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Le renversement des alliances en Asie

David Bescond décrypte pour LibertyVox les nouvelles alliances stratégiques en Asie. Sont-elles les prémices d’un conflit majeur?

Lentement mais inexorablement les priorités stratégiques des Etats-Unis connaissent une modification majeure. Depuis le 11 septembre 2001 le terrorisme islamique sponsorisé par la nébuleuse Al-Qaïda était l'obsession principale de l'administration américaine. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. Les Etats-Unis sont davantage préoccupés par leur affrontement futur avec la Chine que par le djihad international. L'exemple le plus frappant est l'alliance stratégique qui vient de se nouer entre les Etats-Unis et l'Inde. Dans le même temps s'opère un rapprochement entre la Chine et le Pakistan dont l'exemple le plus manifeste est le projet d'oléoduc qui doit partir du port pakistanais de Gwadar, pour rejoindre la Chine.

"Nous avons fait l'histoire." C'est en ces termes que deux des principaux quotidiens indiens ont choisi de qualifier l'accord de coopération nucléaire civile scellé le 02 mars dernier entre le président américain Georges W. Bush et le Premier ministre indien, Mahmohan Sing. L'Inde est devenue pour l'administration américaine une "alliée naturelle" promue au rang de partenaire stratégique. On mesure le chemin parcouru, lorsqu'on se souvient que durant la Guerre froide l'Inde était l'alliée de l'URSS alors que le Pakistan était celui de Washington. Bien entendu, cet accord doit encore recevoir l'assentiment du Congrès américain. Bien entendu cela ne se fera pas sans rebondissements, sans réticences d'un côté comme de l'autre, mais cela se fera. Il y va de la suprématie américaine sur la Chine pour les prochaines décennies.

Cette visite du président américain dans la région du sous-continent indien concrétise un renversement des alliances. Officiellement, le Pakistan reste l'ami des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme. En vérité, les Américains ne font plus confiance ni à la société civile pakistanaise, ni au régime militaire en place. Pourquoi? Ce pays devient de plus en plus instable et reste gangrené par un islamisme radical aux portes du pouvoir et dont l'influence ne cesse de grandir, y compris au sein des forces armées. C'est aussi un pays où les islamistes contrôlent les régions frontalières de l'Afghanistan qui servent de refuge aux talibans et aux terroristes d'Al-Qaïda. Un pays qui persiste à abriter et protéger les organisations terroristes qui commettent des attentats en Inde (comme ce fut le cas dernièrement à Bénarès) et celles qui luttent pour arracher à New Delhi le contrôle du Cachemire indien. Le Pakistan persévère à vouloir exercer un contrôle sur l'Afghanistan et entretient des relations tendues avec le pouvoir en place à Kaboul pourtant proche des Etats-Unis. C'est un pays où l'anti-américanisme devient de plus en plus virulent au sein de la population. C'est un Etat qui n'est pas une démocratie. Entre l'Inde hindouiste, démocratique, superpuissance en devenir et le Pakistan, islamiste, autocratique, puissance moyenne à l'avenir incertain dont la politique est ambiguë, les Américains n'hésitent plus. Quitte à affaiblir davantage la position de Pervez Musharaff vis-à-vis de son opinion publique et accroître ainsi l'instabilité dans le pays.

Cette alliance avec l'Inde marque essentiellement la continuité de la politique américaine d'endiguement de la Chine. La stratégie d'encerclement maritime de l'Empire du Milieu, mise en place à partir du Japon, de la Corée du Sud, de Taiwan, des Philippines et de l'Australie, souffrait de l'absence d'un contrepoids terrestre. Qui, mieux que l'Inde, pouvait remplir ce rôle? Ajoutons à cela la présence des Etats-Unis et de l'OTAN en Afghanistan et nous aurons un tableau assez juste de l'étau qui est en train de se construire autour de la Chine. L'alliance des Etats-Unis avec l'Inde indique clairement la zone géopolitique dans laquelle l'avenir du monde va se jouer dans les prochaines décennies: l'Asie.

Trois événements récents démontrent la montée des préoccupations américaines vis-à-vis de la puissance chinoise. Dans sa nouvelle "Stratégie de sécurité nationale" publiée le 16 mars par la Maison Blanche, Washington n'hésite pas à critiquer Pékin pour sa volonté de "verrouiller les sources d'énergies" mondiales. En visite en Australie le 16 mars, la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a appelé la Chine à davantage de "transparence" sur son budget militaire dont la croissance (+ 15 %) n'a de cesse d'inquiéter le Pentagone. Enfin, l'amiral Gary Roughead, qui dirige la flotte américaine du Pacifique, vient d'annoncer pour l'été des manoeuvres navales avec le Japon, la Corée du Sud et l'Australie. L'avertissement a le mérite d'être clair mais il est peu probable qu'il intimide Pékin. Car du côté chinois toutes les forces, notamment ses missiles, sont dirigées vers un objectif unique: Taiwan. Cette île pourrait bien être le premier théâtre des opérations marquant le début de l'affrontement sino-américain. Dans cette perspective, la Chine prépare également ses alliances.

L'accord qui vient d'être scellé à New Delhi n'est pas une surprise pour Islamabad. Le Pakistan a d'ailleurs anticipé la nouvelle stratégie américaine. La reprise des attentats contre l'Inde, en décembre à New Delhi et en mars à Bénarès, capitale religieuse de l'Inde, marque la fin du "réchauffement" des relations entre les deux frères ennemis. Les accusations de Kaboul, qui voit la main d'Islamabad derrière la recrudescence de la guérilla des talibans et l'augmentation des attaques terroristes, sont loin d'être infondées. Les djihadistes du monde entier peuvent à nouveau se rendre en Afghanistan via le Pakistan sans grande difficulté. Les services secrets pakistanais protégent les principaux dirigeants d'Al-Qaïda en refusant de livrer les renseignements qu'ils possèdent. Les principaux dignitaires talibans vivent au Pakistan et sont libres de leurs mouvements. Le Pakistan a décidé de reprendre ses politiques traditionnelles d'affrontement avec l'Inde et d'influence en Afghanistan. Avec la bénédiction de Pékin qui recherche l'alliance pakistanaise. Ce qui a permis au Pakistan de s'offrir le luxe de refuser la levée de l'embargo américain sur la vente de ses F16 en s'équipant en chasseurs chinois.

Car l'alliance entre New Delhi et Washington ne provoque pas l'étonnement des Chinois. Elle était attendue. De même que Pékin a parfaitement connaissance de son talon d'Achille que n'ont pas manqué de remarquer les stratèges américains. Les ressources énergétiques chinoises sont insuffisantes pour répondre au vigoureux développement économique du pays. La Chine doit donc se tourner vers l'étranger pour ses livraisons en pétrole. Sa dépendance dans les prochaines années ne fera que s'accentuer et pour ne pas compromettre sa croissance économique et son développement, elle doit assurer la sécurité de ses approvisionnements. La Chine a donc entrepris de diversifier ses fournisseurs en partant à la conquête des marchés pétroliers africains comme le Nigeria. Elle s'est également rapprochée de l'Arabie Saoudite profitant du froid persistant entre le royaume wahhabite et les Etats-Unis depuis le 11 septembre. Mais elle a surtout entrepris de raccourcir ses lignes logistiques afin d'échapper à l'encerclement maritime dont elle fait l'objet et qui ferait peser une menace trop importante sur ses approvisionnements. C'est de cette logique que découle le projet d'oléoduc de Gwadar. Ce port pakistanais n'est pas très éloigné du détroit d'Ormuz qui est la porte de sortie du pétrole de la Péninsule Arabique. Via un oléoduc traversant le Pakistan, le pétrole sera acheminé jusqu'en Chine.

Mais le renversement des alliances n'est pas terminé. Autrefois alliés, l'Iran et l'Inde connaissent actuellement une brouille de leurs relations depuis que l'Inde a voté la résolution de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui permet l’envoi du dossier iranien au Conseil de sécurité des Nations unies. Et ce n'est pas le récent accord nucléaire entre indiens et américains qui va améliorer les relations entre les deux pays. Ni la rébellion dans le Baloutchistan pakistanais qui déborde aujourd'hui dans la province frontalière iranienne, rébellion instrumentalisée par New Delhi qui y voit l'occasion de copier la tactique pakistanaise au Cachemire. Inversement, les relations entre Islamabad et Téhéran furent toujours exécrables. Ces deux pays musulmans rivalisent pour la prédominance régionale comme l'illustre parfaitement leur rivalité sur le terrain afghan. En coulisses, la Chine oeuvre pour un rapprochement entre ces deux puissances. Car si pour les Etats-Unis, l'Inde est le contrepoids idéal contre l'islamisme et la Chine, le Pakistan et l'Iran doivent être les deux pivots de l'alliance de la Chine avec le monde islamique dont le rapprochement avec l'Arabie Saoudite en est un autre exemple. Il est encore trop tôt pour connaître les résultats de la diplomatie chinoise dans ce domaine. Mais la question du nucléaire iranien risque de faire tomber les masques plus rapidement que certains ne l'imaginaient ou ne le souhaitaient. Cette crise risque de n'être que les prémices de celle qui opposera Washington à Pékin.

David Bescond pour Liberty Vox

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© David Bescond pour LibertyVox - Article paru le 21/03/2006 Imprimer cet article
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