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Comprendre le Réel

Pour bien soigner, un médecin doit d’abord faire un bon diagnostic. Voir le monde tel qu’il est, et non par le filtre des idéologies ou comme on voudrait qu’il soit, est la condition première d’une analyse cohérente. Jean-Gérard Lapacherie fait son diagnostic de la “maladie des errements” qui frappe la plupart de nos intellectuels.

Les polémistes jouent avec les mots comme avec des bulles de savon: ça leur évite d’avoir à comprendre le réel. Polémiquer, c’est déroger. L’auteur de ces lignes est sceptique, donc libéral, il ne dérogera pas. Ce qu’il cherche à comprendre, c’est le réel.

Le savoir diffusé à l’Université par les prétendues sciences «humaines», «sociales», «économiques» a tout de l’idéologie. C’est au moment précis où, dans les années 1950-60, plus aucun homme libre à l’Est (il y en avait quelques-uns, dont Soljenitsyne et Boukovsky) ne croyait au léninisme, que cette idéologie a contaminé l’Ouest. Même le Parti socialiste, qui y était hostile en 1917, s’y est converti dans les années noires de la France (1970-2000), allant jusqu’à l’appliquer quand il a exercé le pouvoir: guerre aux industriels, guerre au travail qui libère les hommes, guerre à la culture, mythes tiers-mondistes, guerre aux «possédants», subventions prodiguées aux «associations» qui ont confisqué la souveraineté populaire à leur seul profit, lois scélérates interdisant la libre communication des pensées et des opinions, contrôle politique de la société par des groupes occultes, etc. Autrement dit, alors que le soleil noir du léninisme était éteint à l’Est, sans doute parce qu’il n’y avait plus d’innocents à tuer, à l’Ouest, il a enchanté collèges, lycées, media, sciences sociales et économiques, tous secteurs fragiles, parce que le savoir y est concurrencé par les idées à priori du réel. Face à ce désastre, il y a une alternative: ou bien persévérer dans le culte rendu à Lénine, ou bien prendre acte de sa mort définitive.

Il reste un mystère: comment le léninisme a-t-il triomphé aussi facilement? L’aveuglement volontaire? L’illusion lyrique? Le romantisme de jeunes gens immatures? Le christianisme dévoyé? Le fait est que les intellectuels inclinent naturellement à la servitude, qu’ils se plient sans jamais regimber à la dictature de l’idée et se placent, en toute occasion, du côté du plus fort. Dans les années 1960 et 1970, le léninisme progressait. Après l’Europe de l’Est et la Chine, il a fait basculer dans le néant les pays arabes, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, l’Afrique. Dans les universités, il est le fonds de commerce: y faire allégeance, c’est s’assurer une belle carrière.

Les choses étant ce qu’elle sont, l’argument d’autorité ne vaut pas plus qu’une ratiocination d’aliéné. Invoquer l’Université, les cours, la recherche, les enseignements dits «supérieurs», c’est une «blague hénaurme» aurait dit Flaubert. Les universitaires du XVIe s. donnaient de très mauvaises notes à Rabelais, ceux du XVIIe s. ne donnaient pas la moyenne à Pascal, à Descartes ou à Molière, ceux du XVIIIe s. aspiraient à brûler les livres de Diderot ou de Voltaire, ceux du XIXe s. ont ignoré Bastiat ou Tocqueville, ceux du XXe s. ont voué Aron aux gémonies et ils veulent condamner Finkielkraut au silence. Les peuples de la vieille Europe n’ont pas été dupes: ils ont mué les universitaires en bouffons de carnaval (en Italie, le sinistre Ballordo), ou, par l’intermédiaire de leurs écrivains, en imbéciles de comédie (Diafoirus père et fils chez Molière) ou en théologiens pervertis (Hortius, Ingolsterus, Rullandus in «Histoire des Oracles» de Fontenelle). Au XVIe s. Rabelais a pris acte de la mort du savoir médiéval. Panurge compissait les thèses soutenues à l’Université. Il semble que leur exemple soit oublié aujourd’hui.

Être libéral, c’est donner la primauté au réel et, par scepticisme, se défier des doctrines, idées, corpus idéologiques, quels qu’ils soient, donc du libéralisme, qui est un corps de doctrine. Un libéral n’est pas un doctrinaire. Il se défie de toutes les doctrines libéralistes. Se référer à celles-ci, avec la ferveur marxiste, c’est faire un contresens sur «libéral»: un esprit libre ne peut se contenter de réciter ses propres croyances ou celles du camp auquel il adhère. Sclérosé en doctrine, le libéralisme dévoie la pensée libérale qu’il prétend défendre. Une ambition de Tocqueville dans «De la démocratie en Amérique» est de rompre avec la «doctrine matérialiste» des climats, par laquelle des philosophes et des historiens ont cru expliquer la diversité des mœurs humaines qu’ils observaient sur l’ensemble du globe. Tocqueville illustrerait, dit-on, le «libéralisme». Sans doute. Mais de quoi s’agit-il en réalité? Selon lui, la régularité des mœurs en Amérique et leur désordre en Europe ont une seule explication: «l’égalité» (en droit et des conditions) et «les institutions qui en découlent» en Amérique, l’inégalité inverse en Europe.

Pour un libéral, l’objet d’étude (la sévérité ou le désordre des mœurs) paraît incongru: après tout, chacun baise avec qui il veut. Il n’a de compte à rendre à personne là-dessus. Ce qui est plus étrange encore chez Tocqueville, c’est sa volonté de rendre compte de tout, de penser que tout fait a une cause, que tous les faits de société peuvent être expliqués par la seule égalité ou son contraire. C’est d’ailleurs ainsi que procèdent les propagandistes du communisme. Lénine, Mao, Staline, Castro, etc., en établissant l’égalité entre les hommes, auraient aboli de fait la prostitution, les gigolos, les délits, les femmes entretenues, les mariages arrangés ou d’intérêt, les crimes, les mœurs dissolues, etc. etc. etc. Personne ne s’est interrogé sur la religion du fait (établir les faits, rien que les faits, excluant a priori toute théorie ou toute pensée préalable) et la recherche des causes (en bref, le positivisme et le causalisme) qui sont les mamelles communes au libéralisme et au léninisme. Le léninisme établit une analogie entre les «émeutes de banlieue» et celles qui, dans les années 1960 et 1970, ont mis à feu et à sang les quartiers noirs des villes américaines. Le rapprochement justifie les émeutes qui seraient des réactions de révolte contre les discriminations immondes. Les doctrinaires du libéralisme, soucieux de prouver que la France est en retard sur les Etats-Unis, abondent dans ce sens, sans prendre conscience qu’en faisant des discriminations les facteurs de crimes contre les biens et contre les personnes, ils exonèrent les criminels de toute responsabilité certes et surtout qu’ils salissent les victimes. La France n’est pas l’Afrique du sud de l’apartheid, elle n’a rien en commun avec les Etats-Unis de la discrimination instituée des années 1960. Comparer les émeutes de banlieue aux émeutes fomentées par les Panthères noires, c’est refuser de voir le réel ou ne le voir qu’avec les lunettes de la doctrine, laquelle, fût-elle baptisée libéralisme, n’a rien à envier au léninisme. Il serait plus pertinent de comparer les émeutes de novembre 2005 aux incendies qui ont détruit les immeubles et les commerces des Juifs au Caire en janvier 1952 ou à la nuit de cristal de novembre 1938. C’est pourquoi les libéraux, s’ils ne veulent pas s’abuser sur le réel, ont intérêt à couper le nœud gordien de la doctrine, fût-elle qualifiée de «libérale».

Etre libéral, c’est voir le monde tel qu’il est. Ceux qui connaissent les pays arabo-musulmans in vivo, pas in vitro, parce qu’ils y ont vécu et y ont exercé une profession, ne se font pas d’illusions sur la nature totalitaire de ces pays: ils savent que jamais la réalité n’y est saisie telle quelle, qu’elle y est toujours cachée ou déformée, que ce qui y nourrit les hommes, c’est l’idéologie, et que l’islam, qui est un tout, est le carburant de cette idéologie. Deux pays ont connu pendant quelques années une parenthèse démocratique: le Liban et l’Egypte. La parenthèse a été rendue possible parce que les Libanais et les Egyptiens, de 1920 à 1952, se sont éloignés de l’idéologie islamique. Depuis, celle-ci a pris sa revanche. La parenthèse a été fermée, et pour longtemps. Des pays arabo-islamiques, les étrangers ont été chassés, ces pays sont totalement purifiés. Ce ne sont pas vingt touristes en goguette qui parcourent la Tunisie en dix jours qui font oublier que ce pays a été jadis cosmopolite et qu’il ne l’est plus. Il y a moins d’un siècle, le territoire de l’actuelle Turquie était une mosaïque: un génocide, trois ou quatre massacres de masse, des pogroms en cascade, une politique voulue de purification, l’ont rendu conforme à ce qu’est un pays islamique. Refuser de voir ces réalités, ça a pour nom «négationnisme».

Un libéral ne se fait par principe aucune illusion, ni sur lui-même ni sur les autres. Pour mille Sartre, l’auteur de ces lignes, qui a longuement vécu à l’étranger, n’a vu qu’un seul Aron. De 1932 à 1934, Aron et Sartre, en leur qualité d’anciens normaliens et de jeunes agrégés de philosophie, ont vécu et travaillé à Berlin. Ils étaient aux premières loges dans le théâtre où s’est déchaînée la barbarie. Aron a ouvert les yeux, il a vu, il a compris; Sartre a préféré le mol oreiller de la paresse intellectuelle. En juillet 1940, le premier a rejoint la France libre à Londres, le second s’est illustré dans la soumission à l’ordre nazi en faisant représenter ses pièces et en quémandant du papier pour faire imprimer ses livres. La guerre gagnée, le premier a continué à résister; après 1945, le second a continué sur son erre. Des dizaines de milliers de Français, d’Européens, d’Occidentaux, universitaires ou non, ont vécu ou voyagé dans les pays arabo-musulmans au cours du dernier demi-siècle. Quasiment tous ont fait allégeance, comme Sartre et Beauvoir l’ont fait au tyran Nasser qui a balayé la démocratie. Qu’un libéral revendique le droit d’imiter Aron, fût-il le seul à le faire, est la moindre des choses.


Jean-Gérard Lapacherie pour Libertyvox.



Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre avec Nasser lors d’une visite au Caire en 1967


Staline dessiné par Picasso, abandonnant par déférence le cubisme pour le Stalinisme…

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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 19/12/2005 Imprimer cet article
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