La Une de LibertyVox en RSS: 15 derniers articles 30 Tous
Retour à l'accueil
Retour à la Une  

Turquie - UE: Faut-il ouvrir les négociations d’adhésion le 3 octobre 2005 ?

Alors que les négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne continuent, Alexis GOVCIYAN assène quelques vérités que nos politiques feraient bien de méditer. La Rédaction lui souhaite la bienvenue sur Libertyvox.

Tony Blair, Président de l’Union Européenne vient d’abonder dans le sens du Premier Ministre Turc, Recep Tayyip Erdogan en notant que l’accord douanier n’avait aucun rapport avec la reconnaissance de Chypre par Ankara. «Il est important que nous réaffirmions le fait légal que la signature du protocole n’implique pas la reconnaissance de Chypre» a-t-il déclaré aux journalistes. Il a même rajouté un peu plus tard que l’adhésion de la Turquie serait importante pour la sécurité en Europe.

Presque simultanément, l’Ambassadeur de Suisse à Ankara a été convoqué par le Ministère des Affaires étrangères car des enquêtes sont ouvertes par la justice suisse contre un politicien et un historien turcs pour négation du génocide arménien de 1915. Le ministère a fait part de «la mauvaise humeur des autorités et de l’opinion politique turques».

Chypre, génocide arménien: des critères qui devront aussi compter dans l’examen de la future adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Pourtant, cet Etat semble encore avoir des difficultés à comprendre les enjeux essentiels d’une participation au projet politique de l’Europe pour lequel la question des frontières, géographiques ou pas, est posée depuis le début du projet européen, c’est à dire de cette Union d’abord économique puis politique que l’on souhaite organiser, avec juste raison.

Pour ce qui concerne la géographie, il y a tout d’abord, ce que nous apprennent les livres avec des variantes, ce que disait le Général de Gaulle, qui parlait d'un continent s'étendant de l'Atlantique à l'Oural, mais aussi ce que rappelait Paul Valéry, lorsqu'il évoquait la notion de «petit cap du continent asiatique».

Les manuels de géographie définissent l'Europe par rapport aux détroits et montagnes: Gibraltar, Bosphore, Dardanelles et allant jusqu'à l'Oural, ce qui chacun en conviendra, n’est pas d’une clarté absolue. Une mer ou un océan à l’Est, à l’instar de l'Atlantique à l'Ouest auraient été plus appropriés, mais tel n’est pas le cas.

Plus actuellement, pour ce qui concerne la météo, par exemple, Istanbul, Kiev, Moscou et Saint-Pétersbourg figurent dans la rubrique «Europe». Par contre, Ankara, capitale de la Turquie est en Asie. Alors, peut-on se dire, où est la Turquie? Quelle est sa place, actuelle ou future au sein de l’Europe? Comment les différents peuples européens considèrent-ils cette candidature déjà actée et pour laquelle les négociations d’adhésion devront s’ouvrir dans trois mois, ou plus exactement, le lundi 3 octobre 2005.

Il y a manifestement des interrogations et débats autour du problème de candidature turque qui finalement ne pose que des problèmes. Le vote négatif du 29 mai concernant la future Constitution européenne, en France puis celui des Pays-Bas quelques jours plus tard, est très vraisemblablement, même si c’est en partie, la conséquence de cette interrogation, voire même de ce malaise par rapport à cette candidature.
La place laissée à l'interprétation, en fonction des contextes, des moments et des protagonistes est relativement large, ce qui ne manque pas d'interpeller ceux qui essaient de comprendre quelque chose à la candidature de la Turquie.

Pourtant, la question a été tranchée: en l'absence de règles du jeu clairement établies, les chefs d'Etats et de gouvernements ont considéré que la Turquie avait une vocation européenne et qu'on pourrait ouvrir les négociations.

Quels sont les problèmes posés?

Dans le processus européen, il y aura ainsi un «avant et un après la candidature turque». En effet, jusqu'à maintenant, les élargissements successifs n'avaient pas réellement et explicitement posé la question des frontières, ni d’ailleurs celle de la culture, de l’histoire ou des valeurs partagées.

Jusqu’à maintenant, on ne pouvait pas refuser l'entrée des nouveaux membres de l'Union. Ils étaient tous européens. Avec cette nouvelle donne, voire même cet écart de conduite, se pose et se posera de plus en plus, la question de candidatures d’autres pays comme l'Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie et l'Arménie. Après tout, ce n’en sera que plus légitime.

Mais, revenons à la Turquie et rappelons quelques faits: le processus de rapprochement avec l'Union européenne remonte à 1963, à l'époque où l'horizon de la communauté européenne était l'union douanière. La candidature de la Turquie à l'Union n’a été véritablement posée qu’en 1987. Le 18 juin de cette même année, le Parlement Européen s’est prononcé sur cette candidature en indiquant à la Turquie que rien ne serait entrepris si quatre préalables n’étaient pas réglés: le respect des droits de l’homme; les droits des minorités; l’évacuation de Chypre illégalement occupée; la reconnaissance du génocide arménien de 1915.

Pour cette candidature, les choses se sont accélérées avec le début des négociations avec les nouveaux états membres. Le Conseil Européen en 1997 a fait figurer la Turquie sur une liste de candidats et en 1999, le Conseil d'Helsinki reconnaissait la perspective d'une candidature pouvant déboucher sur l'ouverture de négociations.

En 2002, au Conseil de Copenhague, l'échéance a été fixée à décembre 2004. C'est toujours à Copenhague qu’ont été imposés à tout candidat à l'Union des critères économiques, des critères politiques, l'adoption de l'acquis communautaire, sans oublier deux éléments importants: l'intérêt de l'Union et la volonté de vivre ensemble.

Les différents rapports présentés par la Commission ou par le Parlement Européen sur l’état de préparation de la Turquie, ont très souvent mentionné la décision du 18 juin 1987 et rappelé ces préalables comme des critères à prendre en considération. Voici pour les rappels.
Certes, l'Europe est un continent, on pourrait donc parler de géographie et de frontières, mais l'Union Européenne, c'est surtout une histoire, des peuples qui partagent des valeurs et qui souhaitent se constituer en une entité politique, en une Europe puissance face à ce qui se dessine avec les Etats-Unis d'un côté, la Chine, l'Inde ou même l'Amérique du Sud de l'autre. Sans parler du jour où les pays africains pourront représenter une force dans les nouvelles configurations.

Où sera la place de la Turquie? Indépendamment des questions de frontières géographiques et des 3% de son territoire en Europe, partage-t-elle les mêmes valeurs que nous? Quels sont les problèmes que sa candidature peut poser au projet politique européen? À l'Europe puissance que l'on appelle de nos vœux?.

À l’approche du 3 octobre et pour participer au débat et pour essayer de l’éclairer, il convient sans doute d’aborder les différents problèmes liés à cette candidature.

Problèmes géopolitiques! Sans être un expert de ces problématiques, on peut entrevoir la question des frontières de l'Union Européenne, qui seraient pour le moins instables et qui sont des lieux potentiels de dangers et de guerres: Iran, Irak, Syrie...

De la même façon, la grande complicité de la Turquie avec les USA, les étroits liens de leurs états-majors des armées et le fait que la candidature turque soit personnellement appuyée par le Président Bush aujourd'hui, comme par ses prédécesseurs hier, peuvent laisser penser que l'Union et sa politique pourront en partie être dépendantes des décisions américaines relayées en cela par leur allié (encore) fidèle.
Par contre, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la Turquie préside la Conférence des Pays Islamiques qui lors d’une réunion plénière en juin 2004, considère que les «droits de l’homme», tels qu’enseignés et promus dans les pays occidentaux, ne peuvent pas s’appliquer dans les pays musulmans. Enfin, les desseins des pays asiatiques turcophones, la volonté de la Turquie d’organiser l’espace géopolitique avec ces pays, ses relations avec l’Azerbaïdjan, région quasi intégrée et ayant les mêmes aspirations nationalistes, sont à préciser et surtout à bien prendre en considération.

Dans ce cas, la Turquie viendrait-elle troubler l'ordre politique à établir en Europe? La question mérite d'être posée.
La démographie représente également une difficulté dans le cadre actuel des choses. En effet, à elle seule, la Turquie compte aujourd'hui plus d'habitants que les dix pays qui ont intégré l'Europe, le 1er mai 2004. En cas d'adhésion, elle deviendra l'Etat le plus peuplé de l'Union, et par conséquent, la première force au Conseil européen, même si la future Constitution, en cours d’adoption, encadre les choses: au Parlement européen, où les citoyens sont représentés et où s’exprime la démocratie, un pays ne pourra pas avoir plus de 96 députés sur 750, quelle que soit l'augmentation de sa population. Cela représente une force d'un peu moins de 13%. Par ailleurs, les calculs se feront avec le système de la majorité qualifiée où il faudra 15 pays au moins en plus des calculs liés à la population. Il s’agit, bien entendu, de l’hypothèse d’une Constitution européenne rentrant en vigueur même si les refus français et hollandais auront sérieusement ralenti le processus. Dans le cas contraire, rien n’est acquis et la place de la Turquie sera de plus en plus prépondérante.

Les questions économiques, loin d'être des atouts, constituent également des sources de difficultés auxquelles il faudra faire face: 15% de la population turque vit en dessous du seuil de pauvreté, et cette population est essentiellement composée de main-d'œuvre rurale, artisanale et ouvrière, pour la plupart disponible, donc en situation migratoire. Si la Turquie est membre de l'Union, rien ne pourra empêcher qu'ils viennent, aussi, en France. Les mêmes règles de circulation devront s'appliquer à tous, y compris aux Turcs. Il n'y a pas de raison qu'il n'en soit pas ainsi. Les experts connaissent bien cette question économique et disent qu'il faut plusieurs dizaines de milliards d'euros pour accompagner la Turquie dans son développement économique.

Le quotidien «Le Monde» a même titré à ce sujet que «la Turquie pourrait entrer dans l'Europe en 2015». Apparemment disait-il «il n'y a pas d'argent dans les caisses avant 2014». Aléas du calendrier, nous l'avons tous assez répété, il s'agira du centième anniversaire du génocide arménien, perpétré en 1915 par la Turquie, appelée alors Empire ottoman et dirigé par le Régime «Jeune Turc», responsable de ce crime contre l’humanité.

N'est-il pas choquant de constater que l'on parle d'intégrer un pays dont les autorités aujourd'hui encore nient la réalité des faits? N'est-il pas inadmissible que les martyrs de ce génocide ne disposent toujours pas de sépulture morale? Les questions démocratiques et des droits de l’homme sont donc ainsi posées.

À ce stade, il convient de rappeler le fait que la république et la laïcité turques, dont on loue les vertus, sont des concepts qui ne signifient pas forcément la même chose qu’en France.

Le multipartisme qui n'existe que depuis 60 ans seulement (1946), a été stoppé à trois reprises par des coups d'Etat dont le dernier en 1980. Chacun connaît la place de l'armée, du Conseil National de Sécurité, dirigé aussi en sous-main, par ce qui est appelé l'Etat profond, cette espèce d'instance secrète dont on ne connaît pas la composition.

De même, si certains médias ou intellectuels ont voulu mettre en avant le fait que la Turquie avait accordé avant la France le droit de vote aux femmes, c'était pour mieux faire oublier me semble-t-il la situation des femmes turques, encore aujourd'hui. À quoi pourrait bien servir un tel droit alors que des femmes sont victimes tous les jours, hélas, de crimes d'honneur? Pourtant, quelques efforts semblent faits puisque le Conseil Constitutionnel turc vient de nommer à sa tête Mme Tulay Tugcu qui a «fait le serment de défendre les droits de l’homme, les libertés et les principes de Mustafa Kemal Atatürk».

Comment tout cela peut-il se conjuguer dans un environnement islamiste et en quoi les principes kémalistes peuvent-ils aller de pair avec les droits de l’homme et les libertés? La question reste définitivement posée.

La place de la religion d'Etat, l'arrivée au pouvoir de l'islamisme, la mise en mouvement évidente d'un régime «national islamiste», font sans doute partie des difficultés que représente l'examen d'une telle candidature, même s’il est tout à fait certain qu’il ne doit pas y avoir d’amalgame entre la religion musulmane et l’utilisation politique et abusive qui en est faite. C’est l’Etat qui encadre la religion officielle, l’islam sunnite, et l’organise.

Ainsi, un régime encore sous contrôle de forces pas nécessairement démocratiques, l’intervention de plus en plus excessive de la religion dans la cité et l’orgueil nationaliste qui est inculqué à chaque turc, sont autant de signes en totale contradiction avec l’idée que l’on peut se faire de la laïcité.

La situation des Kurdes, ces populations déplacées de force, les difficultés auxquelles elles doivent faire face ne manquent pas non plus, de nous interpeller. Il ne suffit pas d'édicter une règle et qu'une radio émette en langue kurde, à des heures totalement impossibles, pour laisser croire que tout est réglé; la récente reprise de la lutte armée et des actions engagées par les organisations kurdes sont d’ailleurs la preuve que le problème reste entier. De même, tout le monde connaît, le problème que pose la Turquie avec l'occupation de Chypre.
Enfin, les minorités n'ont toujours pas les mêmes droits que les turcs et le génocide arménien, pourtant perpétré pendant l'empire ottoman, donc a priori, sans lien avec le régime actuel, n'est toujours pas reconnu. Pire, la Turquie continue encore à nier la réalité de ce crime contre l'humanité.

Quels sont les critères d’adhésion qui s’imposent?

La liste des difficultés, des problèmes est donc très longue: géopolitiques, démographiques, économiques, démocratiques, kurdes, Chypre, minorités, génocide arménien. Passer en revue tout cela revient à dire qu'il y a sans aucun doute un vrai problème sur les libertés individuelles et collectives en Turquie.

Les écarts sont donc beaucoup trop importants entre nos deux mondes et il serait illusoire, voire, même naïf, de penser que les choses pourraient rapidement s'arranger. En effet, est-il possible de changer en quelques années, voire décennies, les gens, les peuples, les cultures et essayer de les contraindre à vous ressembler, à adopter les mêmes valeurs, si eux-mêmes ne le souhaitent pas, ou bien s'ils n'y sont pas prêts?

Les peuples européens seront devant cette problématique. Ils souhaiteront absolument que la société turque se transforme et que la grande majorité de ses citoyens turcs pensent et agissent autrement. Pendant ce temps, tout en nous assurant de leur volonté d'ouverture et de progrès, les gouvernants du régime «national islamiste» de la Turquie continueront à rechercher les voies les plus rapides de l'adhésion, pour leur donner à la fois, de l'oxygène économique, mais aussi et surtout de l'oxygène politique vis-à-vis de l'armée kémaliste, garante pour l’instant de la laïcité «à la turque». Tout cela n'est-il pas paradoxal à souhait? C'est pourtant de cela qu'il s'agit, lorsqu'on évoque la Turquie dans l'Europe.

À ce stade de la réflexion, il convient aussi de rappeler que cette démarche, si elle aboutit un jour, ne pourrait que changer, modifier profondément le projet politique européen, basé jusqu’aujourd'hui sur le partage de souveraineté, dans la mesure où il s'agit de pays ayant en commun une identité politique et la volonté d'aller ensemble lorsqu'il s'agit de valeurs ou de démarches communes.

Comment partager cette souveraineté un jour avec un pays tel que la Turquie qui considère ses voisins comme des ennemis, qui base tout son régime sur un nationalisme très fort et qui évolue, de surcroît avec l’islamisme. Le mélange des genres politiques devient dès lors explosif à terme et devra sérieusement nous inquiéter.

Il est bien évident que les tenants du «oui à la Turquie» peuvent rétorquer en rappelant qu'ils connaissent des Turcs très ouverts, très modernes, très sympathiques et qu'il n'y a pas lieu de généraliser. J'en connais aussi, il m'arrive d'en rencontrer souvent. Certes, la société turque n'est pas non plus monolithique et plusieurs façons d'aborder la vie se rencontrent, se conjuguent et s'exercent. De même, dans le centre d'Istanbul, première municipalité turque à élire un maire islamiste, il peut y avoir une jeunesse qui ferait pâlir d'envie les plus avancés de nos adolescents, tant par sa connaissance de l'Europe que par sa manière de vivre. Istanbul n'est pas la Turquie et dans sa très grande majorité, ce pays vit avec d'autres mœurs, d'autres approches culturelles, en un mot, avec une autre mentalité.

Comment les valeurs européennes sont-elles appréhendées?


Quelles sont les valeurs européennes dont on parle si souvent? Comment sont-elles comprises et mises en application et que deviennent-elles?
D'abord le texte : «L'Union est ouverte à tous les Etats européens qui respectent ses valeurs et qui s'engagent à les promouvoir en commun; ces valeurs sont le respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'état de droit, de respect des droits de l'homme y compris droits des personnes appartenant à des minorités». Ainsi et notamment, le respect des droits de l'homme, la libre circulation des personnes et des biens, le partage de souveraineté, la mise en commun des moyens politiques, sociaux et économiques constituent le socle de ces valeurs que nous partageons avec les autres pays européens. Là encore, y aura-t-il tout lieu de craindre une incompatibilité identitaire entre les pays de l'Union Européenne et la Turquie et par conséquent, la prise en compte des valeurs européennes? Avant d’anticiper, il faut essayer de voir comment, ces valeurs sont considérées et comment elles sont traitées en Turquie.

Le débat a de nouveau surgi, par exemple l’année dernière sur la torture, avec le récent rapport de «Human Rights Watch». Dans les prisons, la pratique de la torture est courante et les tentatives d'interdiction avec des textes législatifs ou des déclarations de principe ne peuvent rien y changer. Les autorités turques, interpellées par l'Europe, reconnaissent le fait mais indiquent que «la torture n'est plus systématique». Pourrait-on accepter une telle affirmation? Dans les geôles turques, c'est apparemment comme cela. Les prisonniers doivent être torturés, malmenés et cela ne semble pas gêner plus que cela les chefs d’Etats et de gouvernements.

Aussi, dans les couples ou les familles, en Anatolie orientale surtout, les femmes peuvent parfois être frappées, punies, et même assassinées. Encore très récemment, quelqu'un a tué sa sœur parce qu'elle avait mis un pantalon. C'est une question de mentalité, d'approche culturelle de la société et il serait pour le moins délicat de croire et de faire croire que cela pourrait changer en dix ou quinze ans.

Sur le plan de la mémoire, la Turquie n'a rien à voir non plus avec le modèle européen où l'Allemagne (le Chancelier Willy Brandt s'agenouillant à Auschwitz) ou bien la France (le Président Jacques Chirac au Vel d'hiv) ont donné l'exemple de la reconnaissance par rapport à la Shoah. Là aussi, la Turquie devrait être depuis longtemps, si elle avait une vocation européenne, dans une logique de reconnaissance du génocide arménien et de réparation de ses conséquences catastrophiques. Tel n'est malheureusement pas le cas. Le négationnisme dont il est question est le pire du genre, puisqu'il concerne l'Etat Turc dans son ensemble.

Les représentants de la diplomatie turque, forts de leur impunité, n'hésitent pas à remettre en cause la réalité du génocide arménien ou bien souhaitent la création de commissions d'historiens alors que ceux-là, exception faite des turcs soumis au diktat de leurs autorités, sont unanimes. Les exemples de négation sont hélas trop nombreux pour être tous relatés, mais le dernier en date concerne la célébration du Traité de Lausanne et les propos inadmissibles de Dogu Perinçek, Président du Parti des travailleurs Turcs fustigeant «le mensonge international» et disant que «nous avons défendu notre territoire contre les terroristes».

Deux tiers de la population arménienne, 1,5 millions de victimes exterminées seraient donc tous des terroristes? Dès lors, il était normal que la justice suisse en soit saisie par l’Association Suisse Arménienne et intervienne dans ce débat sur le négationnisme considérant que cela «contrevenait à la norme antiracisme helvétique». Toutefois, la condamnation de la négation du génocide arménien de 1915, sur le plan légal est encore un chantier à réaliser, une Bastille à prendre. Lors du processus de reconnaissance par la France et de l’adoption de la loi promulguée le 29 janvier 2001, la question était également posée et il conviendra de la régler rapidement puisqu’il y a encore des diplomates qui parlent du «soi-disant génocide», même s’ils ne sont plus nombreux et même s’il y a désormais un débat en Turquie.

La négation officielle en Turquie se double désormais de la dénonciation d’un complot juif pour régir le monde. Il faut rappeler la récente libération des esprits antisémites en Turquie et le regain d’intérêt pour les thèses nazies et racistes. Comment accepter l’idée que le best-seller des ventes de livres en Turquie soit «Main Kampf» et que le «Protocole des Sages de Sion» décrive et transmette à des populations des propos et des connaissances «anti» et de «rejet de l’autre», lorsqu’il s’agit des juifs? Comment tolérer l’intolérable et considérer que tout cela s’organise aujourd’hui, dans un pays candidat à l’Union Européenne et dans un cadre où les valeurs universelles peuvent encore dire quelque chose?

Parlant des droits de l'homme, la liberté d'expression, la torture, la situation des femmes, la négation sont, me semble-t-il, telles que décrites. À cela, il faut ajouter la question particulière des minorités, notamment arménienne, grecque, juive, assyro-khaldéenne, la situation des kurdes qui vivent encore aujourd'hui un véritable calvaire et des milliers de prisonniers politiques qui ont le tort de dire ce qu'ils pensent et qui n'intéressent manifestement pas ceux qui sont chargés d'examiner la candidature turque, ni même Tony Blair, l’homme fort de l’Europe depuis le 29 mai 2005.

Enfin, Chypre, pourtant membre de l'Union Européenne, n'est toujours pas reconnu par la Turquie qui occupe illégalement le nord de l'île. Ainsi, le seul mur qui existe aujourd'hui en Europe, alors que celui de Berlin est tombé depuis plus de quinze ans, reste celui de Nicosie. Est-ce acceptable? La seule entité internationalement reconnue, membre de l'Union Européenne depuis le 1er mai 2004, ne l'est pas par la Turquie qui compte 30.000 soldats d'occupation dans la partie nord de Chypre.

Quelle est cette diplomatie qui accepte le fait qu’un candidat ne reconnaisse pas comme tel un membre à part entière de l’Union? Comment le Premier Ministre turc peut-il déclarer, sans déclencher de vives protestations, que le fait de signer l’accord sur l’union douanière ne vaut pas reconnaissance du Chypre. Comment le Ministre turc des Affaires étrangères peut-il rappeler à qui veut l’entendre, le 29 juillet 2005 à Bruxelles, que «la signature, la ratification et l’application de ce protocole ne signifie en rien une reconnaissance de la République de Chypre»? Comment l’une des valeurs fondamentales de l’Europe, à savoir «la liberté de circulation», peut-elle être décriée lorsque le même ministre précise que «ce protocole ne prévoit que la libre circulation des biens industriels et que le secteur des services et la libre circulation des personnes sont des sujets liés à l’adhésion complète»? Dans quel monde vivons-nous si de telles positions sont acceptées. Pourquoi n’y a-t-il pas de réactions politiques? Peut-on s’étonner dès lors que les peuples d’Europe dénoncent l’attitude incompréhensible de leurs dirigeants?

Faut-il ouvrir les négociations le 3 octobre 2005?

Incompatibilité culturelle, inadéquation à la fois politique et identitaire, telles sont les frontières, les limites, telles devraient être les véritables difficultés à mettre en exergue, car les risques sont trop grands, pour les européens.

Pourtant les arguments politiques pour repousser la candidature turque et la replacer dans son cadre étaient multiples. Parmi ceux-ci: non-respect des droits de l'homme, problèmes des minorités; la question kurde; l'occupation illégale du Nord de Chypre. En résumé, tout ce que la Résolution du Parlement Européen du 18 juin 1987 considérait comme des préalables à tout examen de l'adhésion. Pourtant, force est de constater que plus de dix-huit ans après cette prise de position politique des représentants des peuples d'Europe, rien n'a changé en Turquie et c'est pourquoi, penser que tout ira bien d'ici dix ou quinze ans paraît pour le moins naïf.

Un autre argument politique, majeur, concerne les relations actuelles de la Turquie avec l'Arménie et plus exactement le blocus terrestre, tant économique qu'énergétique, exercé depuis 1992 sur la jeune république d’Arménie. Les valeurs européennes concernant la libre circulation des personnes et des biens sont, là encore, véritablement mises à mal par l'attitude de la Turquie qui maintient ses frontières fermées, empêchant toute circulation.

Cet Etat exerce une politique de «frontière rupture», une politique de «rideau», alors que l'Union Européenne, c’est précisément la mise en place d’une politique de «frontière ouverture»: ouverture sur les voisins, basée sur des partenariats, avec des objectifs de développement. C'est pourquoi, en parlant de la Turquie, nous devrons penser à une Europe qui a tout de même quelques frontières avec des pays ayant en commun une histoire, des valeurs et des racines et non pas à une organisation sans limite géographique. En fait, c’est ce qu’on pourrait qualifier de limites morales et bien évidemment, c’est encore plus important que les frontières d’ordre uniquement géographiques.

La promotion, le maintien et le développement des valeurs européennes, de l'identité forgée au cours de millénaires et de la conception du projet politique européen doivent donc être de mise. Cela n'empêche pas qu'il y ait des formules de partenariat ou d'association à trouver, y compris avec la Turquie, mais là aussi, après qu'elle ait réglé tous les problèmes précédemment rappelés.

L'acceptation de l'adhésion de la Turquie devra se faire à l'unanimité. Outre l'avis conforme du Parlement Européen, la ratification sera soumise à chaque Etat membre soit 27 au moins, si rien n’évolue d’ici là, par référendum populaire ou vote parlementaire. Toutefois, la vie politique étant ce qu'elle est, il conviendra désormais d'entreprendre toutes démarches nécessaires pour organiser l'observation de l'évolution des négociations, en mettant, étape par étape les points à examiner.

Avant le 3 octobre, les questions du génocide arménien et de Chypre devront devenir des critères de jugement, alors qu'aujourd'hui, il est vrai, grâce à la mobilisation de tous, et parce qu'il y a ce débat, ce sont d'ores et déjà, des critères de facto, du moins dans la tête de ceux et celles qui se préoccupent de ces questions et ils sont nombreux. La France devra exiger cette reconnaissance pour être conforme à ses valeurs, à ses aspirations, et aux votes et positions de son Parlement et de sa classe politique.

Il faudra pour cela beaucoup de détermination. Pour les arméniens, les grecs, les chypriotes, les kurdes, si certains comptaient sur l'usure causée par le temps, ils en sont vite revenus. Chaque jour qui passe les rend encore plus forts, puisque dans ce débat, ils sont justement du côté de ceux qui ont raison. Mais naturellement, cela dépasse aussi ce cadre restreint et concerne plus globalement l’ensemble des peuples, tous les démocrates et républicains épris de justice et de vérité, et c’est pourquoi, la mobilisation sera nécessairement générale.

Les gouvernants et en particulier les responsables français et allemands devront être très attentifs à cette situation et refuser d’ouvrir les négociations si des signaux très forts et tangibles ne sont pas obtenus. Le message du peuple français doit être pris en considération et ne pas laisser le pas, une nouvelle fois, aux chantages et marchandages d’un autre temps.

Les critères de Copenhague devront compter et les responsables turcs devront abandonner cette attitude arrogante de «coup de menton». Enfin, si malgré cela il y avait capitulation munichoise de la part de nos dirigeants, la Grèce et surtout Chypre devraient exercer leur droit de veto vis-à-vis de ce pays candidat qui applique à leur égard une politique d’ostracisme et de non-reconnaissance.

La présence politique, l'implication de tous, la vigilance qui s'impose, doivent être de mise et cela ne peut se réaliser qu'avec des règles claires au niveau européen et dans la mesure où l'union parfaite peut se réaliser entre tous les citoyens épris de justice et de vérité et leurs responsables politiques. Il appartient à chacun de prendre ses responsabilités.

Paris le 30 juillet 2005

Alexis GOVCIYAN* Pour Libertyvox

*Auteur du "24 AVRIL" (Cherche Midi), Président d'Europe de la Mémoire, Membre du Bureau Politique de l'UDF, Ancien Président du Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF) et du Comité du 24 Avril
Site: http://www.alexis-govciyan.com


Retour à la Une

© Alexis Govciyan pour LibertyVox - Article paru le 04/08/2005 Imprimer cet article
URL de cet article = http://www.libertyvox.com/article.php?id=128