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L'état mental de ce pays

Guy Millière contre-attaque et répond à José Melchor Gonzales avec une verve que nous ne lui connaissions pas. Sur sa lancée, sous forme de post-scriptum, il en profite pour égratigner Jean-Gérard Lapacherie. Le débat sur la notion d’Islam modéré reste ouvert...




Je notais dans mes articles sur les émeutes en France que, globalement, l’état mental de ce pays était préoccupant. Les mails que j’ai reçus ne font que confirmer mon diagnostic. Je notais que la théorie libérale était désormais très marginale en France et que l’ignorance en matière d’économie était consternante, là encore, les mails que j’ai reçus m’apportent une claire confirmation de ce que je pensais.

Je viens tout juste de rentrer d’un séjour en Californie, et j’ai une fois de plus l’impression de passer d’une contrée du vingt-et-unième siècle, prospère, confiante en l’avenir à une zone malsaine, travaillée par la décrépitude, l’aigreur, des peurs séniles, la myopie. Entre les adeptes du socialisme et d’une redistribution sociale (qui a fait pourtant la preuve de sa faillite) d’un côté, et ceux qui, pour ne pas voir la faillite du «système social français» s’arc-boutent sur la xénophobie, l’autoritarisme et une vision grossière de l’islam de l’autre, il ne reste guère de place pour les nuances, pour la pensée et pour une vision stratégique. Cela ne me semble pas un hasard, hélas, si les réactions les plus positives à mes analyses sont venues du monde où l’on parle anglais et où l’on ne se contente pas d’un simplisme primaire.

Je n’avais pas prévu de répondre à mes contradicteurs. Ils ont des opinions: comme je l’ai dit de nombreuses fois, moi, je n’en ai pas. J’ai cessé d’avoir des opinions il y a très longtemps. Je fais des analyses et je me situe sur le terrain de la connaissance. Libre à ceux qui veulent avoir des opinions d’en avoir et je serais sur ce point d’accord avec Clint Eastwood: les opinions, c’est comme les paires de fesses tout le monde en a une. Aucun problème.

Je n’avais pas prévu de répondre, j’avais même vu passer sur Internet les diatribes approximatives de José Melchior Gonzales, et j’avais choisi de les ignorer. Comme un roquet teigneux qui, faute d’autre chose et par impuissance intellectuelle, essaie de mordiller ce qu’il trouve à se mettre sous la dent aux fins de se faire remarquer, ce personnage insiste et tient à brandir son ignorance comme une oriflamme. Il semble réclamer, par un masochisme inexplicable, la claque qui le renverra à la niche. Je veux bien, par générosité et pure bonté d’âme accéder à sa demande. Ce ne sera jamais que la deuxième fois en quelques années.

Monsieur Gonzales devrait tout d’abord lire les journaux dont il parle (cela impliquerait qu’il lise l’anglais, langue dont on peut apprendre les rudiments à tout âge): il discernerait ainsi que le New York Times est un journal pour l’essentiel de gauche où nul n’oserait incriminer l’état-providence et la redistribution sociale comme le font les «classical liberals» dont je suis. Il pourrait découvrir aussi qu’écrivent dans le Washington Times des auteurs conservateurs et néo-conservateurs dont les idées n’ont strictement rien à voir avec celles de la droite nationale, populiste ou gaulliste française. Ce sont des auteurs comme Helle Dale ou Thomas Sowell qui y ont incriminé les premiers l’impasse et l’hypocrisie du «modèle social» français et sa responsabilité dans les émeutes. C’est un autre auteur néo-conservateur, Ralph Peters, auteur de Beyond Bagdad et de New Glory qui, dans le New York Post, a dénoncé la discrimination de fait qui imprègne la société française. Si M. Gonzales veut se cultiver un peu entre deux phases d’exaltation, je veux bien lui donner les références.

Mr Gonzales s’indigne de ce que je dise que les Français d’origine maghrébine ou africaine sont français. Je le lui confirme, même si cela doit le plonger dans la dépression ou une rage frénétique: oui, ils sont français. Non seulement ils sont français, mais ils le resteront. It’s a fact. C’est un fait, comme disait Karl Popper. M. Gonzales peut rêver de les rejeter à la mer, de les renvoyer vers un pays où ils n’ont presque jamais mis les pieds, il peut même si cela traverse ses fantasmes, rêver de les exterminer. Il peut aussi fantasmer une guerre civile où les Français de souche très chrétiens vaincraient. Il serait temps en ce cas que M. Gonzales découvre comment la planète évolue et comprenne que la France est désormais une entité minuscule, déclinante dont nul ne sera jeté à la mer et où les petits blancs qui rêveraient de guerre civile auraient vite l’allure de piteux vaincus. Il pourrait encore, peut-être et à l’extrême rigueur être encore temps d’un sursaut et d’une intégration à l’Occident, mais les matamores qui confondraient la grandeur de l’Occident avec le désir de «casser du bronzé» devraient en toute logique se retrouver assez vite dans la position de celui qui attire sur lui le ridicule et le mépris. Une grande majorité des jeunes d’origine maghrébine ou africaine souhaitent s’intégrer, les gens tels que Mr Gonzales ne peuvent que leur donner l'envie inverse et donner par la même occasion à des gens comme moi l’envie de quitter définitivement le pays. Je n’ai aucun désir de me retrouver entouré de velléitaires acéphales brandissant verbeusement un sabre de bois au bout de leurs petits bras chétifs, et croyant en imposer au monde parce qu’ils pensent en être le nombril, alors qu’ils en sont tout juste l’anus.

M. Gonzales semble fâché avec les chiffres et avec l’analyse différenciée des cultures: si ce n’était pas le cas, il pourrait soupeser de manière moins rustre et davantage dégrossie (cela demanderait des efforts dont je doute qu’il soit capable, je sais) le nombre d’asiatiques en France en le comparant avec le nombre de maghrébins et d’Africains, et il pourrait se pencher sur les impacts culturels différenciés du confucianisme et de l’islam arabe (par la même occasion, il pourrait envisager d’étudier les différences séparant islam arabe et islam non arabe, sunnisme, shiisme et courants sufi, voire pensée mu’tazilite, mais c’est certainement trop lui demander). Faute de soupeser, ses affirmations ont, à mes yeux, la délicatesse d’un pachyderme lobotomisé qu’on enverrait se promener au milieu d’un magasin de porcelaine. Le simplisme et l’approximation grossière peuvent mener loin. À condition d’accepter que le chemin soit jonché de destructions diverses et catastrophiques. M. Gonzales me semble être à la subtilité intellectuelle ce qu’un lutteur de sumo est au régime minceur.

Je découvre en lisant M. Gonzales que Pim Fortuyn a été assassiné par un musulman (c’est le tueur qui doit être surpris: il ne savait même pas lui-même qu’il s’était converti à l’islam) et qu’à côté de la notion marxiste d’«ultra libéralisme», il existe la notion d’«ultra communautarisme». J’ai déjà remarqué qu’il n’existait pas d’ultra totalitarisme ou d’ultra socialisme, mais cela va venir sans doute. M. ultra Gonzales nous dira vraisemblablement bientôt que c’est «tendance» de qualifier d’ultra tout ce qui vous déplaît, comme le font déjà ses anciens amis syndicalistes très à gauche. M. Gonzales est l’Arturo Brachetti du prêt-à-penser: à peine vous le pensez cégétiste qu’il est déjà plus bushiste que Bush, et à peine vous le pensez bushiste que vous le découvrez successivement vautré aux pieds de Villiers, de Le Pen, de la statue de Napoléon 1er, et de je ne sais qui d’autre: quel est le prochain épisode?

J’apprends que «la culture musulmane est incompatible avec nos modèles démocratiques», et je ne peux que m’incliner devant autant de science infuse: moi, le crétin qui n’ai pas la science infuse, je ne mets pas toute la démocratie dans le même sac à patates, je distingue la démocratie à l’anglaise, soumise à la rule of law, de la démocratie absolue à la française, et je ne mets pas tout l’islam dans le même panier de crabes, je constate même que l’islam indonésien, malais, indien ou turc est souvent en sa pratique très éloigné de l’islam arabe, mais je sais que je suis un crétin, que je n’ai pas la science infuse, et que j’ai dû, en bon crétin, lire des milliers de pages avant de tirer des conclusions. La science infuse vous évite des heures de lectures et de réflexion. Elle vous permet de prendre des positions massives et tranchées. «Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer», notait François Cavanna voici trente ans en tête de rubrique de Charlie Hebdo. En disciple de Cavanna, M. Gonzales parle de ce qu’il n’a pas vu, de ce qu’il n’a pas lu mais dont il a entendu causer. Pour le cas où il voudrait lire, je puis lui conseiller l’article de Daniel Pipes «In Search of Moderate Islam» (danielpipes.org, 28 janvier 2005) Je cite: «Mon programme consiste à vaincre l'Islam radical et à promouvoir un Islam modéré». Ou: «l'Islam peut être tout ce que les Musulmans souhaitent en faire». Il est vrai que Daniel Pipes a consacré une bonne part de sa vie à étudier l’islam, ce qui suffit sans doute à le disqualifier aux yeux d’un tenant de la science infuse.

Je laisse à Monsieur Gonzales sa description des cités HLM de banlieue aujourd’hui et son éloge de leur riche vastitude et de leur convivialité. C’est, pour le moins, une description originale. On pourrait, à lire Monsieur Gonzales, se demander pourquoi tant de gens partent en vacances sur la Côte d’Azur alors que les cités de Seine-Saint-Denis devraient constituer des destinations touristiques idylliques. Monsieur Gonzales nous expliquera sans doute dans un prochain article (que j’attends avec impatience) que si les Rmistes de La Courneuve ne partent jamais à la plage, c’est parce que le béton qui les entoure est tellement plus beau que le sable blond sous les cocotiers qu’ils auraient tort de s’en priver. Quiconque vit en Seine-Saint-Denis sait aussi que toutes les familles musulmanes, strictement toutes, sont polygames et ont vingt, trente ou quarante enfants. Si Monsieur Gonzales use encore de certaines substances dont il semble d’ores et déjà abuser, il nous parlera bientôt du retour de l’esclavage partout en France à cause des musulmans, et nous décrira Bobigny comme un haut lieu de la traite négrière où l’on croise des troupeaux de femmes enchaînées, chargées de lourds boulets et obligées de marcher au claquement du fouet. Il y a des difficultés, des viols, des rackets, des violences, certes, il y a quelques familles polygames, mais il faut garder le sens de la mesure, ou consulter d’urgence un psychiatre. Non traités, les troubles obsessionnels s’aggravent.

Monsieur Gonzales fait ensuite l’éloge des dépenses de l’Etat, de l’assistance sociale et de la construction de lieux de loisirs et révèle ainsi qu’il est redevenu socialiste (mais a-t-il jamais cessé de l’être?): il est vrai que, s’il semble penser que les «largesses de l’Etat» et le renoncement au dynamisme économique au profit d’un avenir radieux aux couleurs légèrement léninistes constituent un idéal digne de ce nom, il semble partisan aussi d’une préférence nationale stricte pour les Français vaccinés et baptisés, ce qui pourrait indiquer que son socialisme est très national, comme l’était déjà un socialisme prôné par les créateurs du Parti National socialiste des travailleurs allemands. La description des «travailleurs surexploités par des patrons sans scrupules», du désespoir des chômeurs français très français, moins bien traités que ces horribles basanés démoniaques, cadre assez bien en tout cas avec ce qui a fait le succès, dans les années 1930, dans les brasseries de Münich, d’un peintre raté devenu va de la gueule avant de faire Führer. Monsieur Gonzales semble, pour le moment, simplement en fureur, mais je vois en lui un symptôme vénéneux d’une société où remontent de très mauvaises odeurs…

Suit un couplet sur la France résistante, protectrice des juifs, et une comparaison remarquable de subtilité entre envahisseurs nazis en envahisseurs musulmans et entre les collaborateurs des uns et des autres. Nombre d’historiens scrupuleux seront ravis d’apprendre que Pétain et les collaborateurs étaient des marginaux, et que la France de 1940 était peuplée de fiers résistants par dizaines de milliers. Encore un effort, Gonzales, il vous reste à nous dire que la police française n’a jamais (entre autres) organisé et effectué la rafle du Vélodrome d’hiver, que la SNCF n’a jamais organisé ce que mon ami Raphaël Delpard a appelé les «convois de la honte». Vous pourrez nous expliquer ensuite que la France s’est libérée toute seule du joug nazi, et dire comme Philippe Henriot sur Radio Paris voici soixante ans, qu’il faut se défier de la perfide Amérique. Les Français musulmans apprécieront de se voir traiter en gros, en détail comme des envahisseurs nazis sans exception aucune (encore que: les antisémites avaient leur bon juif, Gonzales a peut-être son bon musulman). Et de fait, pourquoi Gonzales se fatiguerait-il les méninges: Tariq Ramadan, Soheib Bencheikh, Rachid Kaci, Morad El Hattab? Tous musulmans! Tous étrangers par essence! Tous envahisseurs!

Voici quarante ans, ceux qui raisonnaient de façon aussi subtile parlaient de ratons et de bougnoules. Si Gonzales se lâchait complètement, ou s’il avait de la mémoire, je suis certain que ces mots lui viendraient aisément sous la plume. S’il veut se sentir moins seul, il devrait parcourir davantage le net, il y trouverait aisément des camarades de combat aux cheveux ras, défenseurs de la pureté occidentale et de l’épuration ethnique en faveur d’un ordre nouveau. Si ceux qui, comme moi, défendent, au nom des valeurs libérales, la liberté de parole, la liberté de culte et l’égalité de droit sont des collabos, si les musulmans sont tous des nazis, et si les Français ont une âme de résistant, Gonzales devrait (dois-je lui suggérer?) se faire le fer de lance de cette résistance. A-t-il acheté des armes, des explosifs pour faire sauter les mosquées, un bulldozer pour les raser? Envisage-t-il des éliminations ciblées de musulmans, pour l’exemple? Des éliminations de libéraux? Veut-il organiser des autodafés où l’on brûlerait en place publique tous les Corans, tous les textes parlant d’islam? Puisque, selon Monsieur Gonzales, nous sommes en guerre et occupés par une armée étrangère de six millions de soldats, ne faudrait-il pas passer de l’état d’urgence à la loi martiale, voire à la dictature militaire et donner les pleins pouvoirs à l’armée de façon à ce que celle-ci élimine l’envahisseur? Monsieur Gonzales ne peut donner tous les détails, bien sûr… Ce genre d’action se prépare dans le secret.

Là encore, en lisant Monsieur Gonzales, je sens monter de très mauvaises odeurs qui ont fort peu à voir avec la liberté, les droits de la personne humaine et une lutte effective et ciblée contre les dangers totalitaires. Je ne prends, cela dit, pas Monsieur Gonzales très au sérieux: la France est depuis longtemps un pays de guerriers en chambre qui, lorsqu’ils essaient de passer des mots à l’action, se brûlent grotesquement les doigts avec des pétards mouillés et des pétoires rouillées. Combien de peuples des soldats français ont-ils libéré de la tyrannie ces dernières années? Et encore ce sont des soldats: pas des gesticulateurs crispés sur un clavier d’ordinateur.

J’aurais pu noter une phrase sur la Turquie, intégralement islamiste jusqu’au dernier nourrisson, semble-t-il, selon Gonzales: comme c’est bien d’aborder la complexité du monde avec des idées pour analphabète… Cela fait gagner du temps. Allez: encore un troupeau de musulmans, pas tout à fait des bougnoules aurait dit Gonzales il y a quarante ans, mais presque des bougnoules. On m’a récemment transmis un texte approximatif rédigé par un comique malsain en me disant que sa lecture allait changer ma vision de la culture turque et de la position géostratégique du pays, peut-être Gonzales trouvera-t-il dans l’almanach Vermot un calembour navrant qui lui donnera l’impression d’être un théoricien profond sur la Turquie et lui assurera un avantage définitif sur des besogneux tels que Bernard Lewis ou Michael Rubin qui, eux, ont le désavantage de ne pas avoir lu l’almanach Vermot et le désavantage supplémentaire de pouvoir lire Farid Nursi ou Fethullah Gullen dans le texte (je ne doute pas monsieur Gonzales connaisse par cœur les écrits de Nursi et Guhlen, bien qu’il n’aie jamais entendu leurs noms: c’est à ce genre de détails qu’on reconnaît le pur génie).
Je sais: Lewis et Rubin, de surcroît, sont Américains, et Gonzales semble considérer désormais que les Etats Unis d’Amérique sont un pays de cons, où j’aurais des «idoles»: idolâtrer impliquant d’adopter une attitude irrationnelle, j’en déduis que Monsieur Gonzales considère que mes échanges intellectuels avec des confrères américains se résument à des séries d’incantations, de cris gutturaux et d’onomatopées.

Allez… je l’avoue, je ne puis plus le nier: quand je rencontre des prix Nobel d’économie et autres sommités américaines, je me roule à leurs pieds sur la moquette en proférant des jappements extatiques. Ils me répondent sur le même mode. Je le reconnais aussi: l’Amérique est peuplée d’abrutis, c’est bien connu, c’est pour cela que la France éclipse depuis si longtemps les Etats-Unis dans les domaines économiques, culturels, militaires, scientifiques…

Un autre individu de l’acabit de Gonzales m’a récemment traîté de busholâtre: il est vrai qu’il connaît bien mieux les membres de l’administration Bush et Bush lui-même que moi, lui qui n’en sait rien d’autre que ce que disent les journaux français et qui ne connaît de la Maison Blanche et des think tanks de Washington que la photographie de leur paillasson, lui qui, sur ces bases étroites et indigentes, décrète qu’il est à même de trancher. L’ignorance, pour peu qu’on l’accouple avec une immense cuistrerie, vous offre aujourd’hui en France de vastes possibilités que la raison ignore.

L’état mental de ce pays est, de façon générale, préoccupant, oui. Les remugles, dont monsieur Gonzales est porteur, ne sont que des symptômes, de très misérables et affligeants symptômes. Ils pourraient m’apparaître comme le fruit décomposé de la confusion mentale d’un pauvre hère en proie à des obsessions maniaco-dépressives et se défoulant sur Internet faute de trouver quoi faire d’intéressant avec sa vie. Je ferais preuve, en ce cas, de compassion. Malheureusement, ces symptômes me semblent traduire (de manière particulièrement grossière et pathologique, j’en conviens), l’atmosphère de décrépitude, d’aigreur, de peurs séniles, de myopie, de xénophobie, d’autoritarisme et, pour tout dire, de confusion mentale et de bêtise dont je parlais au commencement de ce texte.

La France est très malade. Ce n’est en aucun cas en se laissant collectivement sombrer dans ce type d’atmosphère qu’elle pourrait conserver la moindre chance de se relever..



Guy Millière pour Libertyvox


PS. REPONSE A M. LAPACHERIE

Alors que j’achevais ce texte, j’ai découvert le texte de Monsieur Lapacherie qui ne m’attaque pas personnellement, mais qui repose sur des raisonnements qui me semblent très gravement viciés.

S’il est évident que ceux qui incendient des voitures ont un comportement criminel et sont responsables de leurs actes, il n’en reste pas moins nécessaire d’analyser de manière moins primaire et moins simpliste la réalité française d’aujourd’hui. Il y a eu des émeutes aux Etats-Unis dans les années soixante: les émeutiers étaient responsables et coupables, mais les émeutes avaient aussi des causes plus profondes. Les Etats-Unis ont beaucoup évolué depuis et chacun s’accorde pour penser que des émeutes seraient inconcevables. Se contenter d’invoquer la responsabilité des émeutiers en cas d’émeutes est une manière trop facile d’escamoter les dysfonctionnements d’une société. Dire que tout va extrêmement bien en France et qu’il n’y a que deux problèmes: des émeutiers musulmans et des intellectuels de gauche, me semble être le degré zéro de la réflexion.

Traiter de nantis l’ensemble des jeunes des banlieues, parce qu’il s’habillent en Nike et en Reebok, me semble la vision de quelqu’un qui ne sort jamais des beaux quartiers et regarde le 93 par l’intermédiaire d’images de télévision. Il y a des dealers et des trafics, certes. Il y a aussi une volonté d’identification: même s’ils doivent se priver pour cela, nombre de jeunes de banlieue choisiront de s’habiller comme les rappers américains. Ce phénomène se retrouve dans des pays plus pauvres que la France. J’ai, sur ce plan, l’avantage de savoir de quoi je parle: j’habite le 93, j’enseigne à l’université de Saint-Denis, je croise ce type de tenue dans South Central Los Angeles où j’étais encore voici une semaine. Je les vois aussi à Soweto en Afrique du Sud, à Tijuana au Mexique pour citer quelques exemples. Les affirmations péremptoires ne peuvent remplacer l’enquête et la confrontation aux faits. Quelqu’un qui entend penser scrupuleusement le monde doit appréhender celui-ci humblement et dans sa complexité. Un étudiant qui me remettrait une copie rédigée de façon aussi hâtive aurait une note inférieure à la moyenne.

Passons aux remarques sur la pauvreté. Tout économiste sérieux sait que si des flux migratoires existent, c’est parce que des êtres humains passent de zones où leur vie est misérable à des zones où leur vie sera moins misérable. Tout économiste sérieux sait aussi que la pauvreté ne peut s’analyser de manière pertinente qu’au sein d’une société: un pauvre en France est plus «riche» qu’un pauvre au Sénégal. Il n’en est pas moins pauvre par rapport à l’échelle des revenus et au pouvoir d’achat moyen en France, et il n’en subit pas moins toutes les conséquences de cette situation de pauvreté. Le seuil de pauvreté est toujours calculé en fonction du PIB par tête en une société et y correspond à la moitié du revenu médian. La condition de pauvre n’est, qui plus est, pas la même selon que la croissance, le marché du travail et la création d’entreprises offrent ou non des perspectives permettant d’espérer sortir de la pauvreté.

Dire par ailleurs que les noirs aux Etats-Unis étaient parqués dans des réserves est factuellement faux.

Noter que la Constitution garantit l’égalité devant la loi sans distinction d’origine, de race et de religion est noter une chose exacte. Mais ce serait s’aveugler volontairement que de considérer que le texte et la réalité sont une seule et même chose. La réalité de la société française est différente de ce qui est écrit dans les textes constitutionnels. Je ne cesse depuis des années de lutter contre un antisémitisme plus ou moins sournois qui existe bel et bien en France, malgré les textes. Je ne pourrais lutter contre l’antisémitisme et fermer les yeux en parallèle sur d’autres préjugés sans être un très piètre intellectuel.

En essayant de donner à comprendre par mes cours, mes livres, mes articles, mes conférences, en défendant les principes de liberté individuelle, de liberté d’entreprendre et de droits naturels de l’être humain, en combattant les idées totalitaires, je fais tout mon possible pour orienter les choix et avoir prise sur les esprits. Je mène le combat des idées. Je combats les idées qui me semblent destructrices et antihumanistes. Je ne vois là aucune volonté totalitaire. L’esprit humain n’est jamais une table rase ou une page blanche où des choix se feraient dans l’absolu. Des idées circulent. Des débats existent. Ce qui est totalitaire est de pratiquer la police de la pensée. Vouloir influer dans le débat des idées est l’inverse du totalitarisme.

Les raisonnements qui suivent me semblent confus. Lénine et ses disciples ont bien dit que la société mauvaise rendait les hommes criminels. Le régime léniniste, lui, n’a pas reposé sur des criminels remis en liberté, mais sur la mise en place d’une organisation totalitaire et sur la structuration d’un système concentrationnaire. Le totalitarisme est une monstruosité suffisamment dangereuse pour qu’on l’analyse dans tous les rouages de sa monstruosité et qu’on ne les réduise pas à des formules floues et à l’emporte pièce. Le nazisme lui-même ne peut en aucun cas se trouver réduit à la culpabilisation des victimes et à la haine des nazis envers ceux qui ne leur ressemblaient pas. Analyser avec exactitude et pertinence la monstruosité nazie impliquerait une approche bien davantage élaborée.

Le discours qui suit sur les musulmans, enfin, repose sur une méconnaissance profonde du monde musulman et de l’islam lui-même. La logorrhée et l’invective ne remplacent pas la connaissance et le travail long et patient du chercheur. Des diatribes de ce genre pouvaient se concevoir au temps des colonies et lorsque Jules Ferry parlait de la nécessiter pour les races supérieures d’apporter la civilisation aux races inférieures, elles me semblent inconcevables aujourd’hui, ou concevables seulement dans un pays très malade où, à l’encéphalogramme plat de la gauche marxiste, répondrait l’encéphalogramme plat d’une droite instinctive et populiste.

Dire que les sociétés musulmanes sont les plus politisées du monde repose sur une définition étrange et totalement confuse du politique. Dire que l’idéologie y est au centre de tout repose sur une utilisation elle-même très confuse du mot idéologie et ne permet pas de savoir de quelle idéologie on parle (l’islam est une religion, pas une idéologie au sens qu’on donne aujourd’hui à ce terme). Dire, de manière globalisante que les écoles coraniques sont plus nombreuses que les bureaux de poste dans le monde musulman équivaut à construire une grande image caricaturale qui fait écran à la réalité. De quels pays s’agit-il ? Où sont les écoles coraniques en Tunisie ou en Algérie? Où sont-elles en Turquie? N’y a-t-il aucune différence entre une madrassa dans les zones tribales du Pakistan et une école coranique en Jordanie?… Un peu de précision et de rigueur, que diable!

Assimiler, enfin, les conquêtes musulmanes des années 600 à ce qui se passe aujourd’hui relève, enfin, d’une vision de l’histoire extrêmement indigente. C’est, je me dois de le dire, avec ce type de vision de l’histoire qu’on crée les rumeurs, les peurs, les haines imaginaires et qu’à force de créer des rumeurs, des peurs, des haines imaginaires, on finit par ne plus être du tout pris au sérieux quand il s’agit de combattre effectivement des dangers très concrets et très réels.

Guy Millière pour Libertyvox

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© Guy Millière pour LibertyVox - Article paru le 15/12/2005 Imprimer cet article
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