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Les mots frelatés cachent les réalités

Ils ne sont pas musulmans, ils ne psalmodient pas le Coran, ils n’imitent pas Mahomet, ils ne prêchent pas l’islam, ils ne font pas le djihad, et pourtant ils posent des bombes et ils tuent.

Les spécialistes, les vrais, pas les frelatés, les docteurs, les savants, les experts, ceux qui vont émarger au budget de l’Etat jusqu’à leur mort, les Diafoirus du Coran et les Bollardo de la Sunna, tous labellisés CNRS, EHESS, CADIS, IEP et Universités sont intarissables sur l’islam. Il n’est pas de journal, pas de ministre, pas de télé qui ne les consulte pas. Que disent ces Madame Soleil? Eclairent-ils les lecteurs ou les laissent-ils mariner dans le jus noir de l’ignorance? Pour en décider, lisons de Kepel, Gresh, Khoroskhavar, in Le Monde, 11 sept. 2004, «L’état de la «menace islamiste» trois ans après les attentats du 11 septembre»; de Kepel, in Le Figaro, 2 sept. 2004, «les djihadistes sont hantés par l’Occident»; de Kepel, in Le Figaro, 26 juillet 2005, «le quitte ou double d’Al Qaïda»; de Roy, in Le Figaro, 30 juillet 2005, «les djihadistes sont des déracinés».

Les auteurs des attentats, leurs complices, ceux qui les inspirent, ceux qui les soutiennent, ceux qui les financent, ceux qui les approuvent ne sont pas musulmans. Du moins, ils ne sont pas nommés ainsi. Les noms dont ils sont affublés sont «islamistes», «terroristes», «martyrs», «membres de la mouvance islamiste», «jeunes occidentalisés», «djihadistes», «activistes», «born again islamistes», etc.

Dans le vocabulaire chrétien, les noms martyr (sans e, il désigne une personne) et martyre (avec e, il désigne un acte), qui sont grecs, signifient «témoin» et «témoignage». Forcé d’abjurer, un martyr se laisse mourir plutôt que de renier sa foi. Cela n’empêche pas Kepel de nommer martyrs non pas ceux qui sont tués, mais ceux qui tuent. «L’endoctrinement (…) convainc chaque auteur d’attentat suicide qu’il devient un martyr à qui s’ouvre tout grand le paradis» (Le Figaro, 26 juil. 2005, cf. aussi Le Monde, 11 sept. 2004). Le mot arabe auquel pense Kepel est chahid. Le chahid énonce «il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est l’envoyé d’Allah». Il professe sa foi dans l’islam, Allah et Mahomet. Personne ne le contraint à apostasier. Pourtant, il croit juste ou nécessaire de tuer dix, cent, mille êtres humains, dont le seul crime est de ne pas être des musulmans ou d’être de faux musulmans. Ce musulman est tout ce que l’on veut, un tueur psychopathe, un fanatique, un malade mental, un auteur de crimes de guerre et contre l’humanité. En aucun cas, il n’est un martyr. Baptisés martyrs, les tueurs passent pour des victimes.

Terrorisme est un de ces mots dont les spécialistes de l’islam usent sans retenue. Avec terroriste et terroriser, c’est un mot français, formé en 1793 pour désigner l’imposition de la terreur: les pouvoirs (armée, police, justice) ne sont plus utilisés pour faire appliquer la loi, mais pour forcer un peuple apeuré à se plier à une politique. Aucun de ces musulmans qui tuent des innocents, où que ce soit, sauf en Iran ou au Soudan ou en Arabie saoudite, ne contrôle d’armée, de police, de justice. Aucun n’est terroriste. Pourtant, Kepel écrit (Le Monde, 2004) que «l’idée du 11 Septembre, c’est jouer la surexposition médiatique, lancer le bon slogan pour rompre l’isolement. C’est l’enjeu principal de la mouvance terroriste». On ne sait pas quelle était «l’idée» des auteurs des attentats de New York. Il semble que, quand ils ont conçu leurs crimes, ils n’imaginaient pas que le 11 septembre au matin, des pompiers de New York seraient filmés au pied des deux tours en train d’accomplir leurs tâches quotidiennes. Ils n’imaginaient pas non plus que l’effondrement des tours serait montré en direct sur les écrans de télévision du monde entier. La «surexposition médiatique» est due aux circonstances. En faire un enjeu, c’est prendre l’effet pour la cause et raisonner comme un élève de 3e d’un collège de ZEP. Pourtant, ce n’est pas la logique fourvoyée qui fait problème, mais mouvance. Kepel semble croire que ce nom a le même sens que mouvement (harakah en arabe). Il n’en est rien. C’est un terme de droit féodal dont le sens est «dépendance d’un fief par rapport à un autre». Désigner ainsi des musulmans qui sont étrangers à la féodalité, c’est les renvoyer à un ordre archaïque et révolu, c’est les mépriser.

De même, djihadiste traduit, mais mal, moudjahid. Un moudjahid est un combattant de l’islam, il fait le djihad «fi sabil Allah» (sur le chemin d’Allah), il est en guerre pour imposer l’islam. Djihadiste, si tant est que ce mot ait un sens, ne peut signifier, à cause du suffixe – iste, que «partisan d’une idéologie» («djihadisme»?), dont il n’est pas avéré qu’elle ait une existence. Entre la guerre et une idée, il y a un abîme. Le franchir, en passant d’un bord à l’autre furtivement, ne relève pas de la «recherche», mais de la complaisance idéologique.

Roy (Le Figaro, 30 juillet 2005) ne nomme pas les auteurs des attentats, leurs complices, leurs inspirateurs, mais ils les qualifie. Ils sont dits activistes, jeunes occidentalisés ou born again islamistes, qualificatif délicieux qu’on croirait sorti des ruelles du Faubourg Saint Germain. Un nom désigne plus ou moins objectivement; un adjectif prend parti. Activiste signifie «partisan d’une doctrine politique préconisant des actions énergiques»: il est inadéquat pour désigner des auteurs de crimes. Il y a loin d’une action énergique à des crimes de masse, de guerre ou contre l’humanité. Jeunes occidentalisés est faux. Les auteurs des attentats n’ont pas 15 ou 16 ans, mais 25 ou 30 ans. Ce sont des hommes mûrs. Si tant est qu’occidentalisé ait un sens, il ne peut signifier que respect de l’éminente dignité de toute personne, amour du prochain, aversion pour le racisme, volonté de considérer les femmes comme les égales des hommes, etc. Or, ces prétendus jeunes occidentalisés n’adhèrent à aucune de ces valeurs. Ils sont musulmans et fiers de l’être, ils psalmodient le Coran, ils prient, ils vont à la mosquée, ils ont suivi l’école coranique, certains ont fréquenté des camps d’entraînement au djihad du Pakistan, etc. Ce n’est pas parce que le hasard les a fait naître à Leeds ou que l’Occident leur a sauvé la vie, offert l’asile politique, attribué la nationalité britannique, etc. qu’ils sont occidentalisés. Ce sont des musulmans qui habitent Leeds ou Londres, comme des Français habitent Le Caire ou Fès. Quant à la qualification grotesque de born again, elle est une insulte (raciste?) à l’encontre de ces Américains qui, après avoir trouvé ou retrouvé le Christ, s’abandonnent à sa charité: ils n’ont jamais projeté de tuer qui que ce soit, même pas leurs pires ennemis.

Le comble est atteint avec islamisme et islamiste. Kepel opte pour islamiste. Pourtant ceux qu’il baptise islamistes ne se nomment pas ainsi: et pour cause, ce mot n’existe pas en arabe. «Eux s’appellent harakat islamiyya, dit Kepel (Le Monde, 2004), le mouvement islamique». En fait, il aurait dû traduire ces mots arabes par mouvements islamiques, puisque harakat est un pluriel. Islamique signifie «relatif à l’islam», aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste signifie «relatif à l’islamisme», réalité dont les spécialistes Kepel, Roy, Gresh, etc. essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam. De fait, en préférant islamiste, qui n’existe pas en arabe, au mot juste, islamique, ils effacent dans la langue le lien que les auteurs des attentats et leurs complices ont avec l’islam. En effet, en français, depuis 1697, islamisme est un synonyme d’islam. Islam est un mot arabe, islamisme le mot français qui y correspond. Ce mot a été formé à la fin du XVIIe s. par d’Harbelot, professeur au Collège de France, parce que, de tous les noms français désignant une religion, le seul à ne pas se terminer par – isme était islam. Le suffixe isme a francisé ce mot et a atténué l’étrangeté dont il était porteur. Tous les écrivains, de Voltaire à Adam, et tous les spécialistes, dont Renan, ont désigné l’islam par le nom islamisme. Même dans le livre de l’islamologue Etienne, L’Islamisme radical (1987), islamisme a le sens d’islam: c’est l’islam à la racine et «radical» au sens que cet adjectif a en anglais.

En dépit de cela, pour Kepel (Le Monde, 2004), «le salafisme est un terme aussi important qu’islamisme pour comprendre la situation actuelle». Ce à quoi Gresh (Le Monde, 2004), répond: «Il n’y a pas de meilleure expression que mouvements islamistes, même si elle est simplificatrice et dangereuse». Il rappelle «que l’historien Rodinson, qui a été notre maître à tous (sic, comme Allah?), nous avait mis en garde contre son utilisation, disant: le mot islamisme va bientôt se confondre avec islam». Pour un spécialiste de l’islam, ce qui est dangereux, ce n’est pas poser des bombes dans la foule, c’est confondre islam et islamisme, alors que ces mots sont synonymes en français depuis trois siècles!

Le but est d’éviter musulmans, islam, moudjahid. Ces noms, qui sont revendiqués par les auteurs des attentats, les complices, les inspirateurs, ont disparu: ils n’existent plus, les spécialistes les censurent. Tout se passe comme si ces noms étaient tabous, comme s’il ne devaient pas franchir la barrière des lèvres, comme si les prononcer était un blasphème. Que les oulémas procèdent ainsi est dans l’ordre des choses: tout sacré produit du tabou. Le moudjahid a beau exhiber son identité de musulman et son appartenance à l’islam, il est renvoyé au néant. Le respect dû à autrui, même si cet autrui est musulman, exige de le nommer avec des mots justes, des mots à lui, des mots qu’il a choisis pour se nommer. «Devons-nous calquer leur terminologie?», feint de s’inquiéter Kepel (Le Monde, 2004). On ne sait si «calquer une terminologie» a un sens, mais on sait que le devoir d’un savant est de traduire fidèlement ce que disent ceux dont il étudie la pensée et les actes. «On ne doit pas prendre pour argent comptant la façon dont un mouvement ou un groupe se définit», argue-t-il encore (Le Monde, 2004). Sans doute. Mais quand un groupe s’exprime, la déontologie exige que ses mots ne soient pas remplacés par des ersatz. Quoi qu’il en soit, il n’appartient pas aux citoyens de prendre pour argent comptant les avis de MM. Kepel, Roy, Gresh…

Si les mots sont frelatés, les analyses le sont aussi. Ce qui obsède les spécialistes, leur seul et véritable but quand ils manipulent la langue, c’est d’exonérer l’islam de toute responsabilité dans les crimes commis par les musulmans depuis au moins trente ans, sinon depuis quatorze siècles. Ils s’évertuent à distinguer l’islam de l’islamisme, qui en serait la trahison ou le contraire, pour accuser la chimère islamiste et disculper ainsi la matrice islamique.

Comme l’identité des auteurs des attentats, complices, inspirateurs, etc. n’est pas effaçable, la menace qu’ils représentent est niée. Kepel affirme (sans preuve) qu’ils ne sont pas nombreux et qu’ils ont échoué. Ainsi, dans Le Figaro (2 sept. 2004), il n’emploie pas mouvements, nom pouvant laisser accroire à des masses innombrables, mais, comme si, hiérarque du PC, il parlait de gauchistes, groupuscules: les premiers étaient islamistes, les seconds sont djihadistes, ce qui est une manière de réduire leur importance. Cette thèse est répétée en 2005 (Le Figaro): «Cette épidémie terroriste… ne contamine pourtant que des individus en nombre restreint: elle ne parvient pas à se transformer en ce mouvement de masse qui devrait détruire les régimes «pourris» du monde musulman, avant de conquérir l’Europe, puis l’Amérique». Si Kepel expliquait comment on transforme une «épidémie» en un «mouvement de masse», il ferait faire à la science un immense bond en avant. De toute manière, qu’elle soit délirante ou non, il infirme lui-même sa thèse, sans en prendre conscience, quand il évoque le rôle du Web, qui «accélère de façon exponentielle la circulation des idées djihadistes, des informations et des mots d’ordre, créant un nouvel espace planétaire, une Oumma numérique qui va de Leeds à Peschawar, de Charm el Cheikh à Madrid, de Riyad à Amsterdam» (Le Figaro, 2005). En quelques lignes, les «individus en nombre restreint» ont crû «de façon exponentielle» pour devenir un «espace planétaire», dont les capitales sont quelques-uns des lieux où sévissent les tueurs.

L’autre manière fruste de disculper l’islam est d’affirmer que les «djihadistes» ont échoué. «Oui, les idéologues du djihad sont hantés par leur isolement et leur incapacité à mobiliser les masses. Le Dr Zawahiri (seuls ses partisans faisaient précéder le nom de Goebbels de son titre de «docteur») fait un sombre diagnostic dans Cavaliers sous la bannière du prophète, son manifeste paru sur Internet et dans le presse arabe en décembre 2001» (Kepel, Le Figaro, 2005). Le «diagnostic» est peut-être «sombre», le manifeste a été lu par des millions de musulmans. De plus, le titre fait référence aux compagnons de Mahomet, qui étaient moins nombreux que les djihadistes actuels, ce qui ne les a pas empêchés de conquérir le monde. Le nombre restreint, qui n’atténue en rien l’horreur des crimes commis, est démenti par les faits. En 1992, plus de 60% des Algériens ont voté pour le djihad. 50% des Marocains s’abstiennent aux élections, parce que le parti du djihad n’est pas autorisé à présenter des candidats. Quant au parti du djihad autorisé, il obtient plus du quart des suffrages. Si des élections libres avaient lieu en Syrie, Egypte, Arabie, etc., ce sont les partis du djihad qui les remporteraient. Ces faits ont beau être établis, ils sont niés (Kepel, Le Figaro, 2005) : «Incapable de conquérir le pouvoir en Egypte, en Algérie, en Bosnie, au Cachemire ou en Tchétchénie, le mouvement islamiste s’est scindé en deux». La scission prouverait l’échec: les modérés exerçant le pouvoir par entrisme, seuls les radicaux continueraient le combat. En Iran, en Turquie (70 millions d’habitants), au Soudan, en Malaisie, etc., les modérés islamisent les lois, ce qui est l’objectif suprême du djihad. Les durs ont exercé le pouvoir au Pakistan et en Afghanistan, où ils ont islamisé les lois. S’ils ne l’exercent pas en Syrie, en Egypte, en Algérie, c’est que l’armée s’y oppose. Ce n’est pas un échec, mais un immense succès. Dans ces pays, face à l’islam, il n’y a rien, sinon une armée gangrenée. Quant au djihad des radicaux, c’est un succès militaire. Il n’est besoin que de quelques dollars pour faire exploser des bombes dans une foule, mais il en coûte des milliards pour s’en protéger. La menace du djihad appauvrit les pays d’Occident. Plus ils s’appauvrissent, plus ils sont fragiles. A terme, le pouvoir ne sera pas à prendre, il sera à ramasser. La guerre que mène l’islam, qu’il soit radical ou modéré, n’est pas «le produit de quelque amertume» que ce soit (Kepel, Le Figaro 2005): l’amertume n’est ni une cause, ni un effet, mais une explication psychologique à deux sous, dont le but est de rendre juste une guerre barbare.

Il ne sert à rien de disculper l’islam de ces crimes, si le coupable n’est pas démasqué. Les spécialistes tiennent le coupable qu’ils nomment de diverses manières. C’est tantôt l’Occident, tantôt Internet, tantôt la déculturation ou le déracinement. A peine l’enquête de Londres a-t-elle commencé que Roy trace le portrait des auteurs des attentats. Quatre combattants sont morts, d’autres sont arrêtés. Leur nom et leur photo ont été diffusés. C’est peu. Néanmoins Roy (Le Figaro, juillet 2005) révèle mobiles, buts, raisons, secrets. «Les Britanniques et les Néerlandais ont été stupéfaits de découvrir que les auteurs des attentats étaient parmi les musulmans les mieux intégrés, voire occidentalisés (ils sont fait des études, sont mariés avec des Européennes)». Ce ne sont pas les citoyens de Grande Bretagne ou des Pays-Bas qui ont été étonnés, mais les seuls journalistes, parce que, comme les journalistes français, ils se contentent de répéter ce que leur assènent les spécialistes de l’islam sur l’intégration, la tolérance de l’islam, les communautés musulmanes, etc. Les citoyens britanniques ou néerlandais, qui lisent ni Kepel, ni Roy, ni Etienne, ni Berque, ni Gresh, ni Burgat, n’ont pas été étonnés que des musulmans aient posé des bombes dans le métro. «C’est justement parce que ces jeunes ont perdu la culture de leurs parents ou grands-parents qu’ils dérivent». La thèse est sans ambiguïté: ce n’est pas l’islam, le Coran, Mahomet qui ont poussé ces musulmans à prendre les armes contre ceux qui les ont accueillis, c’est la déculturation qui les a transformés en fauves. La faute en incombe à l’Occident, qui a fait oublier aux musulmans qui ils étaient. Non seulement Roy connaît les poseurs de bombes, mais encore il a assisté à leur mue. «Devant des jeunes qui se sentent déracinés, les prédicateurs font l’apologie du déracinement: «Tu as perdu la religion de tes grands-parents? Tant mieux, tu vas pouvoir connaître le vrai islam», leur disent-ils». Roy est partout, il voit tout, il sait tout, il a le don d’ubiquité, il est dans toutes les mosquées, il entend tous les prêches, il parle toutes les langues de l’islam, il se tient au côté des «jeunes» quand les tablighi leur montent le bourrichon, il est le témoin direct de tout. Ce n’est plus du cinéma, c’est du roman photo. «Il est très angoissant de vivre une religion présentée comme l’absolu, sans ancrage social, ni culturel». Les victimes, ce sont les poseurs de bombes, à qui les salauds d’Occidentaux n’ont pas su donner «d’ancrage social ou culturel» ou religieux.

L’autre grand coupable est Internet. Il y a trente ans, c’était les K7 copiées, repiquées, diffusées partout dans les mosquées. Les appels au meurtre raciste ne sont pas d’islam, ni du Coran, ni de Mahomet, mais d’Occident, dont le crime a été d’inventer Internet. Pour Kepel (Le Figaro, 2005), «la révolution numérique et les nouvelles technologies ont complètement bouleversé la transmission du savoir en islam. Elles ont frappé cet univers (notez bien la formulation: c’est l’islam qui est frappé) alors que celui-ci n’était pas encore entré dans la modernité que caractérise la mise à distance critique des doctrines religieuses» (faux: la critique de ces doctrines a été faite en Egypte de 1900 à 1960). Les catholiques, les protestants, les bouddhistes, les sceptiques, les born again, etc. ont accès à Internet. Ils y diffusent leur foi ou la critique qu’ils en font. Ils n’en lancent pas pour autant des appels au meurtre, le racisme ne fleurit pas sur leurs sites, ils ne rêvent pas d’égorger ceux qui ne leur ressemblent pas, ils ne jouent pas aux justiciers, etc. Les pulsions de meurtre sont antérieures de plusieurs siècles à Internet, aux K7, aux SMS, à la télévision, etc. La technique est innocente.

L’inculpation des victimes n’est pas la forme ultime que prend le négationnisme. Il y a pis dans l’ordre de la négation. Ce n’est pas aux chrétiens, païens, juifs, kuffars, impies que la guerre d’extermination est faite, mais à l’islam. Telle est la thèse de Kepel (Le Figaro, 2004): «La fitna, c’est la guerre au cœur de l’islam, le chaos, la grande discorde qui s’abat sur l’oumma, la communauté des croyants, et qui conduit à sa ruine». Autrement dit, les cadavres et les ruines ne sont pas à Londres, Madrid, Bali, New York, Paris, etc. là où ils sont, mais dans l’islam. Les musulmans agressent l’islam, c’est contre l’islam qu’ils font le djihad. Les images, les témoignages, les récits, etc. nous assurent du contraire. Eh bien, nous sommes victimes d’une illusion.

Pour renouer avec un semblant de vérité, il ne suffit pas de critiquer les mots frelatés ou les thèses délirantes, il faut replacer les événements actuels dans la série de crimes de masse, de purifications ethniques, de djihads sans fin, dont sont victimes depuis un siècle et demi au moins les minorités chrétiennes ou juives de l’Orient, que des guerres continuelles ont transformé en terre d’islam. En 1860, des milliers de grecs catholiques sont massacrés à Damas; en 1861, les druzes entreprennent de chasser les chrétiens de la montagne libanaise; entre 1894 et 1916, un million et demi d’Arméniens sont exterminés, les survivants sont chassés de leurs terres ancestrales; de 1860 à 1923, il ne se passe pas de semaine sans que des chrétiens soient massacrés dans l’Empire ottoman; en 1923, le traité de Lausanne, en annulant celui de Sèvres, avalise la purification ethnique de la Turquie actuelle; en 1948, les juifs d’Egypte sont victimes de pogroms; en 1952, les biens que les juifs du Caire possédaient sont incendiés; de 1952 à 1970, l’Egypte, le Maroc, la Syrie, l’Algérie sont purifiés de leurs juifs et de leurs minorités; etc. Les attentats et les crimes de masse qui se produisent à Madrid, New York, Paris, Londres, Bali, etc. ne sont pas inédits. Ils continuent les guerres, crimes contre l’humanité, purifications ethniques recensés depuis 1860. De fait, ce que les Kepel, Roy, Gresh et autres cachent, c’est nihil novi sub sole: l’islam est conforme aujourd’hui à ce qu’il a été jadis. Le changement ne touche pas l’islam; mais l’identité des victimes et les analyses qui sont faites de ces crimes. En 1860, il y avait en Orient suffisamment de chrétiens et de juifs pour que ceux-ci constituent une cible. Aujourd’hui, pour tuer des chrétiens, des juifs, des impies, des païens, etc. il faut franchir les frontières et traverser les mers. C’est ce en quoi 2005 diffère de 1860, de 1915, de 1952. La seconde différence tient à ce que les orientalistes, les savants, les érudits, les spécialistes, de 1860 à 1960, ne cherchaient pas à dissimuler, par des mots frelatés ou en avançant des thèses négationnistes, la nature de l’islam. Ils disaient ce qui était, avec les mots de l’islam, sans chercher à cacher quoi que ce soit: ils faisaient ce pour quoi ils étaient payés. Il semble que l’université aujourd’hui s’assigne, comme objectif ultime, la négation du réel.


Jean-Gérard Lapacherie pour Libertyvox

Jean-Gérard Lapacherie est Agrégé de lettres modernes, Docteur en linguistique, Docteur ès lettres, professeur des Universités, spécialiste en sémiologie de l'écriture et Epistémologie des sciences humaines et sociales.


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© Jean-Gérard Lapacherie pour LibertyVox - Article paru le 02/09/2005 Imprimer cet article
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