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La mort et le corps des résistants

Michel Chaumont est l’auteur de «Les mots pour résister », co-écrit avec Arlette Farge, à paraître le 12 mai aux éditions Bayard Presse.

Il est sans doute importun de vouloir cerner la mort des résistants, dans l’arc-en-ciel de leurs sentiments, nous ne pouvons ici qu’ébaucher quelques-unes d’entre elles qui concernent leur corps requis constamment: l’arrestation, l’interrogatoire, la torture et la mort possible.

Dans son chapitre étudiant le corps en situation extrême, David Le Breton montre à quel point la vie du corps envahit toute la vie, «il se donne à sentir avec insistance, et une exigence qui tranche sur l’expérience antérieure enracinée dans le quotidien». Engagé dans la lutte, le corps s’oublie ou, au contraire, chute en lui-même. Par l’événement grave dans lequel il s’inscrit (ici la Résistance), «il accueille moralement la possibilité de faire de lui autre chose que ce que le quotidien lui offrait».

L’arrestation et l’interrogatoire sont deux moments que les résistants prévoient avec beaucoup d’angoisse. Néanmoins, leurs sentiments vont varier selon le temps, et leur peur se décuple, ne serait-ce que par les récits entendus de leurs compagnons. Une peur qui renvoie également à la mort de l’autre, le camarade. Cet événement est si anxiogène qu’un Claude Bourdet n’hésitera pas à écrire que le jour de son arrestation, il fut quelques minutes soulagé. C’en était fait, ce jour tant attendu était venu et il fallait orienter son corps différemment. «Je n’étais sûr ni de ma solidité physique ni de ma solidité morale». Finalement non torturé pendant cet interrogatoire, parce que, comme il le dit lui-même, il a pu “finasser” avec l’ennemi, C. Bourdet ressent très vite de la honte face à l’un de ses compagnons de cellule torturés: «J’eus honte, avais-je eu raison de finasser avec l’ennemi alors que ce garçon avait sûrement tenu le coup devant les menaces, mais je voulais réussir et ne cherchais pas l’héroïsme». Cet exemple rejoint celui de bien d’autres témoins affirmant, de façon plus ou moins nuancée, avoir davantage craint de parler et de dénoncer que de mourir eux-mêmes. Ce sentiment est le plus souvent exprimé après le conflit, dans leurs mémoires par exemple. On peut très valablement se demander si affirmer n’avoir pas peur de la mort, dans des écrits postérieurs à l’action, n’est pas une manière de supporter l’insupportable et, en même temps, d’entrer de plain-pied dans une histoire en train de se construire, où la statuaire mentale repose sur la sublimation du corps jusqu’à la mort. Il y a sans doute à respecter ici l’indicible des confrontations du corps avec lui-même ou avec celui d’autrui, des confrontations du corps avec la dégradation de l’âme et de l’esprit par la torture. Peut-être qu’aucun mot ne peut être dit sur cette question dans des mémoires ou dans des témoignages, ne serait-ce que, parce que vivants, les résistants respectent à tout prix ce corps sacrificiel.

Donner la mort: on connaît le débat qui a pu séparer les philosophies résistantes, la lutte armée étant envisagée entre autres par les résistants communistes. On sait moins les différences que peut provoquer l’environnement urbain ou rural sur les conditions psychologiques pour donner la mort et l’infliger. Se battre au maquis ou dans les campagnes, c’est malgré tout psychologiquement intégrer un schéma polémologique mémoriel. Même si les exemples ne sont pas nombreux, on peut penser aux guerres de religion, aux dragonnades, aux camisards, etc. et à des réponses «maquisardes» sous l’Ancien Régime à la domination du pouvoir. Donner la mort en ville est bien autre chose; la donner, c’est la partager un court instant; jeter une grenade à travers vitres ou grilles, abattre un ennemi à bout portant nécessitent du corps et de l’esprit, une radicalité d’attitude, non entourée par la gestuelle traditionnelle des armes.

Comment, à l’époque, peut donc se conjuguer l’idée que tuer un homme ou même dix (qui vous sont totalement inconnus et sont des figures presque abstraites du conflit) peut aider à transformer le conflit mondial et à faire basculer le rapport de forces? Par ailleurs, comment les sensibilités idéologiques s’accordent-elles à l’idée de ce qui ne voudrait pas être un crime? L’ironie, même du temps de la Résistance, n’est-elle pas aussi que les résistants n’étaient pas formés à l’art militaire? Ainsi, les corps et les esprits ont-ils été mus par une force qui n’était pas la leur auparavant. L’acte de donner la mort est un consentement à l’impensable, quelque chose d’inhumain et d’humain à la fois. Si l’on suit les concepts de Louis-Vincent Thomas, on peut comprendre un des processus décrits ici: prendre conscience d’un pouvoir, se confond parfois avec celui de donner la mort et donc d’y échapper. La mort donnée, même dans un rapport de forces totalement inégalitaire, a à voir avec la prise de pouvoir, non seulement sur l’ennemi, mais sur l’appareil mental et politique qu’il représente. Que cette réflexion soit pertinente n’empêche pas que les résistants s’inquiètent de ce geste: «Je ne me suis pas encore imaginé tuant un boche», écrit P. Douguet. La phrase est significative: Douguet semble savoir qu’il s’habituera à tuer, par ailleurs le mot «boche» situe l’action politique.

Pour certains témoins dont nous avons recueilli les paroles, le fait de tuer est énoncé sur deux registres: «Tuer n’est pas humain», a-t-on pu entendre; «J’ai prié pour ne pas tuer un Allemand»; «Tuer, c’est violer sa propre conscience». Plus tard, le même témoin annonce avec tranquillité et sans manifester aucun regret, qu’il a tué plus de 40 Allemands et qu’il est dommage de ne pas en avoir tué davantage. L’intime rencontré ici peut sembler paradoxal, mais à chaque parole dite, le témoin est sincère: aussi ne faut-il pas penser que, dans l’extraordinaire situation vécue, se mêlent le chaos de la mort donnée et l’obligation de survivre pour gagner la guerre. Vivre le sacrifice de la Résistance, c’est s’offrir le sacrifice de donner sa vie et de prendre celle de l’autre. «Nous sommes tous des otages», écrivait Jean Baudrillard, «c’est là le secret de la prise d’otages et nous rêvons tous, au lieu de mourir bêtement à l’usure, de recevoir et de donner la mort».

Recevoir et donner la mort, ne semble pas aussi simple que l’énonce J. Baudrillard. Dans le secret de sa conscience, chaque résistant semble avoir négocié, quand il l’a pu, ce problème de la mort donnée, reçue, et de l’attitude prise dans la clandestinité face aux actes à accomplir. Un exemple venant de Léon-Maurice Nordmann, parlant devant ses juges avant sa condamnation à mort, est éclairant: il décide par avance qu’il n’est pas tant résistant que guerrier. «La mort, on la risque tous les jours sur les champs de bataille, j’ai donc considéré que nous sommes en guerre contre vous». Cette phrase donne l’espace du conflit: soldat-soldat, plus rassurant et sans doute plus conforme à l’idée de légitimité.

Parler à des témoins de ce moment, les amène à dire qu’ils s’expriment différemment aujourd’hui qu’hier. Le prisme du temps a transformé non pas leurs souvenirs, mais l’usage de leurs souvenirs. Si bien qu’à la question simpliste et assez peu historienne : «Le referiez-vous aujourd’hui?», tout se nuance et donne des réponses teintées à la fois de nostalgie et de déception. Quelque chose de pathétique s’installe dans ce dialogue: à l’affirmation qu’ils sont encore des combattants, et non des anciens combattants, s’ajoute que l’histoire n’aide pas le futur. Certains énoncent brutalement: «En ne sachant pas, je le referai; en sachant, on ne le referait pas».

Donner la mort, la recevoir, être arrêté, faisaient partie d’un quotidien qu’il avait bien fallu entrevoir, même s’il n’était pas l’horizon fatal de chaque minute. Il y a là une alchimie particulière de l’appréhension d’événements hors normes vécus dans un quotidien choisi qui, forcément, se construit dans un nouvel habitus où l’extraordinaire abrite, habille, apprivoise l’ordinaire. Impossible de conclure ici sur un sujet aussi intime et dense; peut-être faut-il simplement laisser la parole à Guy Moquet, quelques jours avant son exécution: «Certes, j’aurais voulu vivre».

De cet esprit de résistance qui va, nous l’avons vu, jusqu’à la mort, que reste t-il aujourd’hui? Bien sûr, le contexte n’est pas le même, aucune guerre ouverte ne nous menace. Cependant, ce que l’on a appelé l’esprit de Résistance, trouve un curieux écho dans le monde où nous vivons. Tout autour de nous, s’efface comme un rêve au matin; institutions, repères, envie commune de vivre ensemble, l’histoire même de ce que fut la guerre des «petits» résistants. C’est sans doute une idée de la République qui s’étiole, nous laissant orphelins de modèle. Résister au contemporain, à l’air du temps, marginalise. Il faut sans doute du courage pour être à contre-courant des idées dominantes et il ne nous reste que le lyrisme d’un résistant, André Malraux, pour une fin provisoire: «De ceux qui ne luttent pas pour un rêve, il ne restera que la vaine poussière des vaincus».

Michel Chaumont, Historien.
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© Michel Chaumont pour LibertyVox - Article paru le 04/05/2005 Imprimer cet article
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