans raisons,
qualifier d'humanitaires des hommes, tels que Saint Vincent de Paul, ou
nos missionnaires africains, même si les choses sont naturellement un
peu plus compliquées voire ambiguës. Tel est le cas, par exemple, de
l'Ordre de Malte qui à l'origine était un Ordre hospitalier et
militaire, hospitalier pour les uns, militaires pour les autres.
Au sens moderne du terme, c'est à partir de la guerre du Biafra, à la
fin des années soixante qu'émerge le concept humanitaire. La guerre du
Biafra avait illustré l'impuissance des organisations traditionnelles,
et notamment celle du C.I.C.R. à organiser les secours aux victimes. En
fait, l'aide du CICR profitait de fait, davantage aux bourreaux qu'aux
victimes. Le Général de Gaulle dont la sympathie allait aux Ibos
insurgés, mais qui ne pouvait pas le manifester officiellement
encouragea la Croix-Rouge française à intervenir sans se préoccuper des
états d'âme du CICR; des volontaires furent d'urgence recrutés et
envoyés au Biafra. Parmi eux se trouvaient Bernard Kouchner et ceux de
ses collègues qui, en 1971, allaient créer "Médecins sans frontières".
L’humanitaire ne saurait être une nouvelle religion, il ne s’inscrit
pas dans le cadre d’un nouveau messianisme. J’aime assez la définition
qu’en donne Sylvie Brunel: «le but - de l’humanitaire - n’est pas de
sauver le monde, mais de sauver une vie, plus une vie, plus une vie».
La troisième raison de la «victoire» de l'humanisme, c'est l'effondrement des doctrine totalitaires.
Comme le rappelle opportunément Tzvétan Todov, «ce qui a vaincu les
deux totalitarismes, c’est après tout l’idée démocratique, et l’idée
démocratique est une idée foncièrement humaniste». Cet effondrement
doit certes être relativisé, dans le temps et dans l'espace. Des deux
grands systèmes totalitaires qui ont marqué le XXe siècle l'hitlérisme
et le communisme, le premier s'est effondré assez vite, l'autre dure
encore. Le Nazisme annonçait d'emblée la couleur, son caractère
fondamentalement anti-humaniste ne souffrait pas la moindre ambiguïté,
par contre, le second était plus équivoque au plan de l'idéologie et
son effondrement est d'autant plus important sur le plan de la
résurgence du concept humanitaire.
Le système communiste mettait, en effet, au centre de ses
préoccupations l'intérêt collectif, l'intérêt de classe, en
l'occurrence de la classe ouvrière, en fait celui de l'expression de la
classe ouvrière, c'est-à-dire le parti. On sait bien que le principal
souci de ces régimes était de défendre les intérêts d'une minorité,
d'une nomenklatura, et qu'ils se dénommaient «démocratie
populaire», précisément parce qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre.
C’est peut-être aller un peu vite en besogne en disant que sur le plan
théorique, que le marxisme-léninisme s'était effondré? Oui assurément,
en tant que doctrine mobilisatrice des foules, mais quelques survivants
continuent à s'en réclamer, ils sont devenus ultra minoritaires et
désormais ils n'oseraient plus s'en prendre à l'humanisme.
La quatrième raison qui donne toute son actualité au thème de l'humanisme est qu'il existe aujourd'hui de par le monde une nouvelle vague totalitaire.
On peut, à bon droit, se demander si l'intégrisme islamique, tel qu'il
sévit aujourd’hui, partout dans le monde ne constitue pas une troisième
vague totalitaire. L'Islamisme prend le relais des totalitarismes
hitlériens et communistes. Les uns et les autres «s'autorisent
d'identiques diabolisations, pour propager sous des étiquettes
antinomiques, l'effrayante monotonie des méthodes de quadrillage,
d'oppressions et, le moment venu, d'extermination» .
Si on fait preuve de scepticisme vis-à-vis de cette thèse, il suffit de
consulter le site Radio Islam, où, entre des appels à la «guerre
totale» de Kamal Khan, on peut lire que «l’Islam est le dernier
obstacle sérieux à l’accomplissement du projet criminel de domination
lévitique juive de l’Univers». On y publie également, in extenso, le
pseudo «Protocole des Sages de Sion» en le présentant comme un document
authentique. Ce site montre clairement que derrière le masque de
l’anti-sionisme se cache le visage hideux de l’anti-sémitisme
«éliminationniste» de type hitlérien.
Il faut en finir avec ce mythe récurrent du monde «politiquement
correct», selon lequel l’intégrisme islamique et le terrorisme qu’il
génère serait produit par la misère. «La médiasphère n’a qu’une
explication pour le crime ou le terrorisme: c’est la misère qui les
provoque. Cent études, indiscutablement scientifiques ont été produites
au long des deux dernières années, montrant qu’il n’en est rien.
Bienséante autant que romantique, l’affirmation est tout simplement
fausse… Après le 11 septembre, le serpent de mer des misérables
sombrant dans le fanatisme refait surface, ce qui est grotesque» .
Les fondamentalistes islamistes se soucient comme d’une guigne des
droits de l'homme, pour ne pas parler des droits de la femme, ils sont
programmés pour anéantir notre civilisation. C’est la philosophie des
lumières qui est aujourd’hui en danger, tout acte de complaisance
envers le totalitarisme islamique est une trahison, c’est parce que ces
gens nous ont déclaré la guerre, qu’il faut, de manière inlassable,
rappeler les principes de base sur lesquels repose notre conception de
l’humanisme.
Il est réducteur de donner a priori une définition de l’humanisme,
c’est pourquoi j’ai choisi une démarche analytique. Ces cinq piliers
sont sans ordre prioritaire, sans classement: la lucidité, la liberté, la tolérance, la responsabilité et la raison.
I – La lucidité.
Mon humanisme n’est pas un humanisme béat; je suis sans illusion sur
l’homme. «À ne rien attendre des hommes on se lasse moins de leur
fréquentation». Chacun sait désormais que le mécanisme d'inhibition qui
existe chez la plupart des mammifères, mais aussi dans d'autres espèces
et qui les empêchent de s'autodétruire, de se «génocider», n'existe pas
chez l'homme. Le jeune loup qui lutte pour être le chef de la meute tue
rarement le vieux loup détrôné.
Ce mécanisme parfaitement décrit par Konrad Lorenz avait déjà été perçu
par Érasme, l'un des pères, avec Montaigne, du concept d'humanisme,
lorsqu'il écrivait: «Les lions, si féroces soient-ils, ne se combattent
jamais entre eux. Le sanglier n’attaque jamais un autre sanglier... Le
lynx vit en paix avec le lynx…Quant à la concorde qui règne entre les
loups, elle a même été illustrée par des proverbes.... Seuls les
hommes, qui devraient être, plus que tous les autres, enclins à l’union
qui leur est si nécessaire, demeurent sourds à la voix de la nature, si
efficace et si puissante par ailleurs» .
Montaigne fait écho aux propos de l’auteur de l’Éloge de la Folie quand
il dit, dans les Essais: «Il n’y a point de bête au monde tant à
craindre à l’homme que l’homme». Plus personne ne prend aujourd'hui au
sérieux les naïvetés rousseauistes selon lesquelles l'homme naîtrait
bon et que la société le pervertirait. Non, la société peut, au mieux,
rendre l'homme un peu moins mauvais qu'il est. «On ne naît pas
homme, on le devient» . La lucidité consiste notamment à ne nourrir
aucune illusion sur la nature profonde de l'homme qui n'est qu'un
animal un peu plus évolué que les autres. Pour autant, il y a une
manière de scandale, comme l'a bien démontré Florence Burgat , dans le
fait de parler «d'un crime bestial» dans des cas de cruautés et
de perversités particulières. «Lorsque le sadisme ou l'horreur sont
poussés à l'extrême, on considère que c'est la part animale de l'homme
qui s'est exprimée, alors même que l'on sait qu'il s'agit d'actes qui
ne se rencontrent précisément pas dans le monde animal».
À ce constat, il y a une exception, on l'observe, et ce n'est nullement
un hasard, chez les plus proches parents de l'homme. L’étude du
comportement des chimpanzés les plus évolués montre que la perversion
est en corrélation directe avec l’intelligence. On sait en effet
désormais, ce qui corrige ce que je disais sur le mécanisme inhibiteur
des mammifères, que les plus évolués des chimpanzés, les Bonobos, sont
capables de faire volontairement souffrir leurs congénères et d'en
éprouver du plaisir. D'autres chimpanzés peuvent avoir des
comportements que l'on peut qualifier, dans notre langage actuel et
politiquement correct de racistes. Des chimpanzés à qui l'on peut faire
apprendre trois ou quatre cents mots, et à les faire parler en
utilisant le langage des sourds muets, ont des comportements racistes;
par exemple ils traitent de «sales bêtes noirs», des chimpanzés
analphabètes que l'on introduit dans leur enclos.
Nietzsche pressentait ce constat lorsqu’il écrivait: «Voir souffrir
fait du bien, faire souffrir, plus de bien encore; voilà une vérité
cruelle, mais une vieille, puissante, capitale vérité, humaine trop
humaine, à laquelle, peut-être les singes aussi souscriraient car on
raconte que dans l’invention de cruautés bizarres ils annoncent
amplement l’homme et en quelque sorte ne font que préluder» .
Jean Rostand allait dans le même sens, en parlant de «ces quadrumanes
avides, cruels et lubriques, qui sont bien les aïeux qu’il nous fallait
». L’homme étant l’animal le plus intelligent de toutes les
espèces vivantes, c’est donc aussi le plus pervers, le plus sadique, le
plus cruel, le plus odieux de toute la création. Un humanisme
conséquent se doit d’appréhender l’homme tel qu’il est, et non comme on
le rêve. «Les humanistes ne croient pas en l’homme, ni n’en chantent le
panégyrique. Ils savent, d’abord, que les hommes ne peuvent pas tout,
qu’ils sont limités par leur pluralité même, puisque les désirs des uns
ne coïncident que rarement avec ceux des autres; par leur histoire et
leur culture, qu’ils ne choisissent pas; par leur être physique, dont
les limites sont vites atteintes. Ils savent surtout, que les hommes ne
sont pas nécessairement bons, qu’ils sont même capables du pire» .
L’homme est d’abord un prédateur potentiellement dangereux, capable, à
l’occasion, d’altruisme et de générosité parce que c’est un procréateur
soucieux de sauvegarder sa progéniture et un animal social attentif à
la protection du groupe auquel il se rattache. En se livrant à des
actions de défense ou de sauvegarde, il sera conduit néanmoins à
commettre des actes de barbarie contre les ennemis de son groupe ou de
sa famille, révélant ainsi toutes les ambiguïtés de sa nature profonde.
La barbarie est l’état naturel de l’homme, elle est parfois recouverte
d’un très mince verni qu’on appelle la civilisation. Il s’en faut
souvent de très peu pour que ce verni se craquelle et pour que le mal
surgisse.
Si l'homme est ainsi conditionné par sa nature, on dirait aujourd'hui
par son patrimoine génétique, comment peut-il échapper à sa condition,
comment peut-il être libre? Comment résoudre, par exemple, la question
de la destinée et de la liberté confrontées à la connaissance des
prédispositions génétiques?
II – La liberté.
Le premier sens du mot liberté, le sens courant, le sens le plus usuel,
c’est la liberté d’action, c’est faire ce que l’on veut, c'est se
déplacer librement. En droit, c'est ce qu'on appelle les libertés
publiques. Elles sont individuelles et collectives: La liberté d'aller
et venir, la liberté de parole, la liberté de réunion, la liberté de
vote, etc… Elles constituent la base même de l'expression de
l'humanisme. Il va sans dire qu'il n'y a pas d'humanisme sans libertés
publiques, c'est-à-dire sans démocratie. Cet aspect des choses est
aujourd'hui évident, mais il n'en a pas toujours été ainsi. Grosso modo
les textes les plus importants sur les libertés publiques datent du
début du XXe siècle, ils coïncident avec la mise en place de la
République.
Il s’agit ici de propos sur la liberté au sens philosophique de terme,
ce qui est un problème infiniment plus complexe. La liberté c'est aussi
la spontanéité du vouloir, ce n’est plus simplement faire ce que l’on
veut, mais vouloir ce que l’on veut: je suis un être libre, je veux ce que je veux. Il y enfin un autre sens au mot liberté: le libre arbitre. Ce n’est plus simplement vouloir ce que l’on veut mais, par un acte délibéré, par un acte libre, je choisis de vouloir autre chose que ce que je veux, je veux la femme de mon voisin de palier, mais j’y renonce, je choisis d’y renoncer par un acte volontaire.
La liberté c'est la liberté de choisir entre le bien et le mal. Mais me
dira-t-on comment dire ce qui est bien ou mal? Les repères sont
incertains, pour autant ils existent, et chaque fois j'ai la liberté de
choisir, j'ai la liberté de savoir que je fais le mauvais choix, que
j'agis mal, parce que j'y suis contraint, parce que je ne peux pas
faire autrement, mes actes vont peut-être démentir ma pensée, mais je
n'ai pas le droit de dire que je ne savais pas.
Les Grecs croyaient à la fois au destin et à la liberté; certes Œdipe
va tuer Laïos, son père, et épouser Jocaste, sa mère, conformément à ce
que l’Oracle avait prédit et auquel il ne peut échapper. Mais, il
trouvera sa liberté, sa liberté intérieure, en se crevant les yeux, il
entendra ainsi échapper à la cruauté du destin.
Je crois qu'il y a toujours des choix à faire, et comme Sartre,
je pense que «l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait».
On voit l'objection; comment concilier cette liberté avec le constat
scientifique, avec la lucidité, avec le fait que nous sommes le
résultat de notre hérédité et de notre milieu culturel, de notre
éducation ou de notre absence d'éducation? Comment sortir de cette
contradiction?
Être libre c’est vouloir choisir, ou plutôt c’est vouloir vouloir,
c’est rejeter le déterminisme absolu, le déterminisme en tant que
dictateur de mes sentiments ou de mes passions, le déterminisme de ma
culture. La liberté, au sens sartrien du terme, est le résultat d’un
choix, j’ai choisi d’être libre, même si je suis enchaîné au fond d’une
prison. On connaît la célèbre phrase: «nous n’avons jamais été aussi
libres que sous l’occupation», par là, Sartre veut dire que l’homme est
sa liberté, il est condamné à être libre, l’homme est son projet, il
est responsable de ce qu’il est. Mais là où Sartre est excessif c’est
lorsqu’il ajoute que l’homme «ne peut jamais choisir le mal», il
choisit nécessairement le bien puisqu’en choisissant, il se choisit et
ce faisant ”il choisit tous les hommes” et par conséquent il engage
«tous les hommes» et il ne peut que choisir le bien. (Je caricature
bien sûr une pensée infiniment plus complexe)
La preuve que Sartre s’engage dans une voie difficile c’est qu’après
avoir affirmé «que l’existence précède l’essence», ce qui me paraît
être une évidence, il assigne à l’homme des buts transcendantaux et
considère que l’homme ne peut exister qu’au nom de la transcendance, ce
qui nous ramène d’une certaine manière à une conception théologale,
mais sans Dieu, de la morale. Sartre semble un moment se rallier au
déterminisme le plus plat: «Le lâche se fait lâche, le héros se fait
héros», autrement dit on joue toujours à être ce que l'on est. En fait,
il s’agit d’une justification a posteriori, d’un choix qui n’en n’est
plus un, et sans craindre ses contradictions Sartre ajoute: «il y a
toujours une possibilité pour le lâche de ne plus être lâche, et pour
le héros de cesser d’être un héros».
Ce qu’il faut retenir du message sartrien c’est qu’il pose correctement
le problème du choix des valeurs et par conséquent du fondement de la
morale, deux attitudes sont en effet possibles. La première pose le
principe que l’homme considère ses propres valeurs comme étant son
œuvre, sa création, face à un univers totalement indifférent, «L’homme
est ce par quoi les valeurs arrivent dans le monde», les valeurs sont
une création de l’esprit, elles ne dépendent que de ma seule volonté.
La seconde attitude est celle, qui tout en reconnaissant que les
valeurs sont bien le résultat de la volonté humaine, les situe dans un
contexte universel, rationnel et non arbitraire.
Il n’y a pas d’humanisme sans liberté ou tout au moins sans
l’idée de la liberté, sans que celle-ci apparaisse comme une valeur
essentielle. L’important c’est ma liberté de penser ce que j’ai choisi
de penser. «La liberté de penser ce délire», disait Pie IX. Les
«deshumanisateurs» en tout genre, qu'il s'agisse des inquisiteurs, des
communistes ou des nazis, s’employaient, dans leurs prisons et dans
leurs camps, à décérébrer leurs victimes, à les réduire au niveau
d'animalcule, pour qu’enfin ils ne puissent plus penser du tout, ou au
mieux - ou au pire? - pensent «correctement».
La liberté se mérite, elle ne nous est pas donnée, elle ne nous est pas
attribuée, comme je ne sais quelle “récompense” que nous aurait fait un
démiurge pour compenser le malheur de nous avoir fabriqué, pour
compenser le malheur d’être né dirait Cioran. Les Chrétiens, les
monothéistes en général, conçoivent la liberté de l’homme à la fois
comme un péché, puisque le premier péché d’Adam c’est d’avoir commis la
folle action de penser, - discerner le bien du mal est-ce autre chose
que penser ? - et comme une concession que Dieu fait à sa créature,
avouant à la fois sa ruse et sa faiblesse. «Pensée fait la grandeur de
l'homme», dit pourtant Pascal, qui pratiquait un humanisme relatif dans
la mesure où la liberté de l'homme n'est pas pour lui un impératif et
n'a, en fait, pas grand sens. La liberté est une bataille sans
cesse perdue, sans cesse gagnée, tout le monde ne la mérite pas. «La
mesure de la liberté, écrit Nietzsche, soit pour l’individu, soit pour
la société, est donnée par le degré de résistance qui doit sans cesse
être surmonté pour rester en haut».
La morale n’est pas innée chez l’homme et pour peu que les conditions
s’y prêtent, la bête venimeuse montre sans pudeur sa tête immonde. Le
drame c’est que le recul moral, le recul civilisationnel, les deux
éléments sont inséparables, se fait souvent de manière insensible, sans
que l’on s’en rende vraiment compte, une lâcheté s’ajoute à une autre
et l’horreur est au bout du chemin. «Chaque concession, écrit Todorov ,
acceptée par une population nullement extrémiste est en elle même
insignifiante, prises ensemble elles mènent à l’horreur. Si nous
acceptions de penser que le totalitarisme fait partie de nos possibles,
que Kolyma et Auschwitz sont arrivés à des êtres comme nous, et que
nous pourrions nous y trouver un jour, nous aurions du mal à mener la
vie tranquille qui est la nôtre». L’horreur vient aussi du fait que les
bourreaux ont la plupart du temps des têtes ordinaires, des têtes
d’honnêtes gens, et pourtant ils ont violé, torturé, massacré.
Le recours à la divinité, le recours à l’irrationnel, et tout
particulièrement au diable est bien commode pour expliquer le mal, mais
l’Église elle-même a depuis longtemps admis que Satan n’excusait rien
et que Dieu avait fait l’homme libre pour que justement il puisse
choisir entre le mal et le bien. Les Chrétiens croient ainsi échapper à
une alternative cependant incontournable, à une contradiction qui est
moins celle de la liberté que celle du mal, comme l’a montré Camus: «Ou
nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal.
Ou nous sommes libres et responsables, mais Dieu n’est pas tout
puissant. Toutes les subtilités d’écoles n’ont rien ajouté ni soustrait
au tranchant de ce paradoxe» .
La liberté ne prend tout son sens que si elle a pour corollaire, le sens du devoir, le sens de la responsabilité.
III – La responsabilité.
Un troisième principe de base fonde l’humanisme: la responsabilité.
Face à ses actes les plus répréhensibles, nos contemporains ne manquent
jamais d’invoquer la société, l’éducation, la culture, l’héritage
génétique. La tentation est grande et aujourd’hui elle se généralise de
fuir ses responsabilités. On sait que tous les dealers, tous les
voyous, tous les sauvageons, toutes les racailles sont des victimes de
la société!... Personne ne peut sous-estimer le double conditionnement
des êtres humains, mais expliquer n’est pas justifier, encore moins
excuser et surtout pas encourager. Le laxisme vis-à-vis de
l’irresponsabilité est inacceptable, profondément immoral et
philosophiquement indéfendable.
Le principe de responsabilité fonde le devoir, l’ardente nécessité du
devoir. La difficulté majeure du devoir c’est qu’il est surtout fait
d’interdits: ne pas tuer, ne pas voler, ne pas convoiter la femme du
voisin , ne pas mentir, etc.., le devoir est ennuyeux, contraignant. Il
y a une trentaine d'années à peine la morale était jugée oppressive,
réactionnaire, la distinction entre le bien et le mal estimé sans
fondement. Nous payons très cher aujourd’hui les dégâts produits par
cette morale permissive ou plutôt cette absence de morale, tout
particulièrement dans l’éducation pour ne pas dire l’absence
d’éducation. On ne rappellera jamais assez que l’incivilité est le terreau sur lequel se nourrit la violence
et que la suppression de l’enseignement de la morale dans les écoles
est une des imbécillités majeures de notre temps; il est vrai que la
démission, relative mais indubitable et pour toutes sortes de raisons,
des parents de leurs responsabilités éducatives ne facilite pas cet
enseignement. On a trop souvent confondu enseignement et éducation.
Évacuer le sens du devoir est une magnifique formule de facilité, «il
n’y a jamais d’autre difficulté dans le devoir, disait Alain, que de le
faire». Dans une société formidablement égocentrique, parler de devoir
est une non moins formidable incongruité. On préfère aujourd’hui
parler, à tout bout de champs de droits, oubliant que ce sont les
devoirs qui fondent les droits et non l’inverse. «Je n’ai par rapport à
mon prochain que des devoirs, sans avoir moralement sur lui le moindre
droit, et notamment sans avoir droit à la moindre récompense: telle est
la vérité désintéressée, l’austère et ingrate vérité du devoir». En peu
de mots Jankélévitch a tout dit, la morale n’a de sens que si elle
n’attend ni récompense, ici ou dans l’au-delà, ni punition, si elle est
gratuite et délibérée.
Cette conception de la morale est inséparable de celle de l'humanisme,
elle implique le respect de l'autre, c'est peu de dire que ce principe
élémentaire est aujourd'hui jugé complètement ringard. Pour s’en tenir
à quelques exemples pris dans la vie quotidienne, et que l’on pourrait
qualifier de secondaires s’ils n’étaient pas, en réalité, révélateurs
de mouvements beaucoup plus profonds, il suffit de prendre conscience
de la discourtoisie qui règne aujourd’hui dans nos villes: cracher par
terre dans les lieux publics, ne pas s’excuser lorsque l’on bouscule
quelqu’un dans la rue ou dans les transports en commun, abuser des
musiques, ou plutôt des bruits, tonitruants dans les espaces
collectifs, ne pas mettre son clignotant lorsque la voiture change de
direction, etc... Tout cela se résume d’un mot: la désinvolture.
Ce ne sont que des exemples modestes, certains diront de détails, mais
la vie d’une communauté est justement faite d’une somme de détails.
Cette désinvolture est la caractéristique principale des nouvelles
générations, mais la responsabilité en incombe à la précédente, les
méfaits d’un soixante-huitisme mal digéré n’ont pas fini de se faire
sentir. Les slogans imbéciles du genre «il est interdit d’interdire» ne
pouvait que conduire à l’individualisme forcené, à l’égocentrisme
frénétique. À cette dégénérescence interne s’ajoute l’émergence, puis
la diffusion, de mentalités propres à des populations exogènes
acculturées ou de cultures très différentes. La culture est comme la
monnaie, la mauvaise culture chasse la bonne.
Un autre exemple de la décadence de notre société nous est donné par la grossièreté et la vulgarité
qui a envahi les médias et tout particulièrement l’audiovisuel. Le
débat sur la violence à la télévision est à n’a n’en pas douter, un
vrai débat, mais il en existe un autre, plus subtil, plus sournois,
c’est celui de la vulgarité. Notre système de valeurs s’est dégradé par
le bas, en s’alignant sur ceux, les plus nombreux, dont ce n’était pas
la préoccupation principale, tandis que les élites ont démissionné ou
ont construit les barricades de mai 68.
L’égoïsme, la désinvolture, la violence et la vulgarité, constituent
les ingrédients d'une société malade. Il est assez banal de prédire que
le pire est le plus probable, il est déjà à la porte de nos villes. Il
a fallu des siècles, pour ne pas dire des millénaires, pour que l'homme
se polisse, devienne poli, par conséquent devienne respectueux de la
dignité des autres. C'est alors que des esprits forts, ou se prétendant
tels, ont taxé la politesse d'hypocrisie, oubliant qu'eux-mêmes
n'étaient que des Tartuffes de la pensée et du politiquement correct.
Il est, par exemple, affligeant de constater le succès de ce que l'on
appelle aujourd'hui «un film-culte» (expression d'une rare sottise)
comme Les valseuses, apologie de la grossièreté, du mauvais goût
et de l'incivilité.
J'entends déjà l'objection: «Vous n'êtes pas moderne». La modernité
n'est pas une vertu et encore moins une valeur, il en est de même pour
la tradition. La modernité et la tradition sont tout au plus des
constats, bons ou mauvais suivant leurs contenus. À cet égard,
l'humanisme n'est pas une idée neuve, il ne s'inscrit ni dans la
modernité ni dans la tradition, il est chaque jour à défendre et à
redécouvrir. Et puis, j'entends une seconde objection à propos de ce
que je viens de dire sur les mœurs contemporaines: vous n'êtes pas
tolérants. Comme je fais de la tolérance le quatrième principe de base
sur lequel repose l'humanisme, cela mérite une explication.
IV – La tolérance.
Il y a dans le terme de tolérance une connotation condescendante, «vous
avez tort, mais je tolère que vous exprimiez une opinion différente de
la mienne». On tolère souvent ce que l'on ne peut pas, ou que l'on ne
veut pas interdire. On connaît l'apostrophe, souvent prêtée à Voltaire,
de ce député de la III° République: «ce que vient de dire cet homme est
abominable, mais je serais prêt à me faire tuer pour qu'il ait le droit
de le dire». D'un autre côté la tolérance ne saurait être confondu avec
la complaisance, personne dans cette «enceinte» ne pourrait «tolérer»,
du moins je l'espère, que l'on tienne des propos racistes, antisémites,
que l'on tienne des propos de nature à inciter à la haine et à la
violence.
Autrement dit la tolérance a ses limites. Le sens que je donne au mot
de tolérance est d'ordre ontologique. (Au sens propre du terme,
c'est-à-dire ce qui touche à la vérité de l'être, ontos en grec
signifie l'être, logos le discours, autrement dit ce qui concerne les
différentes facettes de l'être, le possible et l'impossible, le
contingent et le nécessaire, le déterminé et l'indéterminé, etc…) Elle
consiste à respecter et par conséquent à écouter les opinions
philosophiques, scientifiques, politiques des uns et des autres.
Écouter plutôt que parler (c'est-à-dire le contraire de ce que je suis
en train de faire).
La tolérance est une forme de sagesse, la plus importante
peut-être. C'est le refus de l'excessif, la mesure, la courtoisie, en
bref la sérénité. Il est donc très rare et en en tout cas très
difficile d'y parvenir.
La question centrale est la suivante : Sommes nous dans une époque de
régression ou de progression de la tolérance? Tout dépend dans quel
pays on vit. Assurément dans nos pays européens démocratiques et
libéraux, il serait absurde de dire que la tolérance n'existe pas. À
commencer par la plus importante des libertés, par l'expression même de
la tolérance religieuse, la liberté de croire ou de ne pas croire en
une entité divine, la liberté d'avoir une religion, celle que l'on
veut, ou de ne pas en avoir. Il est de fait que, par exemple, l'Église
catholique a perdu depuis quelque temps sa détestable habitude de
brûler les gens qui n'avaient pas la même opinion qu'elle. Mais c'est
une évolution récente en fait et en droit.
Ce n'est au fond que depuis Vatican II, depuis le bon pape Jean XXIII
que l'Église a découvert une certaine forme de tolérance, avec toutes
les nuances qu'il convient d'apporter vis-à-vis d'un groupe
détenteur «de vérités révélées», une fois pour toutes, En somme
ils tolèrent que certains soient dans l'erreur et ils ne cherchent plus
à les convertir de force. Les différentes déclarations de
«repentance» constituent également un progrès; le parti communiste
français ne s'est jamais livré à ce genre d'exercice à la différence
des communistes italiens par exemple .
V – La raison.
(Ou le refus de la transcendance)
L'homme est au centre de la pensée des humanistes, mais il n'est pas au
centre de l'univers. Cette affirmation aujourd'hui banale a valu à
Giordano Bruno d'être brûlé vif et à Galilée d'avoir failli l'être.
L'orgueil de l'homme étant incommensurable, sa vanité étant sans
limites, comme le dit Montaigne «de toutes les vanités la plus vaine
c'est l'homme», il a eu beaucoup de mal à se remettre du constat qu'il
habitait dans une petite planète tournant autour d'une étoile plutôt
médiocre, elle même reléguée dans une minable galaxie d'un coin perdu
de l'Univers.
Freud a décrit, les trois blessures narcissiques subies par l'humanité.
La première c'est celle de Copernic, qui avant Galilée avait remis en
cause le système de Ptolémée, le géocentrisme qui faisait de la terre
le centre de l'univers. Première blessure cosmique. La seconde blessure
c'est Darwin qui montre que l'homme est le résultat de la longue chaîne
de l'évolution, il n'est pas apparu tel quel, ses ancêtres étaient bien
différents. Enfin, dit Freud, la troisième blessure narcissique c'est
moi qui les lui inflige, en montrant que l'homme qui se croit libre est
en fait le produit de ses pulsions, de son inconscient, on pourrait
ajouter, aujourd'hui, de son héritage génétique.
Il y a peu de temps dans une émission par ailleurs fort
intéressante de France culture, une éminente personnalité du monde
religieux disait: «L'humanisme sans Dieu, sans transcendance est un
humanisme petit». Le Cardinal de Lubac a écrit un ouvrage, au demeurant
passionnant pour décrire ce qu'il appelle: «Le drame de l'humanisme
athée» . Est-il besoin de dire que je m'insurge contre une telle idée,
car c'est exactement le contraire qui est vrai. Je reconnais aux
Chrétiens le doit de se reconnaître dans les valeurs fondamentales de
l'humanisme, tout au moins dans les quatre premières que j'ai tenté de
décrire, et le Père de Lubac est un grand humaniste. Pour autant, les
Chrétiens savent bien que seul Dieu est grand et que l'homme, sa
créature est elle forcément petite, dépendante et reflet de son divin
créateur. Sisyphe et Prométhée sont punis pour avoir dévoilé les
mystères des dieux.
«Quand on déplace le centre de gravité de la vie non pas vers la
vie, mais vers l'au-delà, vers le néant, on a enlevé à la vie tout
centre quel qu'il soit» . S'il faut à l'homme une parcelle divine pour
être grand, ce n'est donc pas l'homme qui est grand mais la divinité.
Les Chrétiens ont naturellement une analyse diamétralement opposée, le
Père Henri Madelin, expose clairement la problématique chrétienne:
«L'homme se reçoit dans l'existence, il n'est pas l'inventeur de sa
propre vie. Dieu a fait l'homme à son image, «à l'image de Dieu,
homme et femme il les créa». Henri de Lubac ajoute: Si l'homme n'est
plus le reflet de la divinité, il n'est plus rien. En réalité il n'est
plus rien, parce qu'il n'y a plus rien qui dépasse l'homme» .
L'homme n'est plus rien, car sans la religion, sans Dieu, il est
incapable d'organiser non seulement sa propre vie, mais la société tout
entière. Pire il travaille contre lui-même, «sans Dieu l'homme ne peut
en fin de compte qu'organiser [la terre] contre l'homme. L'humanisme
exclusif est un humanisme inhumain» .
Si, comme je le crois, l'homme est seul, seul face à son destin, seul
face à son angoisse, seul par rapport à son désespoir, seul par rapport
à ses souffrances, j'ai tendance à dire que c'est justement cette
solitude qui fait sa grandeur.
Si par contre, comme je ne le crois pas, l’essence précède l’existence,
alors le concept de l’humanisme est vidé de toute sa substance. Je ne
peux être ni libre, ni lucide ni responsable si je suis prédéterminé,
on dirait aujourd’hui si je suis «programmé». L’ordinateur sur lequel
je travaille n’a, malgré les apparences et malgré les tours qu’il me
joue, aucune liberté, bien qu'il soit persuadé du contraire, et il
finit toujours par m’obéir. L’homme n’est pas l'ordinateur de Dieu.
Il n’est d’humanisme conséquent, d'humanisme abouti, d'humanisme
total, que l’humanisme athée. «L'athéisme est un humanisme radical, un
humanisme qui non seulement place l'homme au centre de ses
préoccupations, mais va le mettre vraiment au principe de toutes ses
valeurs». (André Comte Sponville)
L’humanisme, on me l’accordera c’est de respecter avant tout la vie,
c’est de dire avec Malraux, la vie ne vaut rien certes, mais rien ne
vaut la vie. Si je suis «dans la main de Dieu», si je passe mon temps à
dire «Inch Allah» que vaut vraiment la vie? Pas grand-chose à dire
vrai; «le Seigneur l’a rappelé à lui» comme dit le Prêtre dans les
églises, sur le cercueil du défunt, ce qui est une bien médiocre et
généralement inutile consolation pour les proches. Humanisme et
transcendance sont antinomiques. Pour l’athée c’est la vie qui est la
transcendance, la valeur suprême, le bien essentiel puisque justement
il n’y a rien d’autre. Je ne vois aucune grandeur, aucune dignité, dans
la soumission à la divinité.
L'humanisme prend le contre-pied de la théologie - cette variante de la
littérature fantastique - en ce sens qu'il sacralise la vie en
elle-même et pour elle-même, sans avoir recours à des béquilles
métaphysiques. Je crois profondément que le destin de l’homme est sa
solitude, il est seul en lui-même, seul dans l’Univers, mais sa
solitude est la rançon de sa liberté. L’absence de volonté divine donne
tout son sens à la liberté de l’homme et à sa responsabilité et par
conséquent à l'humanisme. Certes, un des Frères Karamazov peut dire «si
rien n’est vrai, tout est permis», mais je partage la réponse de
Nietzsche, qui dit, au contraire, si rien n’est vrai, rien n’est
permis.
C'est par rapport à l'athéisme que le principe de responsabilité prend
toute son ampleur, toute sa dimension. «Si nous ne faisons pas de la
mort de Dieu un grand renoncement et une perpétuelle victoire sur
nous-mêmes, nous aurons à payer pour cette perte» . L'homme est sa
propre fin et sa seule fin, «le destin est bien une affaire d'homme,
qui doit être réglée entre les hommes» .
Puisque l'homme ne doit attendre aucune aide, aucun espoir, aucun
salut, il lui reste à trouver son salut sur terre et dans ses actes, il
lui appartient d’essayer de comprendre, de réfléchir, de décoder,
d’analyser le monde dans lequel il vit, ce qui est aussi une manière de
vivre l'humanisme... Comme le dit si bien le physicien Steven Weinberg:
«L’effort consenti pour comprendre l’univers est l’une des rares choses
qui élèvent la vie humaine au-dessus du niveau de la farce, et lui
confère un peu de la dignité de la tragédie».
En conclusion, il devient possible de donner une définition de
l'humanisme. En vérité cette définition existe. Grosso modo, la devise
républicaine, Liberté, Égalité, Fraternité, résume, en la caricaturant
un peu, la morale humaniste, l'humanisme n'a, en effet, guère la chance
de s'épanouir en dehors du contexte démocratique. Tzvetan Todorov, dans
le jardin imparfait, en a donné une définition plus savante. Pour lui,
l'humanisme se définit par:
« L’autonomie du je, la finalité du tu et l’universalité des
ils... Je dois être la source mon action, tu dois en être le but, ils
appartiennent tous à la même espèce humaine... seule la réunion des
trois constitue à proprement parler la pensée humaniste».
S’il s'agit bien de reconnaître une dignité égale à tous les
hommes, mais si l'homme est la fin dernière de l'homme, quelle est
cette fin dernière de l'homme? À la vérité nous n'en savons rien,
l'homme est une invention récente. L’Homo sapiens sapiens n’a guère
qu’une centaine de milliers d’années derrière lui et l’homme dit
civilisé, tout au plus une dizaine de milliers d’années. Au regard non
seulement du temps géologique, mais également par rapport à celui de
l’apparition des premiers primates, il est clair que nous n’en sommes
qu’au début d’un processus dont nous ne pouvons prévoir l’issue. Des
savants ont récemment émis l'hypothèse que l'homme mettrait environ
800.000 ans environ avant de se transformer.
Le petit d’homme, lorsqu’il naît aujourd’hui n’est pas génétiquement
différent du petit d’homme qui naissait il y a trente ou quarante mille
ans, par contre il pourra, potentiellement, devenir très différent. Ce
qui a évolué, ce n’est pas ce qui est en nous, mais ce qui est
extérieur à nous. Ce qui a changé, c’est le monde, la société, avec ses
valeurs, ses règles de vie, ses mythes et ses symboles. Chaque fois
tout est à recommencer, tout est possible, le bien comme le mal.
Décidément nous ressemblons beaucoup à Sisyphe, condamné à remonter
éternellement son rocher pour avoir percé le secret des dieux. C'est
bien pourquoi: «Sisyphe est persuadé de l'origine tout humaine de tout
ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a
pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore… La lutte
elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut
imaginer Sisyphe heureux».
Jacques Piétri pour LibertyVox
Notes :
1 François Furet, Le passé d'une illusion, R. Laffont/Calmann-Lévy, 1995.
2 André Glucksmann, La troisième mort de Dieu, NIL éditions, 2000.
3 Alain Bauer, Xavier Raufer, La guerre ne fait que commencer ,J.C. Lattès, 2002.
4Érasme La complainte de la paix, Œuvres, Robert Laffont, Collect. Bouquins, 1992.
5 Érasme, Réflexions sur l'éducation, Op.cit.
6 Cf. Florence Burgat, Animal, mon prochain, Odile Jacob,1997.
7Friedrich Nietzsche, Contribution à la généalogie de la morale, Christian Bourgeois, 1974.
8Jean Rostand, Pensées d’un biologiste, Stock, 1954.
9 Tzvetan Todorov, Le jardin imparfait, Grasset, 1998.
10Tzvetan Todorov, Face à l’extrême, Seuil, 1991.
11Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.
12 «Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne
convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa
servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain «.
(Exode XX 17) Le rédacteur avait bien compris que le désir mimétique
était tellement puissant que seuls des interdits non moins puissants
pouvaient éviter la violence.
13 Massimo d'Alema, ancien dirigeant communiste devenu président du PDS
déclarait en février 1998, lors de la clôture du Congrès de son Parti
: «Le communisme s'est transformé en une force d'oppression, un
totalitarisme coupable de crimes gigantesques. «
14 Henri de Lubac, Le drame de l'humanisme athée, Cerf, 1998.
15 Friedrich Nietzsche, L'Antéchrist, Flammarion, 1994.
16 Henri de Lubac, Op. cit.
17 Henri de Lubac, Op. cit.
18 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Œuvres complètes,
19 Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, 1995.
20Phrase de conclusion de l’ouvrage de Steven Weinberg : “Les trois
premières minutes de l’univers.” Ed. du Seuil. S.Weinberg a reçu,
en 1979, le prix Nobel de physique.
21 Albert Camus, Op. cit.

Erasme
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