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La Constitution européenne et Israël

À quelques jours du referendum du 29 mai, Guy Millière confie à Libertyvox quelques bonnes raisons supplémentaires de voter "Non". Obscurantisme, despotisme... Les mots sont lachés...

De nombreux débats traversent en ce moment les pays européens sur la position à adopter concernant le projet de Constitution Européenne. Le texte est suffisamment abscons et complexe pour susciter des débats dignes de ceux qu’on tenait voici bien des siècles au sein de l’Eglise catholique concernant le sexe des anges. Ils tournent souvent autour de la question de savoir si la Constitution est libérale. C’est ce dont l’accuse en France une cohorte hétéroclite de populistes, de paléo-nationalistes et d’archéo-marxistes, et on devrait pouvoir aisément rassurer cette cohorte. Non, et je le dis en tant qu’économiste et géopolitologue libéral, cette Constitution n’est pas libérale. Elle est imprégnée de socialisme, version social-démocrate: elle est le fruit de socialistes ayant compris que nous sommes à l’heure de la mondialisation et de l’économie de marché. Étant libéral et pas social-démocrate, pensant au contraire que la social-démocratie et le modèle social européen mènent économiquement l’Europe à l’asphyxie, cela suffirait en soi à me donner une première raison de souhaiter que la Constitution ne soit pas adoptée.

On peut ajouter que, dans leur confusion mentale, les opposants français au texte, voient clair sur un point, un seul, mais d’une importance capitale: l’adoption de la Constitution constituerait un abandon majeur de souveraineté. La possibilité pour les populations de prétendre influer sur leur destin collectif serait très profondément et peut-être irréversiblement confisquée au profit d’une caste technocratique qui a déjà beaucoup de pouvoirs, et en aurait encore davantage. Ce qui se cache derrière les apparences démocratiques de la Constitution porte un nom dans la nomenclature politique: l’absolutisme, qu’on peut aussi appeler despotisme. Les Français, les Allemands, ayant souvent dans leur histoire été gouvernés sur le mode du despotisme, cela pourrait ne pas les gêner. Je suis loin de penser que les habitants du Royaume-Uni soient prêts à accepter aisément d’être gouvernés ainsi. Et je constate d’ailleurs que les opposants à la Constitution qui s’expriment à Londres, le font au nom d’arguments diamétralement opposés à ceux qu’on entend en France, et bien plus proches de mes analyses: la Constitution est dangereuse pour la liberté et le dynamisme économiques, la Constitution est porteuse d’un despotisme qui se prétend éclairé mais qui préfère le multiculturalisme relativiste post-moderne aux valeurs judéo-chrétiennes. Cette dimension absolutiste, despotique de la Constitution européenne pourrait me donner une seconde raison de souhaiter que la Constitution ne soit pas adoptée.

En tant qu’homme préoccupé par l’antisémitisme qui remonte en Europe et en tant qu’ami de la communauté juive et d’Israël, je me dois aussi de tenter de répondre à ces questions: la Constitution permettrait-elle de lutter plus efficacement contre l’antisémitisme et contre l’islamisation qui l’accompagne? Serait-elle dans l’intérêt de la communauté juive et d’Israël? Là encore, j’aurais tendance à faire preuve du plus grand scepticisme.

L’Union Européenne n’a, dans les faits, pas adopté de mesures permettant de lutter contre l’antisémitisme. En s’ouvrant à l’islam le plus radical au temps de la commission Prodi, en pratiquant l’apaisement vis-à-vis des dictatures du monde arabe dans le cadre du dialogue euro-Méditerranée, en favorisant l’avancée concrète de ce que Bat Ye’or appelle le «projet Eurabia», en prônant le multiculturaliste relativiste, en finançant l’Autorité Palestinienne et en fermant les yeux obstinément sur l’utilisation de ce financement, l’Union Européenne a même contribué, que ce soit volontaire ou non, à la remontée de l’antisémitisme. Renforcer ses pouvoirs dans les conditions actuelles ne peut en aucun cas apparaître comme un bon moyen de lutte contre l’antisémitisme.

La communauté juive française est la plus nombreuse d’Europe. Elle peut encore tenter de se faire entendre, même si c’est très difficile, et les hommes politiques français savent qu’électoralement parlant, d’autres communautés sont bien plus nombreuses et plus à même de rapporter des suffrages. Se placer dans un ensemble plus large et de surcroît despotique, restreindrait ce qui reste de possibilités de se faire entendre. Il resterait à faire confiance aux despotes. Je n’ai, je dois le dire, aucune confiance en eux. L’asphyxie économique qui gagne l’Union Européenne en général, et son noyau dur franco-allemand en particulier, crée de surcroît un contexte favorable à l’envie, au ressentiment et aux dissensions sociales: l’histoire montre que ce genre de contexte est rarement favorable aux juifs. L’Union Européenne a besoin de davantage de liberté économique, de davantage de dynamisme et de davantage de flexibilité, et si elle ne se dote pas de tout cela, son asphyxie pourrait devenir irréversible. Dans une publication récente, l’institut de cotation américain «Standard and Poors» notait que si aucune tentative majeure et drastique de redressement n’était entreprise, les obligations émises par la France et par l’Allemagne devraient être traitées d’ici quelques années comme des «junk bonds», obligations «pourries» à très haut risque et dont il faut se défier.

Pour ce qui concerne Israël, les choses me semblent plus claires encore: la ligne générale de l’Union Européenne ces dernières années a été nettement hostile à Israël. Certains pays européens ont pu faire preuve d’une hostilité moindre, voire de marques d’amitié envers Israël. Dans le cadre d’une diplomatie européenne unique telle que prévue par la Constitution, la ligne européenne deviendrait une ligne unique, et il est clair que le couple franco-allemand, aidé désormais de l’Espagne de Zapatero, entend peser de tout son poids pour que cette ligne soit plutôt celle d’Eurabia. Le projet sous-jacent à l’idée de créer une «Europe puissance» est d’ailleurs clair et énoncé explicitement: il s’agit de créer une Europe militairement et diplomatiquement découplée des Etats-Unis et à même de faire pièce aux actions et décisions américaines. Depuis plusieurs décennies, faut-il le dire, les Etats-Unis sont l’allié majeur et le garant essentiel de la survie d’Israël. Créer graduellement un découplage, faire pièce aux actions et décisions américaines: des actions qui ne pourraient en aucun cas renforcer l’efficacité de l’alliance israélo-américaine.

Vladimir Boukovsky est un homme courageux et lucide. Il a été l’un des grands dissidents au sein du système soviétique. Il a eu accès, pendant la brève période de temps où elles ont été ouvertes, aux archives du KGB et il en a tiré voici quelques années un livre pétrifiant et remarquable: «Jugement à Moscou». Il a eu accès aux archives de l’ère Gorbatchev plus récemment. Ce qu’il y a trouvé lui a permis de rédiger un nouveau livre, qu’il co-signe avec Pavel Stroilov: EUSSR: The Soviet Roots of European Integration (Sovereignty Books). Il est fort peu vraisemblable que le livre circule en dehors du Royaume-Uni, et pour cause. Boukovsky y montre, de nombreux documents à l’appui, que la construction européenne est porteuse de tout ce dont je l’accuse, et ce depuis très longtemps. «L’Union Européenne est essentiellement despotique. Elle a repris à son compte le projet gorbatchevien de maison commune européenne, au moment où l’Union Soviétique s’est effondrée… L’Union Européenne est une construction socialiste, une collectivité étatique comparable sur bien des points à l’ancienne Union Soviétique. Elle dispose d’une nomenklatura, d’un dogme anti-israélien et anti-américain, et d’une entreprise de remodelage de l’opinion». La construction peut-elle encore être arrêtée ou infléchie? On le saura bientôt. Ce genre d’entreprise tourne souvent au désastre, mais ne vaudrait-il pas mieux arrêter la marche vers le désastre? En est-il encore temps? Boukovsky en doute. Et je dois le dire: moi aussi.

Un dernier point, crucial: la construction européenne s’opère contre l’idée d’Etat-nation et l’idée d’identité nationale. Israël est, par définition, un Etat-nation porteur d’une identité. Les Etats-Unis sont aussi un Etat-nation porteur d’une identité. La poursuite de la construction européenne, telle que prévue dans la Constitution, ne pourrait qu’accentuer l’incompréhension, voire la répulsion en Europe vis-à-vis de l’Etat-nation et de l’identité nationale.

Guy Millière pour Libertyvox

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© Guy Millière pour LibertyVox - Article paru le 27/05/2005 Imprimer cet article
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