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Islamophilie: L’art de dorer la pilule

Entre mensonge et fascination, nos élites sont passées maître dans l’art du dorage de pilule quand il s’agit d’islam. Une nouvelle “affaire non classée” pour Jean-Gérard Lapacherie.

Dorer la pilule est un réflexe des medias et des intellectuels dès qu’il est question d’islam (i minuscule, la religion) ou d’Islam (I majuscule, la civilisation). Ce serait une illusion que de croire que ce réflexe est concomitant de l’installation récente en France de fortes colonies islamiques. Il y est antérieur de plusieurs décennies. En effet, on en perçoit les prodromes dès les années 1940-50, peut-être avant. En 1947, la revue Les Cahiers du Sud publie une livraison de près de quatre cents pages sur «l’Islam et l’Occident». Dans la préface, le directeur des Cahiers du Sud, Jean Ballard donne le La. Il n’est ni historien, ni spécialiste de l’Islam, ni arabisant, mais poète occasionnel et poète d’occasion. Du haut de sa gloire, il distille la vérité. Ce qu’il exprime, c’est, un demi-siècle avant qu’elle ne devienne une banalité ressassée par les imbéciles, la doxa, dont voici un bel exemple:

«Dans la tolérante Cordoue, l’extrême liberté de glose ne s’appelait même plus hérésie et l’on y discutait de choses qui se fussent expiées sur le bûcher cinq siècles plus tard (…) Pendant plus de trois siècles, grâce à l’islam, un climat unique de l’âme a régné dont il est difficile de ne pas avoir la nostalgie. Ce regret qui persiste en nous des nobles voluptés de l’esprit, d’une tolérance usant la notion de race, apprivoisant jusqu’au dernier fanatisme, nous a longtemps fait désirer une rencontre des deux mondes, disjoints depuis huit siècles».

En deux phrases, Ballard trouve assez de place pour loger les mots fétiches des thuriféraires de l’islam: tolérance (deux items), liberté de glose, climat unique de l’âme, nobles voluptés de l’esprit, grâce à l’islam, racisme inconnu, fanatisme apprivoisé. Si Mahomet, qui savait ce qu’il faisait quand il brandissait le sayf Allah («le sabre d’Allah») pour couper les têtes rétives, lisait ce texte sur l’islam, il ne reconnaîtrait pas son enfant. Lui qui a soumis par le sabre les hommes à sa loi, le voilà transformé en concepteur d’un «climat unique de l’âme». La dernière phrase porte: «les deux mondes disjoints depuis huit siècles». Or, en 1947, au moment où Ballard écrit cette énormité, cela faisait un siècle que, comme le déclarait Guy Mollet à peu près à la même époque, la France était la première puissance musulmane du monde et qu’elle abritait dans son Empire plus de musulmans qu’aucun autre pays. Depuis plus d’un siècle, des Français étaient installés en terre d’Islam où ils voyageaient librement. Cela faisait plus de quatre siècles qu’une chaire orientale avait été créée au Collège de France, et pourtant, contre toute vérité, «les deux mondes» (l’Islam et l’Occident) auraient été «disjoints». La «disjonction» serait vieille de huit siècles, ce qui date le phénomène de la fin du XIe siècle ou du début du XIIe siècle. La première Croisade a été prêchée à Clermont-Ferrand en 1098. Il est évident que, pour M. Ballard, la «disjonction» a commencé avec les Croisades et qu’elle est donc de la responsabilité du seul Occident.

Dans la livraison de cette revue, il est une contribution qui est plus éloquente encore, parce qu’elle concentre en moins de dix pages les stéréotypes de l’apologétique islamique, que l’on retrouve tels quels dans les discours des islamologues. Le titre en est Sayful Islam («les sabres de l’islam»), l’auteur en est René Guénon.

Guénon commence par rendre impossible toute critique de l’islam (religion) et de l’Islam (civilisation). Pour interdire toute critique, il existe deux solutions: ou le meurtre, comme ce qui est arrivé à Théo Van Gogh ou la disqualification de ceux qui osent émettre la moindre critique. Ce que Guénon dénie aux non musulmans, c’est le droit de critiquer l’islam. Ils sont discrédités par nature. Deux arguments sont avancés: une phrase de l’Evangile selon Matthieu et une référence au Moyen Age. Dans l’Evangile selon Matthieu (I, 34), le Christ dit (ou aurait dit) ceci: «Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée». C’est parce qu’il ressemble au mot paix, avec lequel il fait paronomase (figure qui consiste à rapprocher deux mots qui se ressemblent par leurs seuls sons), que le mot l’épée est employé dans la traduction française de préférence à couteau, à glaive ou à tout autre instrument coupant. Dans quel sens épée est-il entendu par le Christ? Dans les Evangiles, le Christ est réputé s’exprimer par paraboles. Or, dans cet extrait, l’épée (si tant est que ce mot traduise le mot grec du texte originel) est tout entière expliquée dans les phrases qui suivent et qui ne sont pas citées, bien entendu. Les voici: «Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera».

L’épée dont il est question n’est pas une arme dont la fonction est de tuer, mais une métaphore. Ce qu’affirme Jésus, c’est que les liens familiaux «naturels» ne sont rien pour qui décide de le suivre. Ce à quoi le Christ invite ses disciples, ce n’est pas à faire la guerre, mais à rompre les liens les plus forts. Guénon cite l’Evangile de Matthieu avec un énorme contresens, volontaire de toute évidence, qui fait dire au texte le contraire exact de ce qu’il dit littéralement. Le sens détourné de cet extrait de l’Evangile est confirmé par une évocation du Moyen Age, qui a duré mille ans et qui est résumé en une phrase: «L’histoire de la Chrétienté au moyen âge, c’est-à-dire à l’époque où elle eut sa réalisation effective dans les institutions sociales, en fournit des preuves largement suffisantes». Or, la Chrétienté, si tant est qu’elle ait existé, a été l’époque la moins guerrière de tout l’Occident. La guerre, quand elle était déclarée, n’engageait qu’un nombre limité d’hommes, pendant une période restreinte et sur un territoire limité. Elle tenait plus du tournoi que de la bataille rangée (cf. Duby). Pour ce qui est du Moyen Age, Guénon ne connaît que l’image d’Epinal ou d’école primaire qu’en ont diffusée à la fois les francs-maçons républicains (Guénon a été franc-maçon), les marxistes et même les catholiques, image dont Madame Pernoud a montré la fausseté dès 1944 dans Lumière du Moyen Age (1944). Il est un invariant chez les islamologues et autres thuriféraires de l’islam: c’est de dénier aux non musulmans (aux chrétiens en particulier) le droit de critiquer l’islam. Ainsi, sur un plateau de télévision, il y a une vingtaine d’années, Berque opposait à ceux qui lui rappelaient les crimes de Mahomet, les mêmes crimes commis par son contemporain Mérovée. La différence, c’est que personne en France ne fait de Mérovée un exemple. Rappelait-on à Berque les crimes commis par les musulmans depuis 1860 à Damas (puis 1861, 1894-96, 1909, 1915-1023, 1927-28, 1948, 1952, etc.), il objectait les mêmes crimes commis par les Serbes, les Russes, les Français, etc. Il en va de même des croisades. La première croisade a été prêchée en 1098 pour s’opposer à la guerre que les envahisseurs Seldjoukides menaient contre les Chrétiens du Proche-Orient.

La deuxième stratégie consiste à jouer sur le sens des mots arabes et à leur faire dire ce qu’ils ne signifient pas. Il en va ainsi du mot sayf qui fait sayful au pluriel. Sayf signifie «sabre». C’est le sabre d’Allah ou de l’islam (en arabe sayf Allah ou sayf islam) que l’Islam a adopté avec le vert pour emblèmes et qui orne, avec des versets du Coran, le drapeau de l’Arabie saoudite. Or, Guénon fait de cette arme de guerre, servant à tuer, un «symbole», bien que ce prétendu «symbole» soit l’arme avec laquelle la justice saoudienne décapite ceux qu’elle a condamnés à mort. «On a coutume, dans le monde occidental, de considérer l’Islamisme (id est l’Islam: Guénon emploie le nom Islamisme au sens «d’islam», la majuscule est abusive) comme une tradition essentiellement guerrière et par suite, lorsqu’il y est question notamment du sabre ou de l’épée (es sayf), de prendre ce mot uniquement dans son sens le plus littéral, sans même penser jamais à se demander s’il n’y a pas là en réalité quelque chose d’autre».
De fait, le caractère guerrier de l’Islam est examiné, non pas à partir de l’histoire, ni de la théologie, ni des textes, mais à partir d’une seule sémantique frelatée. Le sayf serait un symbole qui vise à établir l’harmonie entre les hommes partout sur la terre, et non une «arme d’estoc et de taille, dont la lame présente une courbure, convexe du côté du tranchant, plus ou moins prononcée selon la nature du service auquel elle est destinée», ce qu’est un sabre aussi bien en France qu’en Arabie. La réalité guerrière de l’Islam est un fait qui peut être atténué ou relativisé, en le replaçant dans le moment et le lieu où il est constaté (climat, mœurs, histoire, société, nature) ou en le comparant à d’autres faits, semblables ou différents. Guénon, lui, nie les faits en les transférant dans le monde des symboles, où ils ne sont plus des faits mais des fantasmes. Il n’est pas relativiste, il est négationniste.

L’histoire est opposée au seul christianisme, par le rappel des Croisades et de la barbarie médiévale en Occident, mais elle est rejetée dès qu’il est question d’Islam. Le mot guerre est entendu dans son sens courant quand il est traité de l’Occident, mais dans son sens «le moins» littéral quand il est question d’Islam. Ainsi, l’Islam fait deux sortes de guerres, lesquelles sont l’une et l’autre justes.

«Dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de «justice» entendue dans son acception la plus générale».

Cette guerre sociale est bonne ou juste, parce qu’elle établit ou rétablit la justice. Ainsi, en terre d’islam, les pouvoirs sont autorisés à éliminer par le djihad les dhimmis à qui viendrait la folle idée de contester l’islam ou encore, comme ils l’ont fait sans retenue dans les années 1970-80 en Egypte, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Syrie ou ailleurs, à faire tirer à la mitrailleuse lourde sur leurs sujets qui défilent dans les rues, et cela pour les «ramener» à «l’ordre» - l’ordre islamique, bien entendu.

«Au point de vue traditionnel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur, c’est qu’elle symbolise la lutte que l’homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité».

La deuxième guerre, la guerre intérieure, est bonne et juste, elle est même une nécessité absolue, ce dont aucun croyant ne peut se dispenser.

La conclusion est lumineuse: «Dans les deux cas du reste, qu’il s’agisse de l’ordre extérieur et social ou de l’ordre intérieur et spirituel, la guerre doit toujours tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie (et c’est pourquoi elle se rapporte proprement à la «justice»), et à unifier par là d’une certaine façon la multiplicité des éléments en opposition entre eux».

La guerre est juste quand elle est faite au nom de l’islam. Le mot arabe qui traduit guerre est djihad. C’est à une apologie du djihad que se livre Guénon. En arabe, il existe en fait deux mots que l’on traduit par guerre: djihad «guerre juste» et harb «guerre» qui n’est ni extérieure, ni intérieure. Le djihad est le propre de l’Islam, le harb le propre de l’Occident: c’est d’ailleurs comme dar el harb ou «maison de la guerre» (au sens de zone où la guerre doit être portée) que les territoires non musulmans sont désignés par les théologiens de l’islam.

Là encore, Guénon n’avance pas d’autres arguments que ceux qu’il va chercher dans le sens déformé des mots. Islam et salam se ressemblent. Comme salam signifie «paix», Guénon en conclut lumineusement que l’islam est par essence, même si les réalités l’infirment, une religion de paix. «La paix (salam) (…) ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la volonté divine (el islam)». Si l’humanité refuse de se soumettre à Allah, il faut lui faire le djihad, pardon la guerre juste, pour rétablir la justice et établir l’harmonie dans le monde. Le jour où tous les hommes seront musulmans, quitte à en tuer deux ou trois milliards, la paix sera enfin établie, mais entre les seuls survivants. La théologie, en fait là encore les seuls mots, fournit une preuve: c’est le hadith (ou phrase attribuée à Mahomet) portant sur les deux djihad, le petit et le grand. Le petit djihad consiste à faire la guerre sociale pour établir l’islam, le grand djihad à faire la guerre intérieure contre les ennemis que chacun porte en soi. Guénon, lui, a pour ennemis intérieurs l’Occident, la France, le christianisme, le monde moderne. Il les combat. Définir l’homme comme un champ de bataille a pour avantage d’assurer au racisme échevelé, à la haine vouée à autrui, au délire de destruction, aux pulsions de meurtre une impunité totale.

Enfin, non content de déformer les textes et de manipuler le sens des mots, Guénon entreprend de noyer le poisson sous un déluge de baragouin gnostique ou ésotérique. Le sayf est un simple attribut symbolique d’autant plus inoffensif qu’il serait en bois (!). «Pour en revenir à l’épée, nous dirons qu’elle symbolise avant tout le pouvoir de la parole». Ou encore: «Le symbolisme «axial» (que véhicule l’épée de bois du prédicateur islamique) nous ramène à l’idée de l’harmonisation conçue comme le but de la «guerre sainte» dans ses deux acceptions extérieure et intérieure (cf. plus haut), car l’axe est le lieu où toutes les oppositions se concilient et s’évanouissent ou, en d’autres termes, le lieu de l’équilibre parfait, que la tradition extrême-orientale désigne comme l’Invariable Milieu».

La conclusion est lumineuse: «Qu’il s’agisse d’Islamisme ou de toute autre forme traditionnelle, ceux qui prétendent n’attribuer à l’épée qu’un sens «matériel» sont éloignés de la vérité». Les malheureux que la justice saoudienne tranche en deux pour un oui ou un non ou un pet de travers seront sans doute très heureux d’apprendre que le sabre qui leur a ôté la tête n’était pas matériel et que, coupés en deux, ils se sont enfin rapprochés de l’harmonie du monde.

Admettons que l’Occident ait une réalité. Ce n’est pas une entité religieuse, mais une entité politique ou un ensemble de valeurs ou une aire de civilisation. Il en va autrement de l’Islam. C’est une religion et une civilisation: l’une et l’autre ont une existence avérée dans le monde. De fait, l’Islam et l’Occident, qui ont beau être coordonnés par «et» dans le titre des Cahiers du Sud, ne sont pas symétriques: le «et» est trompeur, et d’autant plus trompeur que, contrairement à ce qu’annonce le titre, il n’est question dans cette revue que d’Islam ou d’islam, jamais d’Occident, sinon de façon fortuite et anecdotique ou sur le mode critique, du type les Occidentaux sont trop ignorants ou imbus d’eux-mêmes pour comprendre quoi que ce soit à l’Islam. Ce qui pourrait éventuellement justifier l’emploi du nom Occident, ce sont les contributeurs de la livraison. Certains portent un nom français: Louis Massignon, François Bonjean, René Guénon. Massignon fut fasciné par l’Islam et par l’islam, au point d’écrire presque toute son œuvre sur ce sujet. François Bonjean est un romancier de troisième ordre dont le nom est un pseudonyme, puisque, marié à une Marocaine et vivant au Maroc, il s’est converti à l’islam et a adopté un nom musulman. René Guénon (1886-1951) n’a conservé de français ou d’occidental qu’un nom de plume. Fasciné par l’Orient, qui serait, selon lui, conforme à la «tradition», haïssant le monde moderne (en fait l’Occident), converti à l’islam, installé dans une villa du Caire «moderne» et nanti (un comble pour un contempteur de la modernité), il se nomme en réalité Abdel Wahid Yahya et il faisait précéder son nom du titre de «cheikh». Il a pris la nationalité égyptienne, pour l’obtention de laquelle il a bénéficié, personne n’en doute, tant elle était difficile alors à obtenir, de passe-droits exorbitants.

En 1947, le paradigme des fers dorés est en place. Il est à la fois aversion et apologie. L’aversion touche l’Occident, qui est assimilé à Satan ou au Diable. L’apologie touche l’Islam, justifié dans son entreprise guerrière de soumettre l’humanité à la «loi» d’Allah par le sabre, le feu, la mort. Les choses étant ce qu’elles sont, il ne reste plus aux paresseux de l’Université, de la presse et de la classe politique qu’à dévider le fil de ces fers dorés – ce qu’ils ne se privent pas de faire chaque jour.


Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox

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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 09/04/2006 Imprimer cet article
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